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Loin
des raisons avancées par Sonallah Ibrahim pour justifier son
refus du prix de la Conférence annuelle du roman arabe, et
que nous soyons pour ou contre sa position, nous devons du
respect à cet homme qui a refusé un prix honorable et une
valeur financière non négligeable.
Le secrétaire
général du Haut Conseil de la culture, Gaber Asfour, a réussi
au cours des deux dernières années à affirmer la valeur de
la Conférence du roman arabe qui se tient au Caire, et à faire
de son prix l'un des plus importants dans le monde littéraire
arabe. Un prix auquel aspirent de nombreux romanciers, non
seulement parce que c'est l'Egypte qui le décerne, ce qui
constitue une reconnaissance de la part de la mère des cultures
arabes de la valeur du lauréat, mais également pour la valeur
financière du prix qui atteint 100 000 L.E.
La Conférence
du roman arabe a contribué à restituer à l'Egypte une partie
de son rôle culturel favorablement accueilli par tous les
intellectuels arabes. Ce rôle que certains pays, dont l'expérience
culturelle est assez récente, ont essayé de remplir ces dernières
années par des prix littéraires aux valeurs financières élevées.
Les intellectuels
arabes ont favorablement accueilli la Conférence du roman.
La preuve : ils étaient venus nombreux lors de sa première
édition, puis ils ont redoublé leur présence lors de sa deuxième
édition, cette année. Ce qui confirme son sérieux.
Les raisons du
sérieux de la conférence sont nombreuses. La plus importante
est sans doute la grande valeur morale du prix décerné aux
plus grands romanciers arabes en reconnaissance de leur rôle
littéraire. Le prix est décerné par un jury arabe neutre,
indépendant de toute influence. Ce comité, qui avait décerné
le prix l'année dernière au romancier saoudien Abdel-Rahmane
Mounif, l'a attribué cette année à un romancier égyptien.
Deux autres romanciers égyptiens étaient en compétition :
Edward Al-Kharrat et Khaïri Chalabi, en plus d'autres grands
noms de la littérature arabe, dont le Syrien Hanna Mina et
le Libyen Ibrahim Al-Kouni.
La
conférence a prouvé, à travers son jury, qu'elle était indépendante
des gouvernements, même si elle est parrainée par le ministère
égyptien de la Culture. Les membres de ce jury n'étaient pas
les fonctionnaires du ministère, mais des romanciers arabes
connus dans le monde arabe. C'est
pourquoi leurs choix n'ont été que l'expression de la conscience
littéraire arabe. Le lauréat de la session de l'année dernière
était Abdel-Rahmane Mounif, auquel le gouvernement saoudien
a ôté la nationalité, et le lauréat de la dernière session
est Sonallah Ibrahim, l'écrivain opposant qui a toujours été
en dehors du cercle « des intellectuels officiels ».
La décision du jury au cours de la première édition représente
une position appuyant l'écrivain et critiquant son gouvernement.
Alors que celle de la deuxième édition a reconnu officiellement
un écrivain reconnu par le monde entier, mais rejeté par la
bureaucratie politique.
L'hommage a donc
une grande valeur et beaucoup y aspirent. Je ne doute pas
un instant que l'ami Sonallah Ibrahim aurait été heureux de
cet hommage, s'il était intervenu dans d'autres circonstances
que celles dans lesquelles vit actuellement le monde arabe.
Le refus du prix lui a valu un hommage encore plus grand.
Un hommage que ne lui a décerné ni un jury, ni une conférence,
ni un Etat.
En refusant le
prix, Sonallah a obtenu un prix plus honorable : celui
de son respect pour les principes auxquels il croit. Il a
estimé que ce prix moral valait plus que le prix littéraire
et sa valeur matérielle. Ceci lui a valu également notre respect.
Nous sommes les fils d'une époque où les gens sont devenus
esclaves du pouvoir et prisonniers de leurs besoins matériels.
Cet hommage rendu
à Sonallah ne peut se faire sans rendre un hommage semblable
au ministre de la Culture, Farouk Hosni. D'abord, parce que
Sonallah n'aurait jamais été choisi, dans d'autres circonstances,
comme lauréat de ce prix. Et ce en raison de ses positions
ouvertement contestataires. De tels écrivains étaient à une
époque révolue considérés comme des communistes, ce qui voulait
dire qu'ils devaient être renvoyés de leur emploi ou emprisonnés.
Ils ne devaient pas être cités dans les médias parce qu'ils
étaient considérés dans la littérature politique comme des
« non-personnes ». Ils sont presque inexistants.
Si Sonallah Ibrahim
n'est pas aujourd'hui aussi populaire que les romanciers Youssef
Al-Sébaï, Ihsane Abdel-Qoddous ou autres, c'est parce que
les médias officiels l'ignoraient alors qu'ils faisaient de
la publicité pour les autres. Par contre, Sonallah était bien
connu à l'étranger car ses travaux étaient traduits en français
et en anglais.
Nous
avons souffert durant les années 1970 de l'application de
cette mauvaise politique qui a débouché sur diverses sanctions
frappant les écrivains : interdictions d'écrire, renvoi
de leur emploi, ou même des emprisonnements. La liste des
écrivains frappés par ces sanctions était devenue tellement
longue qu'elle renfermait des noms tels que le prix Nobel
de littérature Naguib Mahfouz, Youssef Idriss, Abdel-Moeti
Hégazi, Ghali Choukri, etc.
En réalité, le
premier à briser cette règle et à gommer les classifications
politiques du ministère de la Culture a été Farouk Hosni,
qui a traité avec tous les intellectuels sans discrimination
aucune entre les différents courants, se souciant peu de ce
qu'on appelle les couleurs politiques. J'ai vu moi-même le
ministre défendre ces intellectuels contre les tentatives
de certaines ailes du pouvoir, attachées à l'ancienne politique
de classification.
Ainsi le ministère
de la Culture au temps de Farouk Hosni s'est-il ouvert à toutes
les tendances politiques parmi les intellectuels. Le ministère
a ainsi commencé à nouer des liens avec ceux frappés d'« interdiction »,
et a envoyé Sonallah pour représenter l'Egypte dans des conférences
culturelles à l'étranger.
J'ai rencontré
en 1991 Sonallah à un colloque de « conteurs »
qui avait lieu au Mexique. J'étais invité à lire une de mes
nouvelles. J'ai eu la chance d'être en compagnie de Sonallah
et de son épouse pendant dix jours. Ce que je dois vraiment
à la personne du ministre de la Culture. Au cours du même
colloque, j'ai rencontré Mohamad Ghoneim, sous-secrétaire
d'Etat au ministère de la Culture, chargé des relations culturelles
extérieures, qui m'a informé que c'était le ministre lui-même
qui avait proposé Sonallah, sans le connaître personnellement.
Ainsi, Farouk Hosni a-t-il brisé une tradition imposée à beaucoup
d'intellectuels dont la pensée politique est contraire à celle
du pouvoir. Et ce fut la première fois que Sonallah représenta
son pays à l'étranger, aux frais du gouvernement.
Le ministre de
la Culture a décrit le refus du prix par Sonallah comme une
espèce de décoration pour l'Etat. Cet Etat dans lequel les
écrivains ont désormais la liberté de s'exprimer. C'est à
Farouk Hosni que revient le mérite d'accorder cette décoration
à l'Etat en éliminant la politique stérile qui était appliquée
auparavant. Hommage donc à Farouk Hosni, et à Sonallah pour
son courage.
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