En
se promenant dans les rues de Beyrouth, il ne faut pas être
dupe de la vie qui y grouille. L'après-guerre civile se
doit une réaction de survivance. Face à la mort et à la
destruction, les habitants de la capitale veulent, du moins
à la surface, se dé-souvenir, oublier de plein gré. Mais
le Forum d'Ashkal Alwan, au contraire, a regroupé
des mémoires. Si Beyrouth m'était conté ... Le
Ventre de Beyrouth ... Autant de titres pour
dire la perte et la disparition d'une cité devenue aujourd'hui
ville sans spécificité, si ce n'est qu'un centre en carton-pâte,
tel un décor hollywoodien. Propre et sans vie. Aseptisée.
Conférences, performances, expositions,
films et vidéos, ainsi que les publications, tout dans ce
forum rejoint une idée principale : l'absence et la
perdition. Des êtres et des choses qui étaient là et qui
n'y sont plus. Comme envolés. Mais qui restent fortement
ancrés dans la mémoire. En parlant, ils se remettent à vivre
avec toute l'intensité que l'interlocuteur leur souffle.
Ce pouvoir de re-création, même virtuelle, est une des qualités
humaines des plus actives comme moyen de résistance. On
dira donc que toute personne présente au forum signait là
un acte de résistance, un pacte de solidarité. Et aussi
paradoxal que cela puisse paraître, à chaque fois qu'il
était question de perte, les choses se remettaient à vivre
et à bouger. Ainsi, quand Adonis se demande si Beyrouth
est réellement une cité ou bien une simple désignation historique
et conclut ne voir qu'une construction bâtarde d'une ville
démantelée par le sectarisme religieux et tribal, il nous
rappelle, sans que ce ne soit son intention, les coins de
rue que l'on a traversés, la corniche de nos promenades
enfantines, etc. Car tout le reste est politique !
Aimer notre ville serait peut-être une façon de détester
les idéologies au pouvoir. Façon simpliste de sauvegarder
un droit vital. D'ailleurs, Anton Shammas nous le prouve,
de façon touchante, dans son retour à Beyrouth, et pourtant ... il
le connaissait comme un vieil habitant. A travers les photos
de famille et les histoires de la tante. Il y découvre ce
qu'il savait déjà par personne interposée. Ensuite, c'est
Sélim Tamari qui réhabilite la modernité de Jérusalem :
quand les missions étrangères s'y installent, les Ottomans
ont déjà donné à la ville sainte une structure citadine
à tous les niveaux. Il suffit de parcourir les mémoires
d'un médecin, d'un enseignant, d'un musicien et d'un communiste,
pour découvrir la laïcité de la ville et, plus encore, sa
vie secrète, quand ses portes se refermaient le soir pour
protéger ses habitants. Aujourd'hui, encerclée par le terrible
mur électrifié, les portes n'ont plus droit de cité.
La présence égyptienne ne raconte pas la
ville du Caire, mais le malaise d'y vivre et le mensonge
stéréotypé, devenu crédible et légitime, qui auréole la
vie quotidienne. La vidéo de Chérif el Azma, Feuilleton-pilote
d'une hôtesse de l'air égyptienne, soap opéra, nous
renvoie aux masques portés par conviction mais qui laissent
transparaître cependant la discorde des classes sociales
provoquée par l'émulation. Tandis que dans La Chambre
d'Amal Quenawi, c'est la vie conjugale que l'on coud et
recoud pour raccorder les deux bords à jamais rebelles.
Retournons à la ville et sa représentation
dans les films vidéos présentés. Dans Sauver la face,
ce sont les murs de Beyrouth que l'on racle pour nettoyer
la campagne électorale. Mais à chaque fois qu'on retire
une affiche, une seconde apparaît. Comme si ces murs racontaient
une archéologie des élections : tous les partis se
superposent pour dire en fin de compte que ces visages iconographiques
n'ont pas, eux, sauver la face du Liban. Dans ses Lettres
à Francine, Fouad el Khoury lui raconte, à partir d'un
voyage en Turquie, la solitude d'un corps atteint par le
cancer et l'appréhension d'un voyageur solitaire. Dans le
registre des villes, et des disparitions, J. Hadjithomas
et K. Joreige partent au Yémen à la recherche d'une pellicule
perdue entre le nord et le sud en train de se réunifier.
Puis, dans le registre de la mémoire et de l'oubli, la vidéo
d'Akram Zaatari traverse des photos du désert, lui-même
traversé par les chameaux, pour ensuite circuler dans les
pages de son journal intime tenu en période de guerre à
Saïda. Zaatari a voulu explorer le mouvement des photos
statiques. Tandis que la caméra de Lamia Joreige cherche
des témoignages pour retracer la vie des disparus entre
l'est et l'ouest de Beyrouth. La négation est presque générale,
personne ne veut se rappeler.
Deux Palestiniens ont eu au forum une présence
royale. Elia Soleiman, avec sa Chronique d'une disparition,
rend hommage à ses parents à qui il dédie son film.
Puisque Mr et Madame Soleiman sont sa ville,
comme il le signale en épilogue. Après la projection, il
avoue au public détester Nazareth. Personne ne le croit.
Chic Point, de Chérif Waked, dénonce les checkpoints
israéliens. Pour faciliter la tâche à ces derniers, Waked
conçoit des vêtements assez « aérés » afin
d'annuler la fouille humiliante des civils désarmés.
Clôture de forum : une performance
de Rabei Mroué. Lecture d'une reconstitution chronologique
d'une affaire de corruption à travers des articles de presse.
Mais le drame de l'affaire s'avère bien plus tragique qu'un
simple fait divers : un employé au ministère des Finances
disparaît, laissant une épouse et des enfants dans l'ignorance
de la situation.
Une semaine pleine, avec de bonnes et moins
bonnes créations, mais comme dit Deleuze, dans les temps
d'assombrissement culturel, il y a beaucoup d'arrogants
et de médiocres mais aussi quelques flèches auxquelles il
faut s'agripper. Et le Forum Ashkal Alwan a eu le
mérite de lancer quelques flèches et fléchettes.