Au moment
où les concessions de l'Iran sur le nucléaire devraient
lui permettre d'éviter des sanctions internationales,
l'attitude des Etats-Unis et la demande de l'Agence Internationale
de l'Energie Atomique (AIEA) d'un « système de
vérification robuste » montrent que les nuages
sont loin d'être dissipés. Désormais, l'envoi du dossier
du nucléaire iranien devant le Conseil de sécurité des
Nations-Unies est peu probable, mais l'Iran est loin
de sortir complètement blanchi de l'affaire. A l'approche
du 20 novembre, date de la réunion du Conseil des gouverneurs
de l'AIEA pour décider si Téhéran respecte ses obligations
et les exigences internationales, un rapport du directeur
de l'agence onusienne, Mohamad Al-Baradei, affirmant qu'il
n'y a pas « actuellement de preuve d'un programme
nucléaire militaire iranien », est venu, la semaine
dernière, soulager l'Iran, reconnaissant la nouvelle politique
de « coopération active » de la République
islamique avec l'AIEA. « Dans ce rapport, le point
important est qu'il n'y a pas de preuve que l'Iran cherche
à produire la bombe atomique », a déclaré le
président iranien Mohammad Khatami, « optimiste »
avant la réunion du Conseil des gouverneurs de l'Agence
atomique, ce jeudi. Si l'Iran n'arrive pas à se blanchir
les mains lors de cette réunion, tout le dossier pourrait
remonter au Conseil de sécurité pour adoption d'éventuelles
sanctions.
Bien que
le rapport de l'AIEA soit positif en gros, il dresse une
longue liste de dissimulations. A titre d'exemples, il
révèle que l'Iran a un programme d'enrichissement vieux
de 18 ans et a fabriqué des quantités limitées de matières
nucléaires qui sont en relation avec les aspects du cycle
du carburant nucléaire, notamment l'enrichissement et
le retraitement. Le rapport estime en outre qu'il faudra
du temps pour vérifier toutes les informations fournies
par l'Iran et insiste sur la nécessité, pour l'agence,
« d'avoir sur place un système particulièrement
robuste de vérification ».
Irrités,
M. Khatami et plusieurs responsables iraniens ont exprimé
jeudi leur mécontentement face à ce qu'ils estiment être
une « répétition injustifiée » de manquements
à l'égard du Traité de Non-Prolifération (TNP) qui « appartenaient
au passé ». « Nous avons certaines plaintes
contre M. Al-Baradei », a dit M. Khatami. « Ce
qu'il a dit sur les violations du TNP se rapporte au passé
et il n'y avait aucun besoin de les répéter »,
a ajouté le président.
Plus grave
pour Téhéran est la réaction des Etats-Unis au rapport
de M. Al-Baradei, Washington ayant reproché à l'agence
de ne pas conclure au caractère militaire du programme
nucléaire de Téhéran. Les Etats-Unis, qui ont rangé l'Iran
parmi les pays de « l'axe du mal » aux
côtés de la Corée du Nord et de l'Iraq de Saddam Hussein,
restent déterminés à envoyer le dossier devant le Conseil
de sécurité. Ainsi, le sous-secrétaire d'Etat américain
chargé du désarmement, John Bolton, a mis l'accent sur
« les dénégations et les tromperies de l'Iran
pendant 18 ans », jugeant « impossibles
à croire » les conclusions du rapport selon lesquelles
il n'y a pas de preuve que l'Iran développe un programme
nucléaire militaire. « Si l'Iran continue de dissimuler
son programme nucléaire et de mentir à l'AIEA, la communauté
internationale doit être prête à le déclarer en infraction »,
a déclaré M. Bolton.
Les Etats-Unis
pensent toujours que l'Iran cherche à se doter de l'arme
nucléaire mais ont souligné qu'ils n'avaient pas encore
pris de décision sur la manière de régler ce sujet. « L'Iran
a un programme d'armement nucléaire sur lequel il trompe
la communauté internationale depuis longtemps »,
a déclaré vendredi un porte-parole du département d'Etat,
Adam Ereli. Des responsables américains ont laissé entendre
que le rapport de l'AIEA pouvait être vu comme répondant
à une volonté de consensus, en relevant les infractions
commises par l'Iran sans toutefois donner l'impression
de s'aligner sur les Etats-Unis quant à l'existence d'un
programme militaire iranien.
Cette ligne
dure adoptée par Washington tranche fort avec l'approche
des Européens, dont trois ministres des Affaires étrangères — le
Français Dominique de Villepin, l'Allemand Joschka Fischer
et le Britannique Jack Straw — sont parvenus
à convaincre Téhéran de se plier aux demandes de l'AIEA.
Pour des diplomates européens à Téhéran, la saisine du
Conseil de sécurité ne ferait que renforcer les durs du
régime qui avaient réclamé que l'Iran se désengage du
TNP, à l'instar de la Corée du Nord. Jeudi, le chef de
la diplomatie britannique, Jack Straw, a cependant plaidé
pour« réagir calmement au rapport de l'AIEA »
après une première déclaration mécontente des Etats-Unis.
En fait, Téhéran compte sur le soutien des pays européens
pour éviter une décision trop dure du Conseil des gouverneurs
de l'agence qui ouvrirait la porte à d'éventuelles sanctions
internationales. |
Réagissant
à l'attitude agressive de Washington à son égard, le gouvernement
iranien a affirmé, vendredi, que si l'AIEA adoptait une
attitude « politique » sous la pression
des Américains, la République islamique se réservait la
possibilité de « changer son attitude »
en revenant sur sa coopération avec l'AIEA. Bien plus,
l'Iran a mis en garde contre le risque d'« une
crise internationale » si l'AIEA décidait ce
mois-ci de transmettre le dossier du programme nucléaire
iranien au Conseil de sécurité. « Une telle décision
pourrait déboucher sur une crise internationale »,
a averti l'ambassadeur iranien auprès de l'AIEA, Ali Akbar
Saléhi. Dans une telle hypothèse, il y aura des conséquences
imprévisibles. Cela ne conduira pas à une solution pacifique
de la question, a déclaré M. Saléhi. « Il y a
bien des choses que l'Iran peut faire, nous avons bien
des moyens de pression », a-t-il dit. M. Saléhi
n'a pas voulu indiquer si Téhéran pourrait par exemple
refuser alors de signer, comme il s'y est engagé récemment,
un protocole additionnel permettant des inspections renforcées.
Quant au président iranien, il était plus tranchant, en
liant ostensiblement entre le degré de coopération de
son pays avec l'AIEA et les résultats de la réunion du
20 novembre.
Selon des
experts, la préoccupation principale de Washington est
que l'Iran n'ait pas la capacité de produire à l'avenir
des armes nucléaires, tandis que l'agence onusienne a
pour mission de déterminer si Téhéran respecte actuellement
le TNP. Un paradoxe qu'Andrew Koch, chef du bureau de
Washington du Jane's Defence Weekly, publication
spécialisée dans les affaires militaires, résume en une
phrase : « Les Etats-Unis demandent quelque
chose que l'Iran n'est pas obligé de faire ».
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