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Vie politique . Les Frères musulmans ont été exclus officiellement du dialogue national que prépare le PND. Pour le gouvernement, la confrérie n'existe simplement pas.
Les Frères écartés du jeu

« Le dialogue national ne regroupera que les forces qui jouissent de légitimité ». Ces propos prononcés vendredi dernier par le ministre de l'Information et secrétaire général du Parti National Démocrate au pouvoir (PND), Safouat Al-Chérif, sont considérés comme une déclaration de guerre contre le groupe interdit, mais toléré des Frères musulmans. Al-Chérif avait effectivement ajouté avec fermeté que les Frères n'auront jamais de parti politique aujourd'hui ou dans l'avenir. Le ministre a également insisté sur le fait que le gouvernement n'a aucune intention de changer les clauses de la Constitution qui interdisent la fondation d'un parti politique sur des bases religieuses. « Il suffit de voir les expériences des autres pays où la conjoncture politique s'est beaucoup détériorée à cause de ces gens. Moi-même j'ai été exposé aux balles des terroristes et j'ai vu de mes propres yeux ceux qui m'ont attaqué et j'ai compris comment ils agissent quand ils s'imaginent qu'ils ont une force ou des armes qu'ils peuvent utiliser contre les autres », a dit le ministre. Ces derniers propos signifient que le gouvernement a de nouveau décidé de mettre la confrérie dans le même panier que celui des islamistes armés. Même si les Frères ont renoncé depuis très longtemps à la violence et sont aujourd'hui devenus un mouvement pacifiste.

En fait, la position du gouvernement vis-à-vis des Frères n'a jamais été régulière. A des moments, la confrérie était considérée comme un mouvement islamiste qui peut recourir à tout moment à la violence et donc qui doit être très strictement observé, voire réprimé. En d'autres moments, l'activité des Frères était tolérée, ces derniers étant considérés comme un mouvement idéologique. Lors des cinq dernières années, cette dernière position était celle qui régissait la relation gouvernement-Frères, mais ceci n'empêchait pas que cette relation connaisse des hauts et des bas. Le fait donc que le gouvernement commence à hausser le ton vis-à-vis des Frères signifie qu'une nouvelle phase de confrontations pourrait commencer pour durer quelque temps. Cette escalade de la part du gouvernement n'a pas commencé par ces dernières déclarations du ministre de l'Information, mais aussi par une vague d'arrestations qui a touché de grandes figures de la confrérie, dont notamment des députés.

Face à cette escalade de la part du gouvernement, les Frères, eux, ont décidé d'agir de façon pratique pour confirmer encore plus leur présence parmi le peuple. « En nous excluant du dialogue national et en prenant une position aussi hostile vis-à-vis de nous, le gouvernement ne fait qu'ignorer la réalité. Il ne veut pas admettre que les Frères musulmans représentent aujourd'hui une force sociopolitique non négligeable », affirme Essam Al-Eriane, un des grands cadres de la confrérie. Maamoun Al-Hodeibi, guide spirituel du groupe, va encore plus loin. « C'est ridicule que le gouvernement décide d'avoir un dialogue avec des partis politiques qui n'ont aucun poids et nous ignore », dit Al-Hodeibi. Et d'ajouter : « En tout cas, nous ne perdrons rien. C'est le gouvernement qui va beaucoup perdre en décidant de se séparer du peuple et de la société ». La présence des Frères se manifeste clairement lorsqu'on sait que 24 000 membres du Syndicat des avocats appartiennent à la confrérie, que le tiers du conseil d'administration du Syndicat des journalistes sont des Frères et, que 300 000 personnes ont assisté aux funérailles de l'ancien guide spirituel, Moustapha Machhour, décédé en novembre 2002.

« Nous allons éviter toute confrontation verbale avec le gouvernement et nous continuerons à nous enraciner dans la société », dit Essam Al-Eriane, résumant ainsi le plan d'action de la confrérie pour la période à venir. « Nous n'allons pas déclarer la guerre au gouvernement. D'ailleurs, nous n'étions jamais en guerre ni en paix avec lui », renchérit Maamoun Al-Hodeibi. Pourtant, les Frères adoptent aujourd'hui une position plus ferme qu'avant. En fait, dès son arrivée comme guide spirituel de la confrérie, Al-Hodeibi a eu un discours conciliant, car il avait un espoir de pouvoir convaincre le gouvernement de donner à son groupe la légitimité d'un parti politique. Al-Hodeibi a même demandé ceci ouvertement. A cette époque où toutes les forces politiques organisaient ou participaient massivement à des manifestations à cause des massacres en Palestine, les Frères, eux, se contentaient de soutenir les positions du gouvernement. De même, juste avant le déclenchement de la guerre en Iraq, le PND a organisé une grande manifestation qui s'est tenue au Stade du Caire et à laquelle les Frères ont participé. Cette époque marquait effectivement celle d'une véritable trêve des deux côtés et c'est alors que l'espoir des Frères en la possibilité d'avoir un jour un parti politique a atteint son apogée. Or, quand les choses se sont dégradées avec le gouvernement, les Frères ont eux aussi commencé à hausser le ton à travers des critiques adressées au gouvernement par leur guide spirituel ou encore par l'abstention d'inviter des membres du PND lors de leur iftar annuel qui a eu lieu il y a une semaine.

La question est maintenant la suivante : à quel point les Frères iront dans leur escalade si le gouvernement continue à serrer l'étau ? Les directions du groupe affirment qu'ils n'auront jamais recours à ce choix. Un avis partagé par Béchir Abdel-Fattah, chercheur au Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d'Al-Ahram. « Je ne crois pas qu'ils vont recourir à la violence après avoir passé de longues années pour confirmer leur image de courant modéré », affirme Abdel-Fattah. Pourtant, Réfaat Al-Saïd, secrétaire général du parti du Rassemblement (gauche), qui a écrit des œuvres dénonçant l'islam politique, est d'un autre avis. « Les initiateurs de la violence en Egypte sont les Frères. C'est vrai qu'aujourd'hui ils ne l'utilisent plus, mais ils n'ont pas non plus reconnu que c'était une erreur. En d'autres termes, ils ne se sont pas repentis », explique Réfaat Al-Saïd. Selon Al-Saïd, il n'est pas exclu que les Frères recourent finalement à la violence. « Même la Gamaa islamiya a dénoncé la violence et s'est engagée à ne plus y recourir. Quant aux Frères, ils n'ont jamais fait de même, ce qui prouve que l'arme de la violence est toujours dans leur tête et qu'ils peuvent l'utiliser à tout moment », estime Al-Saïd. Il affirme que le gouvernement avait raison de refuser de dialoguer avec eux, car ce serait une reconnaissance officielle. « La position du gouvernement est tout à fait correcte sur le plan de la forme. Mais à mon avis, il faut qu'il cherche à discuter avec cette force non négligeable d'une façon ou d'une autre, car c'est un mouvement fortement présent sur la scène politique qu'on le veuille ou non », conclut Béchir Abdel-Fattah.

Sabah Sabet
Yolande Youssef

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