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Les romans d’Alia
Mamdouh appartiennent
à la littérature que l’on pourrait qualifier de « postmoderne ».
Elle recourt abondamment au style métaphorique et allusif,
qu’il s’agit souvent de décrypter. Nous avons sélectionné
ici un extrait du 10e chapitre de son dernier roman,
La Passion, traduit en français aux éditions
Actes Sud.
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La
Passion |
Des nuées
légères courent dans le ciel, puis s’alignent comme
une équipe sportive se préparant à une compétition.
Elles ne tardent pas à se métamorphoser et à parader,
badinant avec les rayons du soleil, qui ne s’est pas
hâté d’apparaître. Soudain, la lumière crépusculaire
traverse les fenêtres de la cuisine, les extrémités
du salon, le pot de fleurs fanées et la porte qui
grince en s’ouvrant et en se fermant. Les personnages
n’ont pas changé, enfoncés dans leurs vêtements, unis
dans leurs souffrances. Bruit des sacs, odeur des
légumes, des fruits rouges, verts et jaunes. Les choses,
comme à leur habitude, sont prêtes au silence, tandis
que les quatre personnages se préparent de nouveau
à l’affliction. Monsieur Mazen ne fixe sa mère et
son père que pour se retourner aussitôt vers Widad,
qui avait desserré sa large ceinture de cuir et ne
souriait ni ne disait mot. Quant à Monsieur Musab,
il se tenait au milieu, en professeur, en chef, il
voulait voir si le poison s’était répandu dans le
cerveau de ces deux dames, comment il allait manœuvrer
pour jouer divers rôles, devant chaque personne, en
tête à tête, et avec un art consommé. Madame Hoda,
quant à elle, avait l’impression de toujours renaître
parmi ces créatures raffinées, aux regards perplexes,
aux cœurs scellés par le silence et l’isolement, et
ces rituels évoqués entre les chambres et au-dessus
de la pudeur hautaine qui entrave les fronts, les
lèvres et le mouvement des mains, n’ont de raison
d’être que parce qu’ils veulent trouver ne serait-ce
qu’un signe de reconnaissance, même si le souffle
est coupé et que la voix s’est éteinte. Mais les regards
des yeux sont peut-être les seuls à permettre instantanément
l’entrée, ne serait-ce que quelques instants, pour
leur proposer un repas fastueux et une compagnie vertueuse,
après que les deux dames se furent relayées pour préparer
toute chose avec un soin et une pondération extrêmes :
la lumière, l’affabilité, le repas, le refus d’exprimer
ce qui est caché.
Widad :
Je suis comme cette pousse timorée que j’ai vue dans
la boutique du vendeur de piments verts. Sa présence
exprimait comme un silence intérieur. Pousse, certes,
mais dont l’apparence va changer, qui va grandir et
acquérir une respectabilité. Elle en est convaincue.
Pourquoi Hoda ne croit-elle pas que je possède certaines
de ces caractéristiques ? Musab dit de moi que
j’ai un corps svelte et que mes fleurs vont s’ouvrir
un jour prochain, mais qu’elles ont besoin d’une lumière
intense, d’un terreau fertile et de tuteurs. Oh !
Je ne me souviens plus de cela. La voilà à mes côtés
qui va et vient, elle, la svelte, aux mouvements aisés,
comme si elle était toujours victorieuse. Elle a des
instruments qui l’occupent. Lorsqu’elle ne lit pas,
elle écoute de la musique, et ainsi de suite, elle
sort pour courir et marcher, elle prépare tout jusqu’à
s’effondrer d’épuisement, puis elle prend un bain
chaud, et semble plus vive. Musab répète : (Elle
a en elle le pouvoir d’être fécondée, même par la
poussière). Elle tenait bon. C’était bien ce qu’avait
voulu dire Musab. De quelque endroit que vinssent
les piques qu’il lui lançait, elle faisait face, dans
les maisons successives où ils s’installaient et les
villes qu’ils visitaient, elle lui apportait les preuves
décisives selon lesquelles ce n’est pas la femme qui
est portée par les vagues jusqu’à la rive de l’homme,
mais celui-ci qui frétille dans sa main comme du gibier,
comme un poisson, et qu’elle lui ouvre les bras, puis
le libère soudain et il s’envole vers le ciel comme
l’aigle, mais rapidement affûte ses serres sur les
proies qui l’entourent, enivré comme s’enivre Musab.
Il est ce joueur habile au jeu de cartes, comme à
tous les autres jeux. Il masque les sobriquets qu’il
réserve à chacun des joueurs, il ruse en revenant
à lui-même. Il s’énerve et s’offusque de voir la désinvolture
de Hoda vis-à-vis des règles du jeu et dit :
(Face aux cartes, elle passe de l’innocence au laisser-aller,
et tout le monde la guette dans le jeu. Elle perd
donc sans se soucier le moins du monde de gagner.
Elle est marquée à un degré extrême par l’échec, au
point que son échec apparaît comme un élément de son
éclat dans le monde. Gagner amène la morosité, mais
son contraire amène le remords ainsi que le manque
de considération, mais Hoda gagne toujours). Elle
n’a jamais perdu personne, ni son mari, ni son fils,
ni ses amis. Au point que je vais à elle pour la questionner
sur divers plats qu’elle réussit parfaitement et qui
plaisent à Musab. Les obstacles ne sont pas inscrits
dans la réalité, ils se trouvent seulement dans les
livres et les cartes, mais sur la terre, ici dans
la cuisine, le salon, les chambres à coucher et la
salle de bains, ils représentent un défi et une source
d’amertume. Je tire prétexte de ma volonté de cuisiner
les plats les meilleurs à Musab et aux autres, et
devant les produits du Pays de Galles : légumes,
viandes, poissons et poulets, j’ai l’impression d’être
en concurrence non pas avec Madame Hoda, mais avec
moi-même. Comment vais-je partager le pouvoir avec
ces objets ? Je ressemble à un soldat qui ne
connaît qu’une langue, celle de la menace face à l’ennemi,
et lorsqu’ils se rencontrent, il se peut que celui-ci
venant de l’autre bout du monde, il ignore son nom,
et malgré cela, il devra établir des relations nouvelles
et rechercher des intérêts communs qui n’ont aucun
rapport avec la couleur de la peau ni avec l’appropriation,
mais avec la fonction. Certes, j’aime ma fonction.
Je suis l’épouse de cet homme, bien sûr il ne m’assigne
pas d’autre tâche que le foyer conjugal, mais je consigne
cela devant Hoda et à petits pas, tout en me déplaçant
aux quatre coins de la vaste cuisine, entre le petit
réfrigérateur, la machine à laver et la cuisinière.
Quant à mon rôle, c’est de descendre sur-le-champ
jusqu’à terre, comme la première Eve, en tirant derrière
moi ma voix, mes pensées et mon sentiment maternel
condamné à disparaître, et ceci pour faire plaisir
à Musab. Ma délicatesse, si elle devient excessive,
lui cause des malheurs. Et notre amour doit nécessairement
être le pire et le plus marqué par l’échec :
Hoda, les amis, l’Etat, les voisins, le vendeur de
gaz et de pétrole et mon oiseau chéri : tous
attendent l’occasion de lui nuire. Et la seule chose
qui m’incombe, c’est d’apporter la preuve, encore
et toujours, que je suis une femme interdite au reste
des hommes et convenant uniquement à cet homme, que
j’aime, même s’il me révélait l’ensemble de ses instruments
de torture : Hoda, Mazen, et ses autres subordonnés,
ses anciennes victimes, amies et amantes.
L’image
de Musab s’est souvent ternie à mes yeux. Hoda lui
coupait souvent la parole et s’imposait. Son opinion
n’était pas toujours la plus appropriée, mais en ce
qui me concerne, je l’appréciais en ces moments-là.
Mes sentiments lui obéissaient en rythmes renouvelés,
lui il l’écoutait, lorsqu’il buvait ou mangeait du
fromage français, et elle, elle semblait une femme
hors normes. Je l’aimais car elle ne ressemblait pas
à ma sœur qui craint son mari. Je l’aime car elle
ne me ressemble pas, moi qui donne l’impression de
n’être ce que je suis que grâce à Musab. Elle me fortifiait,
car elle était en mesure de parler de tout, et sans
peur, de la drogue, de l’inversion sexuelle, de la
violence et du sionisme … Il me sembla un instant
que mon admiration pour elle pouvait se transformer
en terreur, et que ses idées mélangeaient les deux
sexes, oscillant entre la pudeur et la liberté car,
comme elle le répétait, il est difficile de parler
de liberté sans pouvoir choisir le conjoint, le métier,
la famille et même la patrie. Elle me terrorisait
lorsqu’elle coupait la viande sous mes yeux. Elle
exerçait son pouvoir sur les êtres qui se trouvaient
devant nous avec un rayonnement subtil, ne connaissant
pas la fonction de l’épouse, de la maîtresse de moude
la cuisinière, courante dans nos maisons, je la voyais
s’arrêter devant les choses : la nature, les
êtres, les images et toutes les couleurs, comme si
elle vivait ainsi sa vie personnelle, qu’elle alimentait
de façon naturelle, elle ne désirait pas être un modèle,
et ne voulait que personne ne se substitue à elle.
Pourquoi
Musab et Mazen nous ont-ils laissées seules ?
Quelle était leur intention derrière cela ? Moi,
je la hais, je veux dire, je l’ai détestée hier soir,
et maintenant, j’ai besoin qu’elle me forme sur diverses
questions qui intéressent Musab. Je lui ai dit :
(De quoi parliez-vous ? Il ne me parle pas, tout
ce qu’il sait faire, c’est jouer seulement avec moi
aux cartes). Elle levait la tête comme si elle sortait
d’une cachette. Elle semblait un peu gênée, ma question
était incohérente, mais réelle, je continuais :
(Nous restons silencieux la plupart du temps. Il ne
m’entretient que de sujets banals, courses, paiements
de factures, rencontres avec telle ou telle personne,
c’est-à-dire des choses particulièrement insipides
et qui semblent être des vérités), mais des vérités
artificielles, et lorsque nous en sommes arrivés là,
rien ne me sembla plus à sa place. Lui, Musab, n’était
pas à sa place habituelle, cet homme à la moustache
blonde, à la peau douce et à la vie remplie d’aventures,
il me sembla qu’il partageait sa vie avec moi. Je
ne sais pas exactement ce qui nous est arrivé, à tous
les deux. Nous nous sommes retrouvés soudain au milieu
de la foule, la foule la plus dense, cherchant à nous
frayer un chemin, et je ne pouvais pas le toucher,
ni saisir la paume de sa main. Hoda représentait pour
moi, pour le moins, une cohue sans équivalent, je
ne savais pourquoi son visage rayonnait ainsi, ni
à quoi elle pensait à cet instant ? Je me demandais
comment elle pouvait passer des heures, dix heures
peut-être, assise sur son lit du rez-de-chaussée à
lire, et lorsque Musab entrait chez elle, il faisait
son possible pour laisser la porte entrebâillée, pour
me permettre d’entendre ce qui se disait entre eux.
Elle ne recourait même pas au langage, elle restait
muette, le regardant sans mot dire, elle fermait son
livre et levait la tête vers lui en le toisant, certes,
elle l’aimait toujours, ou plutôt non, c’est lui qui
continuait à l’aimer, il s’entourait le visage d’un
halo de feu en parlant d’elle, non, je ne l’aime pas,
mais maintenant, alors qu’elle nous fait la cuisine,
je l’aime, j’apprécie la nourriture, moi qui me trouve
à ses côtés, terrassée par la fatigue et l’abattement,
alors je lui dis : (De quoi discutiez-vous par
le passé ? Moi, je ne sais pas quoi lui dire.
J’ai parfois l’impression d’être seule avec lui, je
préfère converser avec toi, comme maintenant, plutôt
qu’avec lui. J’aurais voulu qu’il m’aimât, Hoda, comme
il t’a aimée autrefois. Comment penses-tu que cela
puisse arriver, et cela m’est-il possible ?).
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Traduction
de Michel Galloux
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| Aliaa
Mamdouh
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Née en 1944 à Bagdad, elle a été
rédactrice en chef du magazine iraqien Al-Rassed,
puis journaliste à Beyrouth et Rabat.
Censurée
et marginalisée en raison des thèmes qu'elle aborde
dans ses livres (idéologie du pouvoir, lutte pour
les droits de la femme, etc.), elle entame en 1982
un long parcours d'exil : Beyrouth, Palestine,
Londres, Paris, etc. Elle est l'auteur de recueils
de nouvelles, d'une chronique de la vie littéraire
arabe et de plusieurs romans, dont La Naphtaline
(Actes Sud, 1996) et La Passion (Actes
Sud).
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