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Liberté
d'expression
. Religion, sexe et image
du pays. Des tabous parmi d'autres que les intellectuels
et les artistes ne peuvent pas transgresser. Le champ
des interdits reste flou, révélant les contradictions
des décideurs politiques et de la société.
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Censure
dans tous les sens |
| « Obscène,
blasphématoire, indécent, déforme l'image de l'Egypte
ou celle des Arabes ». L'acte d'accusation est
très long. Films, feuilletons, romans, poèmes arabes ou
autres. Tout y passe. Matrix II, Bruce le tout-puissant,
L'Homme des destinées, Avant et après, Le
Pain nu, Exhortation à la passion des femmes.
Ce ne sont que de simples exemples, peut être les derniers
en date mais les œuvres interdites, censurées ou retirées
sont de plus en plus nombreuses. La censure est désormais
un mot courant même si son symbole, cet employé du ministère
de l'Information que l'on retrouvait dans les rédactions
et qui avait un droit de regard sur les articles, a aujourd'hui
disparu. Même s'il ne peut plus cocher avec son stylo
rouge, son ombre plane toujours sur la vie culturelle.
Lorsqu'il
s'agit de censure, c'est le flou total, comme si on avait
affaire à un fantôme. Si le censeur s'est aujourd'hui
éclipsé, on se demande qui assure sa tâche ? Dans
tous ces exemples de censure, il est impossible de désigner
une seule institution, un seul organisme ou même une personne
responsable. Al-Azhar et son Assemblée des recherches
sont toujours pointés du doigt lorsqu'il est question
d'islam. La plus grande institution religieuse du pays
« ne prend jamais l'initiative de juger les productions
artistiques. Il faut que quelqu'un la saisisse, qu'une
direction lui demande de s'y exprimer », explique
Moustafa Chakaa, membre de l'Assemblée des recherches.
Une commission est par la suite formée pour lire l'œuvre,
voir le film, écrire un rapport et l'exposer aux autres
membres de l'assemblée à la fin de chaque mois en présence
du cheikh d'Al-Azhar. Le chef de la commission artistique,
cheikh Saber Taalab, affirme qu'Al-Azhar « n'est
en mesure de saisir aucun livre, il ne fait que décider
si celui-ci est conforme à la charia, à l'islam et aux
faits historiques et recommande de modifier telle ou telle
partie, la supprimer ou rejeter entièrement l'œuvre ».
Le
poète Ahmad Al-Chahawi est le dernier à avoir fait parler
de lui (lire interview). Son recueil Exhortation à
l'amour des femmes, brièvement retiré du marché par
l'Organisme du livre à la suite d'une plainte d'un député
islamiste, n'a pas tardé à réapparaître en dépit d'un
rapport négatif d'Al-Azhar. Le ministère de la Culture
qui a également formé une commission d'enquête a décidé
de se ranger du côté de l'écrivain, défiant l'institution
religieuse. L'affaire a fait couler beaucoup d'encre.
Mais ce même ministère qui brave aujourd'hui les islamistes
derrière la bannière de la liberté de création n'a pas
manqué dans un passé bien proche de condamner plusieurs
recueils. Accusant d'obscènes trois romans (Avant et
après, Fils de l'erreur romantique, Rêves
interdits) plusieurs députés, en majorité des islamistes,
avaient demandé une interpellation du ministre de la Culture,
Farouk Hosni. Celui-ci a vite retiré les livres du marché
affirmant qu'il ne permettrait pas de publier « ce
qui est blasphématoire ou indécent, sans toutefois porter
atteinte à la liberté de création ».
« Nous
sommes habitués à cette réaction du ministère qui prend
peur rapidement. Dans l'affaire Heidar Heidar, dont le
roman Festin des Algues de mer, avait soulevé une
polémique, le ministère avait fait état d'un esprit éclairé,
mais dans l'affaire des trois romans, le ministère s'est
montré craintif, tremblant. Le ministre s'est même attaqué
aux intellectuels pour se débarrasser du problème parce
que le sacré fait peur. Aujourd'hui, il y a un feu vert,
ni le ministre ni Chahawi n'ont peur », souligne
l'écrivain Youssef Abou-Raya. Lune de miel un jour, bras
de fer l'autre, mais ce sont souvent les mêmes tabous :
le politique, le sexuel et le religieux.
Le directeur
de la censure artistique, Madkour Sabet, a décidé récemment
d'interdire la sortie dans les salles égyptiennes de Matrix
II considérant ce blockbuster hollywoodien comme une
menace aux idées traditionnelles des trois religions monothéistes
et condamnant les scènes de violence qui y figurent. Pareil
pour Bruce le tout-puissant, cette comédie fantastique
dans laquelle Morgan Freeman incarne le rôle de Dieu.
Un quatrième tabou a d'ailleurs surgi sur la scène. Il
s'agit de tout ce qui porte atteinte à l'Egypte, comme
si le rôle des artistes ou des intellectuels consistait
à embellir une image du pays considérée comme laide par
certains. Ainsi, Sabet a rejeté au début de l'année un
scénario qui a trait de loin à l'excision parce qu'il
fait outrage, selon lui, aux traditions et aux conventions
sociales. La censure s'est étendue à d'autres domaines.
Exemple : l'Internet. Chohdi, le fils du poète Naguib
Sorour, a ainsi été condamné à un an de prison pour atteinte
aux bonnes mœurs en diffusant sur le web un poème écrit
par son père trente ans auparavant. Le mensuel littéraire
libanais Al-Adab a été censuré, dans un premier
temps, en raison d'un numéro consacré à la censure en
Egypte. Ce numéro datant de fin 2002 contenait des études
et des témoignages sur la censure pratiquée dans les différents
domaines avec des témoignages de romanciers et intellectuels
célèbres comme Sonallah Ibrahim, Edward Al-Kharrat, Karem
Yéhia ou Edward Saïd. La liste est encore longue. Qui
censure qui et quoi ? Les avocats qui intentent des
procès contre un écrivain ou un réalisateur : Nabih
Al-Wahch contre Nawal Al-Saadawi. Ou encore la police
qui doit donner son aval parce qu'un film veut montrer
un simple soldat en uniforme. |
Le jeu des députés islamistes
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A y ajouter
les islamistes qui mobilisent l'opinion publique dans
la presse, comme le journal Al-Chaab (aujourd'hui
suspendu) avec Festin des algues de mer ou les
députés qui, sous la voûte du Parlement, utilisent le
sexe et la religion comme carte politique pour embarrasser
le gouvernement. Une affaire qui semble bien marcher jusqu'à
présent. « C'est surtout parce que les islamistes
ne peuvent pas s'attaquer aux questions fondamentales,
à la situation sociale en déclin », estime Abou-Raya.
Selon lui, les affaires que soulèvent les islamistes au
Parlement « sont souvent dirigées contre un ministre
qui ne se met pas en harmonie avec l'atmosphère dominante ».
Il s'agit de Farouk Hosni jugé « trop libéral
par rapport au groupe des 17 (les députés islamistes) ».
Les tabous
semblent infinis. Et la censure est présente de longue
date. Historiquement, les différents gouvernements ne
censuraient-ils pas toute œuvre dessinée, écrite ou diffusée
qui manifestait une opinion en contradiction avec le système
général ou la religion ? Pourquoi donc s'inquiéter ?
Ce qui est préoccupant, c'est que la censure elle-même
est en crise, d'une commission à une autre, d'une direction
à l'autre, et entre celles-ci la marge de liberté ne fait
que diminuer. Les intellectuels s'inquiètent non de la
multiplication des organismes officiels de censure, mais
du fait que la censure émane aujourd'hui du peuple lui-même.
Pour Youssef Abou-Raya, « l'assimilation de la
création par les Egyptiens est en nette régression ».
Ceci est dû, selon les observateurs, à l'influence du
fondamentalisme et à la présence des islamistes en tant
que force politique officieuse. Ceux-ci ont cette capacité
de faire bouger les masses, sensibles à toute atteinte
à la religion. Pour ce, l'éditorialiste Salama Ahmed Salama
affirme que les Egyptiens « doivent être partie
prenante dans les affaires de censure pour qu'ils apprennent
à en discuter avec un esprit ouvert ». Il faut,
dit-il, faire confiance en la capacité des gens à distinguer
entre la véritable atteinte à la religion et la création
des plumes et des esprits.
Mais encore
plus inquiétante est l'attitude des intellectuels et des
hommes de lettres. Leurs réactions envers la censure sont
très contradictoires. Tantôt, ils sont tous contre ledit
courant religieux aux côtés du ministère, tantôt c'est
le mutisme complet face à la condamnation à prison de
l'un de leurs collègues et tantôt c'est l'appui totaà
la censure de certains romans. L'auteur dramatique Lénine
Al-Ramli exprime sa crainte de voir les islamistes exploiter
une éventuelle liberté élargie pour promouvoir leur campagne
pour un Etat islamique. « La société n'est pas
encore prête à vivre sans censure ». Mais pour
d'autres, comme Gamal Al-Ghitani, « la censure
est dans l'atmosphère, elle s'infiltre à l'intérieur de
nous-mêmes et c'est la plus dangereuse pour les mœurs ». |
Samar
Al-Gamal |
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Trois
questions au poète et journaliste Ahmad
Al-Chahawi |
| Al-Ahram
Hebdo : Pourquoi votre recueil Exhortation
à la passion des femmes a-t-il suscité autant de bruit ?
Ahmad
Al-Chahawi : Le recueil est sorti il y a plus
de dix mois, il a fait l'objet de débats et de colloques.
Personne ne l'a contesté que lorsqu'il a été publié en
deuxième édition, dans le cadre de la Bibliothèque de
la famille, par l'Organisme du livre. Je crois que l'affaire
est tout à fait politique, elle n'a rien à voir avec la
religion puisqu’il ne s’agit pas du premier livre où j'ai
recours au Coran et aux hadiths. Je pense qu'Al-Azhar
est désormais infiltré par les Frères musulmans. Il ne
représente plus de façon nette l'islam. Lorsqu’Al-Azhar
a été saisi de l'affaire par la Sûreté de l'Etat, il devait
suivre la procédure classique, c'est-à-dire demander à
deux oulémas d'examiner l'œuvre et de faire chacun leur
rapport. Mais un seul a rédigé et les autres n'ont fait
que signer.
— Comment
les intellectuels ont-ils réagi face à cette situation ?
— Je
trouve leur attitude complètement étonnante. Où sont ces
gens qui déclarent défendre tout le temps la liberté d'expression ?
Je parle des Egyptiens surtout, car depuis la publication
du recueil, des communiqués de soutien ont été publiés
en Palestine ou même au Danemark, mais en Egypte la réaction
a beaucoup tardé. Ce n'est que quelques jours après le
rapport d'Al-Azhar que Nadi al-qalam (le Club de
la plume) et l'Organisation égyptienne des droits de l'homme
ont publié des communiqués, et c'est tout jusqu'à maintenant.
Je suis étonné que dans ce genre d'affaires, le conflit
avec la censure se transforme en conflit personnel entre
écrivains. Pas de solidarité réelle. Pourquoi ce mutisme
des hommes de lettres ? C'est moi qui me pose cette
question.
— Pensez-vous
donc qu'ils sont pour la censure ?
— Je
pense qu'il existe plutôt une ambiance générale de censure,
de contrôle ou encore d'apostasie, une ambiance de terreur
et de terrorisme. Ce qui existe aujourd'hui, c'est l'islam
fondamentaliste et non éclairé, prêché par le prophète.
Ainsi, plusieurs courants intérieurs se battent parce
que nous, les Egyptiens, nous n'avons jamais appris à
accepter l'autre, surtout s'il exprime un point de vue
différent du nôtre.
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Propos
recueillis par S. G. |
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