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Arabie saoudite . Les derniers attentats dans le royaume, revendiqués par Al-Qaëda, placent le régime face à ses contradictions : combattre une organisation qui se réclame de sa propre idéologie. La seule alternative semble être une réforme politique radicale, difficile à mener.
Entre deux feux

« Nous devons maintenant nous réveiller et nous demander : pourquoi avons-nous cet extrémisme ? pourquoi ce fondamentalisme ? ». Cette interrogation d'un membre de la famille royale, un neveu du roi Fahd, considéré comme l'une des plus grandes fortunes au monde, le prince Al-Walid bin Talal, publiée dans le quotidien saoudien Al-Watan, résume le dilemme auquel est confronté Riyad depuis les attentats du 8 novembre, qui ont fait 17 morts et 122 blessés, dont plusieurs femmes et 30 enfants de diverses nationalités. Le réseau terroriste d'Al-Qaëda a revendiqué l'attaque et a menacé de frapper de nouveau dans la péninsule arabique.

Déjà, le 12 mai, cette organisation dont l'Arabie saoudite a été le nid, avait commis un triple attentat contre des ensembles résidentiels habités par des expatriés, faisant 35 morts. En fait, le régime est tiraillé entre les impératifs du wahhabisme, une doctrine rigoriste de l'islam qui a toujours guidé le royaume depuis sa création en 1932, et les exigences d'une population, certes imprégnée de conservatisme, mais qui réclame de plus en plus une ouverture politique.

Des choix difficiles s'imposent à l'heure où le roi Fahd a promis pour l'an prochain l'amorce d'un processus électoral, pour la première fois de son histoire. Pressions américaines suite aux attentats du 11 septembre 2001 où 15 des 19 auteurs des attaques étaient de nationalité saoudienne ? On se souvient que juste 48 heures avant les attentats, le président George W. Bush a invité le régime de Riyad à s'engager résolument dans la voie des réformes démocratiques afin qu'il « donne aux Saoudiens un plus grand rôle dans leur société ». Quoi qu'il en soit, le royaume s'est trouvé obligé de s'orienter vers des changements. En frappant deux fois au sein du pays et en menaçant de mener d'autres attaques, c'est non seulement le régime qui est mis en danger, mais aussi son plan de timide de réforme, puisque l'idéologie professée par Al-Qaëda est inspirée directement du wahhabisme et rejette toutes les formes de modernisation assimilée à une déviation par rapport aux normes d'un islam pur et dur. « La situation est critique et difficile parce que l'Arabie saoudite a montré une orientation vers un certain nombre de réformes politiques prévoyant notamment l'élargissement du cadre de la participation des citoyens dans la vie politique. Celle-ci est minime à l'heure actuelle. C'est la famille royale qui a le monopole du pouvoir », souligne Hassan Abou-Taleb, chercheur au Centre d'Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d'Al-Ahram et spécialiste des affaires arabes.

Ce besoin de réforme ne s'explique pas pour autant par des pressions américaines et par la situation trouble qui règne au Proche-Orient, dont l'invasion américaine de l'Iraq. Il obéit aussi à des exigences internes. Il s'agit notamment de l'émergence d'une classe moyenne qui revendique de plus en plus de droits. « Au cours de la dernière décennie, une classe moyenne instruite a vu le jour parallèlement au développement de moyens de communications modernes qui ont accru la connaissance et les informations de cette catégorie. Le pouvoir a commencé à ressentir l'importance réelle d'un changement à l'intérieur du régime », analyse Abou-Taleb. Il relève à cet égard une impulsion donnée au Conseil consultatif, dont les membres ont été portés de 60 à 120, avec une « participation indirecte de la femme » à ses travaux. Des ONG et des associations des droits de l'homme ont également vu le jour et un dialogue national mené par des intellectuels s'est élargi dans le cadre d'un centre du dialogue national. Celui-ci traite des questions sensibles, y compris de la minorité chiite qui représente près de 30 % de la population et se concentre dans la région orientale du royaume. « Les chiites ressentent de l'injustice et se considèrent comme étant écartés de la vie politique. Le gouvernement tente d'apaiser leur appréhension et de contenir la situation », souligne le politologue.

Le royaume est d'ailleurs confronté à une crise sociale majeure. Le chômage touche un grand nombre de diplômés des universités saoudiennes et la paupérisation qui, jusque-là, ne concernait que la minorité chiite, commence à s'étendre à la majorité sunnite. Ainsi, des intellectuels, des hommes d'affaires et des islamistes modérés ont multiplié les signes d'impatience à l'égard de la dégradation de la situation dans le pays. Des pétitions, adressées à la famille régnante, se succèdent, alors que le royaume est rongé par un chômage grimpant parmi les jeunes, une accentuation des problèmes sociaux qui touchent particulièrement les femmes, qui n'ont pas le droit de conduire, de voyager seules, et qui souffrent du célibat. « Le taux de chômage est d'au moins 30 %, sinon plus », a estimé le prince Walid dans Al-Watan, soulignant l'urgence d'introduire des réformes dans le pays.


Soutien aux mouvements djihadistes

Cela dit, le régime est sur la corde raide parce qu'il y a aussi ces rigoristes considérés comme majoritaires et pour lesquels de telles réformes n'ont pas raison d'être. Ils envisagent plutôt un endoctrinement beaucoup sévère. Le problème de la monarchie est qu'elle ne peut traiter les radicaux que de manière sécuritaire. Elle ne peut pas les attaquer de front sur le plan religieux. Pourtant, Al-Qaëda et d'autres extrémistes qui croient « en la salafiya (retour aux sources de l'islam original à l'époque du prophète) djihadiste ont considéré que le régime est impie parce qu'il coopère avec les mécréants, les Etats-Unis, et l'Occident, et qu'il faut dans un premier temps le débarrasser de la présence étrangère avant de le remplacer », estime Abou-Taleb.

Cette situation se complique du fait que le régime a soutenu au nom du wahhabisme pur et dur la quasi totalité des mouvements djihadistes dans le monde arabe et musulman, en commençant par appuyer la lutte des Afghans contre l'ex-URSS, ensuite les Talibans, et même, selon certains chercheurs, le Front Islalmique du Salut (FIS) en Algérie. La Ligue islamique mondiale fondée en 1962 par le prince Fayçal Ibn Saoud a formé des milliers de prédicateurs dans l'esprit et la lettre du wahhabisme, qui s'est répandu dans le monde arabe.

Mais ce sont les liens avec Al-Qaëda d'Ossama bin Laden, Saoudien déchu de sa nationalité, qui marquent le plus cette crise. Les accusations américaines sur le 11 septembre sont un indice important. Les deux pays étaient bien des alliés lors de la lutte contre le régime pro-soviétique de Kaboul, où ils avaient instrumentalisé Bin Laden. Les élites saoudiennes (des membres de la famille royale et des responsables de fondations et de banques) auraient alors versé des millions de dollars à des extrémistes par le truchement d'un réseau de ressortissants saoudiens vivant à l'étranger et par le biais d'organisations caritatives. Ces informations ont été démenties par les Saoudiens comme une propagande du lobby sioniste.


Représailles avec « une main de fer »

Mais il est certain qu'Al-Qaëda fait corps avec la société et avec cette idéologie, d'où cette frontière peu claire entre le soutien à la religion et l'appui à une organisation terroriste. Ainsi, un groupe de dignitaires saoudiens a envisagé de rencontrer le prince héritier Abdallah bin Abdel Aziz pour lui présenter une proposition de médiation entre les autorités et les extrémistes afin d'éviter de nouveaux attentats terroristes, a affirmé l'un des auteurs de ce projet. Une rencontre entre le prince Abdallah et un groupe de plus de 40 érudits a été proposée pour débattre de cette médiation, a déclaré le cheikh Safar Al-Hawali, ouléma, dans un entretien publié par le journal saoudien Al-Hayat. « Cette initiative vise à mettre fin à toute nouvelle attaque terroriste et à l'effusion de sang, et à ouvrir un dialogue entre le gouvernement et les extrémistes, ainsi qu'avec les personnes armées recherchées » par les autorités, a-t-ajouté. Pourtant, à la suite de l'attentat, le ministre de l'Intérieur saoudien, Nayef bin Abdel-Aziz, a affirmé que Riyad excluait tout dialogue avec les islamistes extrémistes, en dépit d'offres des dignitaires religieux pour sortir de la crise actuelle. « Nous ne pouvons dialoguer avec eux qu'avec le fusil et le sabre », a-t-il dit.

Le roi Fahd d'Arabie saoudite a promis d'agir « d'une main de fer » contre les auteurs de l'attentat, le ministre de l'Intérieur s'engageant à « trouver les responsables quel que soit le temps que cela prendra ». « Notre religion musulmane n'a rien à voir avec leurs actes criminels », a renchéri le ministre saoudien de l'Information, Fouad Al-Farsi.

Le désamorçage des sources de la violence wahhabite n'a commencé de façon sérieuse que le 12 mai dernier, après le triple attentat à Riyad. Cela s'est manifesté avec la révocation de plus de 1 700 imams réfractaires, le contrôle des financements, la collaboration avec le FBI, ainsi que l'arrestation de 600 personnes, ce qui constitue une véritable évolution.

Mais un affrontement purement sécuritaire suffira-t-il à désamorcer la crise et assurer la stabilité du régime ? Pour Hassan Abou-Taleb, il faudrait bien plus, c'est-à-dire « un affrontement culturel et politique également. C'est-à-dire adopter des mesures politiques décisives ». En un mot, aller de l'avant dans le processus de changement politique. Certes, on ne peut envisager une alternance au pouvoir à l'heure actuelle, ni même un changement radical. Cela devrait intervenir à long terme, soulignent les analystes, ce qui n'empêche que les premiers pas doivent être pris avant de parler de l'établissement d'une monarchie constitutionnelle.

Ces futures élections prévues en 2004 pourraient donc représenter un début. En octobre, le gouvernement a annoncé pour fin 2004 des élections partielles pour choisir la moitié des conseils municipaux par vote. Des élections semblables des conseils régionaux et du Majlis Al-Choura, ou Conseil consultatif, devraient suivre, respectivement dans deux et trois ans, selon des rapports semi-officiels.

Mais l'opposition en exil reste sceptique. « Les élections, ce n'est pas sérieux », a déclaré mardi à l'AFP Chérif Abdel-Aziz, membre du Mouvement islamique pour la réforme en Arabie (Mira), basé à Londres. « Le royaume vit une catastrophe. La situation sécuritaire est très mauvaise. Le peuple nourrit de la haine pour le pouvoir et ses pratiques », a ajouté cet opposant. « Si les autorités sont sérieuses, elles devraient commencer par libérer les milliers de prisonniers qu'elles détiennent et engager rapidement des réformes globales. Mais elles ne le feront pas, car elles ont peur pour leurs positions », a conclu l'opposant.

Pour de nombreux analystes, Riyad ne doit pas hésiter entre la nécessité de la réforme et la crainte de mécontenter les tenants du courant rigoriste qui alimente Al-Qaëda. Les attentats ont suscité une vague de réprobation et terni l'image de Bin Laden chez les Arabes et au sein de la société saoudienne. Selon les commentateurs arabes, l'attentat de Riyad porte la guerre entre Bin Laden et l'élite au pouvoir en Arabie à un nouveau paroxysme. « Ce que font les terroristes est nouveau. C'est une tentative pour prendre le pouvoir et généraliser la violence », écrit l'éditorialiste du journal Al-Riyad. Le commentateur jordanien Taher Adouane souligne, lui, que « l'attentat a été parfaitement préparé et montre que tout peut arriver désormais dans la confrontation entre le gouvernement saoudien et Al-Qaëda ». Mais une riposte purement sécuritaire a peu de chances de réussir en Arabie saoudite, où le régime peine à se distancier d'un historique islamisme rigoriste, également revendiqué par les terroristes, avertissent des experts. La réforme est inévitable, mais se payera au prix fort.

Ahmed Loutfi
Aliaa Al-Korachi

Dix ans d'attentats meurtriers

Attribués ou revendiqués par Al-Qaëda, les nombreux attentats perpétrés ces dix dernières années ont principalement touché des intérêts américains, sans toutefois épargner l'Arabie saoudite, berceau de ce mouvement. Chronologie.

1993
— 26 fév. : Etats-Unis : - Un attentat à l'explosif au World Trade Center de New York fait six morts et un millier de blessés. L'attentat est attribué par Washington au réseau d'Ossama bin Laden.

1995
— 13 nov. : Arabie saoudite : - Une voiture piégée explose à Riyad devant un bâtiment de la Garde nationale saoudienne où travaillent des conseillers militaires américains. Cinq soldats américains et deux indiens sont tués. Quatre Saoudiens admettent leur responsabilité dans l'attentat et disent avoir été influencés par Bin Laden. Ils sont exécutés en 1996.

1996
— 25 juin : Arabie saoudite : - Un camion bourré de deux tonnes d'explosifs pulvérise l'entrée de la base américaine de Khobar, près de Dahran (est). Un bâtiment de huit étages où vivent des soldats américains est totalement détruit. Bilan : 19 morts, tous américains, et 386 blessés.

1998
— 7 août : Kenya - Tanzanie : - Deux voitures piégées explosent presque simultanément près des ambassades américaines de Nairobi (Kenya) et de Dar es Salaam (Tanzanie), faisant au total 224 morts, dont 12 Américains, et des milliers de blessés.

— Le 4 novembre 1998, Bin Laden est inculpé aux Etats-Unis pour sa responsabilité dans ces attentats.

2000
— 12 oct. : Yémen : - 17 militaires américains sont tués et 38 blessés dans une attaque suicide contre le destroyer américain USS Cole dans le port d'Aden. En juin 2002, le porte-parole d'Al-Qaëda, Suleiman Abou-Ghaïth, revendique les attentats de Nairobi, Dar es-Salaam et contre le destroyer américain Cole.

2001
— 11 sept. : Etats-Unis : - Quatre avions de ligne sont détournés. Deux sont lancés contre les tours jumelles du World Trade Center à New York, le troisième contre le Pentagone à Washington, le quatrième avion s'écrasant en Pennsylvanie. Selon un dernier bilan, 2 981 personnes ont été tuées.

— Le 13 décembre, Washington diffuse une vidéocassette dans laquelle Ossama bin Laden s'attribue la responsabilité, la planification et l'exécution des attentats, admettant que leur résultat a dépassé ses espérances.

2002
— 11 avr. : Tunisie : - 21 personnes, dont 14 Allemands, sont tuées dans un attentat-suicide contre la synagogue de la Ghriba à Djerba (sud). L'attentat est revendiqué par un haut responsable militaire d'Al-Qaëda, Abdel-Azim Al-Mouhajar.

— 8 mai : Pakistan : - Un attentat-suicide à la voiture piégée contre un autobus transportant des employés de la Direction des Constructions Navales (DCN) française fait 14 morts, dont onze Français.

— 6 oct. : Yémen : - Un pétrolier français, le Limburg, est endommagé par un attentat au large du Yémen, causant la mort de l'un des membres d'équipage.

— 12 oct. : Indonésie : - Un attentat à la voiture piégée contre une discothèque à Bali fait 202 morts et 300 blessés, en majorité des Australiens. Il est attribué à la Jamaah islamiyah, un réseau régional fortement soupçonné d'être lié à Al-Qaëda.

— Le 12 novembre, dans une bande sonore attribuée à Ossama bin Laden et diffusée par la chaîne arabe Al-Jazeera, celui-ci salue « toutes les opérations (...) contre les Allemands en Tunisie, les Français à Karachi, les Australiens et Britanniques à Bali et le pétrolier français au Yémen ».

— 28 nov. : Kenya : - 18 personnes sont tuées dans un attentat-suicide contre un hôtel de Mombasa, sur la côte kényane. Dans le même temps, un avion de la compagnie israélienne Arkia échappe au tir de deux missiles lors de son décollage de Mombasa.

— Le 8 décembre, Abou-Ghaïth affirme que « les deux opérations à Mombasa sont l'œuvre d'Al-Qaëda ».

2003
— 12 mai : Arabie saoudite : - Un triple attentat-suicide à Riyad, perpétré par 15 kamikazes liés, selon Washington et Riyad, à Al-Qaëda, fait 35 morts et 194 blessés dans un complexe résidentiel.

— 5 août : Indonésie : - Un attentat-suicide au fourgon piégé contre l'hôtel américain Marriott, en plein centre de Jakarta, fait 12 morts, et quelque 150 blessés. Il est attribué à la Jamaah islamiyah.

— 8 nov. : Arabie saoudite : - Un attentat-suicide à la voiture piégée dans un complexe résidentiel de la banlieue ouest de Riyad fait 17 morts et plus de 100 blessés.

 

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