Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Arts

Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Portrait
Littérature
Arts
Société
Sport
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine
Ramadan . Deux feuilletons, Al-Amma Nour (Tante Nour) et Massälet mabdaa (Question de principe) construisent autour de deux universitaires une réflexion sur les principes à adopter pour ordonner le chaos.
Parole de femmes

Il y a peut-être un parti pris féministe dans le choix des réalisateurs Adel Al-Aassar et Khaïri Bichara de placer au centre de la mise en scène de leurs œuvres respectives, Al-Amma Nour (Tante Nour) et Massälet mabdaa (Question de principe), deux femmes : Nour (Nabila Ebeid), docteur en psychologie venant tout juste d'Amérique, et Roqaya (Elham Chahine), docteur en droit ayant étudié en France. Ces femmes sont celles par qui les histoires arrivent et évoluent. Mais ce parti pris reste sans intérêt s'il n'est pas relayé par une bonne exécution des deux protagonistes de leurs propres plans. Le véritable enjeu du récit de Tante Nour, diffusé sur la Une à 20h30, tient à ce que ce personnage devient le centre de l'existence des autres. C'est la tante gâteau, cultivée, intelligente, généreuse, arrivée des Etats-Unis pour réintégrer un espace familial, le foyer de son frère Mounir, dans son pays d'origine, et se fondre en lui. Des figures peuplent ce microcosme où elle s'introduit : Deyaa, un ingénieur agronome au chômage, Serag, étudiant en droit, Chorouq, vendeuse, et Qamar, élève au bac. Ce sont ses neveux et nièces qui portent tous en eux des fictions potentielles, laissées en germe. Ils lui vouent une admiration où se mêlent le désir d'identification et l’idéalisation d'une culture et d'une douceur de vivre américaines dont elle est médium. Il s'agit pour eux du besoin d'accorder des possibilités d'action et d'imaginaires construits dont elle est porteuse à leurs désirs. Nour explore des situations de la vie individuelle, de la vie de famille, invitée à livrer son expérience autour du thème : « Le bonheur dépend-il de nous ? ». Spécialiste en psychologie, elle est appelée pour veiller au bon état mental de son entourage, un renfort à l'épanouissement personnel et le mieux vivre. Cependant, au lieu de découvrir un champ d'investigation : le sort des jeunes, des femmes, les transformations de la société et d'autres approches qui peuvent alimenter la fiction pour poser des questions essentielles, l'attitude de Nour consiste à toujours se réjouir de ce qu'on a pu faire, jamais se plaindre de ce qu'on n'a pu accomplir. Avec un régime de parole (complexe dosage de psychologie et de bon sens), elle diagnostique le dérapage des conduites, exigeant la mobilisation sur-le-champ des capacités d’adaptation de chacun. Les jeunes sont disciplinés, une fois l'association travail et gain de l'argent est établie. Nour distille une idéologie où il ne s'agit pas de promotion par l'accomplissement de soi dans un travail correspondant à une qualification propre, mais de gain d'argent . Elle est de ces technocrates spécialistes qui véhiculent un conformisme aux règles favorisant le bon déroulement des affaires des élites économiques au pouvoir.

En fait, cette citoyenne fabriquée chez les Américains se dissimule derrière le jeunisme de l'habit et des citations préfabriquées. Un procédé qui demeure cavalier pour cette aristocrate de la psychologie ; a-t-elle besoin de ses répliques en anglais pour mieux vendre ou faire reconnaître son savoir ? Des outrances de l'interprétation de Nabila Ebeid prêtent à rire, l'actrice se transformant en guide et le spectateur en enfant peu cultivé, arrivé dans un pays étranger dont il ignore la langue. On ne peut que s'opposer aux sentiments et aux préjugés que Nour calque sur la psychologie des personnages. Toujours sa collaboration singulière au niveau du psychologique prend le pas sur la quête du vrai incontestable. Sa démarche s'en inspire, passant du cadre purement familial, sans enchaînement, à celui de l'élite économique. Elle y dévoile la défaite du pouvoir de l'argent à travers la régression infantile d'un homme d'affaires, Farid (Ezzat Abou-Ouf), devant le spectacle désolant de sa progéniture en échec scolaire et social. Ses enfants, des êtres banals et désenchantés, s'ennuient devant nous, tels les personnages absents ou terrassés par l'absurde de l'œuvre de Camus. Nour est incapable de saisir le non sens tapi derrière le destin de ces créatures éthérées.

Il n'y a aucune implication sociologique dans le feuilleton. Au lieu de baliser tout ce qui fait le malheur de notre époque — jeunesse au chômage et consumériste, archaïsme du système éducatif, corruption généralisée, usure des utopies, gloire d'une génération d'homme d'affaires menacée de tomber en lambeaux — le feuilleton concentre son argument fictionnel autour d'une universitaire qui soigne des catégories mentales sclérosant le cadre social. Cela sert à la mise en place d'un spectacle loufoque et d'une dissertation de morale décrépite.


Lutte de pouvoir

Khaïri Bichara, en revanche, pratique sur un mode plus sociologique l'art d'observer ses contemporains, dans le feuilleton Massälet mabdaa (Question de principe), diffusé sur la Deux à 23h30. L'organisation d'un collectif d'individus autour d'un thème commun, le pouvoir et l'argent, est constamment affinée, tamisée, détournée des stéréotypes, tel un puzzle aux contours indécis. Le personnage de Roqaya, formée en droit, y est comme l'incarnation du refus de se laisser enfermer dans un rôle préétabli. Elle jongle avec les problématiques héritées de l'articulation de rapports de force et de motivations et désirs individuels. Elle tente de résister à un maillage trop établi, refusant d'être la victime d'une idéologie familiale : organiser en contrebande le trafic des armes sous couvert d'une immunité parlementaire. N'est-ce pas là la tâche de l'intellectuel avisé ? Elle existe par ses pensées précises, en même temps anarchiques mais non maladroites et brutes. Le feuilleton se déroule simultanément à plusieurs niveaux : les rapports de force et les rivalités entre les familles d'Abou-Mansour et d'Al-Hawamda sur fond de vendetta, qu'attisent Chahine (Gamil Rateb), le père de Roqaya, et Niazi (Tareq Al-Telmessani), son partenaire, pour leur vendre des armes, et la vie de la campagne du sud. De fait, l'idée de la communauté, de la société, de l'être-ensemble à quelque échelle que ce soit est au centre du feuilleton. Qu'il s'agisse de la famille (voir les scènes entre Chahine et ses filles), de groupes antagonistes perçus comme des blocs étanches, mais bientôt découverts fragiles, ou de la campagne dans son ensemble. A chacun de ces niveaux, une même idée se révèle : il n'a pas de chez soi, de refuge confortable dans l'absence de repères, de principes consensuels. C'est un feuilleton sur le destin. Il va du connu vers l'inconnu. Les personnages sont des humains qui cherchent du chemin. A quel moment le lyrisme ? A quel moment la retenue ? Il faudra souvent au réalisateur trouver des moments de douceur, comme tomber amoureux, pour ne pas défaire son esthétique, rendre les drames humains. Cela construit un sens là où il n'y en a pas, une continuité là où n'existe que discontinuité.

Amina Hassan

Retour au Sommaire

 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631