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Hommage .
Anouar Louca, philosophe égyptien, nous a quittés récemment
après une longue lutte contre la maladie à Paris. Il voulait
ranimer la pensée des Lumières égyptiennes, en particulier
celle de Rifaa Al-Tahtawi. |
La
Renaissance pour héritage |
Anouar
Louca voulait ranimer l'enthousiasme de quelques voyageurs
égyptiens allant à la découverte de l'Occident et de leur
propre passé. Cette double découverte promettait l'appropriation
des trésors de l'humanité. Il voulait, comme tant de ses contemporains
et de ses aînés ranimer l'esprit du temps des Lumières. Il
se déclarait héritier de Rifaa Al-Tahtawi. C'était à l'aube
du XIXe siècle. L'un des savants de l'expédition napoléonienne,
le géographe E.F. Jomard, suggérait à Mohamad Ali d'envoyer
des étudiants en France plutôt qu'en Italie. Abordait alors
un bateau militaire baptisé La Truite, car son lieutenant
avait le désir de visiter les Pyramides. Un jeudi d'avril
1826, 44 étudiants quittaient avec lui le port d'Alexandrie
en direction de Marseille. Ils étaient pour la plupart ottomans :
Turcs, Circcassiens, ou Arméniens, nés pour la plupart à Constantinople ;
dix d'entre eux n'avaient même pas un diplôme d'études primaires,
mais destinés au pouvoir, ils devaient apprendre l'administration
civile et militaire, la diplomatie et la navigation. A peine
cinq de ces étudiants étaient de souche paysanne ; ils
allaient apprendre les métiers « subalternes » :
la gravure, la typographie, la lithographie, l'agriculture,
les industries chimiques, la médecine. Rifaa Al-Tahtawi (1801-1873)
les accompagnait. Fraîchement sorti de l'Université d'Al-Azhar,
il s'était distingué. Son maître, Al-Attar, convainquait Mohamad
Ali que ces étudiants qui s'en allaient aux pays des Francs
avaient besoin d'un imam pour leur servir de guide spirituel
dans un pays étranger. Ce jeune homme de 25 ans, barbu et
enturbanné, imprégné de culture coranique, allait se montrer
le plus apte à cueillir les fleurs de l'Occident. Le choc
des cultures est pourtant immense. Tout pour lui est sujet
d'étonnement : manger avec une fourchette et un couteau,
dormir dans un lit surélevé, les transports publics, la poste,
les journaux, les femmes, actives dans le commerce, de bonne
compagnie dans les salons, le spectacle, du théâtre au cirque,
du bal champêtre au ballet classique, la danse, on dirait
un exercice physique contrairement à ce qu'est devenue la
danse en Egypte, simple moyen d'excitation sexuelle, mais
la grande révélation est cette lente évolution loin de la
dictature, le peuple devenu souverain, gouverneur, alors qu'en
Egypte, il demeure gouverné, et la société, privée de ses
femmes. Car ce qui le frappe, ce qui frappera longtemps les
premiers voyageurs, c'est la liberté des femmes, la présence
de l'hôtesse dans les maisons, le partage des plaisirs, des
promenades, surtout en périodes de vacances, les vacances,
un droit à peine acquis, inconnu en Egypte. Au contact de
la France, Rifaa découvre ce qui ne va pas dans nos sociétés.
L'Egypte repliée sur elle-même, l'horizon de son enseignement
limité à ce qu'en dispensaient les autorités religieuses,
l'Eglise pour les chrétiens, l'Université d'Al-Azhar pour
les musulmans, l'une et l'autre méprisant les sciences profanes.
Rifaa apprend vite le français, se passionne pour l'histoire,
la géographie, la logique, l'histoire de la philosophie, la
littérature française, surtout celle du XVIIIe siècle, ce
siècle dit des Lumières qui a cru à la voie des sciences,
de la raison et de l'ordre social ; il s'émerveillera
à la lecture de L'Esprit des lois de Montesquieu, du
Contrat Social de Rousseau ... Etait-il comme
le Gargantua de Rabelais, exposé à un programme encyclopédique
quand il débarquait à Marseille et s'en allait vers Paris ?
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Le guide
d'une génération |
En
1931, il est de retour en Egypte, après la soutenance de
thèse. Bâtisseur de ponts sera Rifaa Al-Tahtawi. Il représentera
Paris auprès d'Al-Azhar ; il affrontera les difficultés
de la traduction, car il a compris le rôle de passeur que
joue le traducteur. Il crée l'école des langues, et dans
le domaine du journalisme il fonde la fameuse revue Rawdat
al-madarès où l'arabe remplace le turc, dans un style
nouveau, précis, dépouillé de la versification et des jeux
de mots, un style de reporter qui s'informe et informe.
Il
a été l'éducateur de toute une génération de journalistes,
de penseurs, d'enseignants éclairés. Premier avocat du féminisme
avant même Qassem Amin, il s'est battu contre les traditionalistes
qui refusaient l'éducation des femmes. La résistance était
dure. Son idéal de la femme : bonne compagne de l'homme
et digne mère de famille, révolutionnaire pour son époque,
a eu du mal à s'imposer. Seule une école de sages-femmes
pour des esclaves abyssines a été autorisée. La première
école primaire officielle de jeunes filles, la Souyoufiya,
ne fut fondée qu'en 1873, l'année de sa mort. Ceux qui reprocheraient
à ce courant de pensée de trop vouloir copier l'Occident
ont mal compris la portée de cette rencontre de l'Orient
avec l'Occident. Parti à la découverte de Paris, Al-Tahtawi
retrouvait son propre passé. Après avoir lu Sylvestre
de Sacy et L'Esprit des lois de Montesquieu,
il s'intéresse de nouveau à Al-Farabi et à Ibn Khaldoun.
Pour lui, modernité et islam ne sauraient se contredire.
Face
à ceux qui proclament que la laïcité est un concept étranger
à l'islam, Anouar Louca encourageait à la lecture de Rifaa,
à ses écrits vieux de plusieurs millénaires. Lors de son
séjour à Paris s'ouvrait le Pavillon égyptien du Louvre.
Paris découvrait la fascination de cet art antique. Et le
paysan de Haute-Egypte s'est reconnu dans le miroir que
lui présentait l'Occident de son propre passé. Il s'est
appliqué à dénoncer les fantaisies de ceux qui en ont faussé
la perception sous un vêtement d'idolâtrie et de magie.
Il s'est révolté contre le pillage des antiquités. Le don
des obélisques de Louqsor fait par Mohamad Ali à la France
ne pouvait qu'attirer ses critiques. Dès son retour au Caire,
l'an 1835, il présente à Mohamad Ali un projet : toute
antiquité trouvée doit être remise au directeur de l'école
des langues, ce lieu où l'enseignement de l'Histoire s'est
imposé et dont le jardin abritera le premier musée égyptien.
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Filiations
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| L'œuvre
d'Anouar Louca a été de faire revivre cet imam qui a poussé
l'Egypte sur la voie de la modernité et de brosser le tableau
de son époque, de suivre, à travers le temps, les traces de
son rayonnement. Car toute une génération d'Azharistes, éclairés
par Rifaa, ont pris la relève. Un autre paysan, Mohamad Abdou,
rédacteur en chef d'Al-Orwa al-wothqa qui a subi la
prison lors de la révolution de Orabi (1882), quoique ennemi
de la violence, car la violence détruit celui qui la pratique,
disait-il. Ses armes, il les trouvait au cœur des Lumières.
L'Iranien Gamaleddine Al-Afghani, qui continuait la lutte
tandis que Mohamad Abdou retournait à l'enseignement. Taha
Hussein, lui aussi parti du village pour aller vers la ville,
de l'école coranique à Al-Azhar, puis à Paris, et retournait
au pays pour lancer le monde de l'enseignement dans la voie
de la modernité ; il décédait un siècle exactement après
Rifaa, en 1973.
Si
dans la mémoire académique les noms de Massignon (l'orientaliste
français) et d'Al-Hajjaj (le soufi crucifié à Bagdad au XXe
siècle), s'identifient, alors ceux d'Anouar Louca et de Rifaa
Al-Tahtawi ne sauraient être dissociés. Ils appartiennent
à la même mouvance, celle qui va vers la Renaissance. Tout
les rapproche : voisins en Haute-Egypte, Rifaa est de
Tahta, comme son nom l'indique, Anouar de Mallawi, et leur
rencontre se fera à l'Université du Caire. La ville est médiatrice
des villageois. Doublement médiatrice pour Al-Tahtawi et pour
Anouar Louca, l'un et l'autre projetés du village à la ville,
du Caire à Paris. Est-ce à Paris qu'ils ont découvert les
lumières des siècles passés ? Est-ce la ville ou bien
le village qui est source de lumière ? La Lumière
vient de Tahta est le titre d'un essai de l'écrivain Bahaa
Taher. Sans doute vient-elle de ces esprits qui, partis de
la terre, ont sillonné le monde et vu l'Orient et l'Occident
sous un même soleil. Les héritiers de Rifaa se sont consacréà
sauver le patrimoine artistique hérité depuis de longs millénaires.
Ils ont formé une chaîne d'intellectuels qui rêvent de renaissance.
Renaissance, cela veut dire ouverture au savoir, découverte
de ce qui demeure obscur ou ignoré. Il est temps que les nouvelles
générations sollicitent leurs Lumières. L'œuvre d'Anouar Louca
leur servira de référence. |
| Fawziya
Assaad |
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