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La vie mondaine
Festival . Le deuxième Forum des pratiques artistiques dans la région, organisé par l'Association Ashkal Alwan et dirigé par Christine Tomé, à Beyrouth, du 31 octobre au 6 novembre dernier a tenté de regrouper les mémoires. Bilan.

Haïr, une manière d'aimer

Beyrouth,
De notre envoyée spéciale, Menha el Batraoui —

En se promenant dans les rues de Beyrouth, il ne faut pas être dupe de la vie qui y grouille. L'après-guerre civile se doit une réaction de survivance. Face à la mort et à la destruction, les habitants de la capitale veulent, du moins à la surface, se dé-souvenir, oublier de plein gré. Mais le Forum d'Ashkal Alwan, au contraire, a regroupé des mémoires. Si Beyrouth m'était conté ... Le Ventre de Beyrouth ... Autant de titres pour dire la perte et la disparition d'une cité devenue aujourd'hui ville sans spécificité, si ce n'est qu'un centre en carton-pâte, tel un décor hollywoodien. Propre et sans vie. Aseptisée.

Conférences, performances, expositions, films et vidéos, ainsi que les publications, tout dans ce forum rejoint une idée principale : l'absence et la perdition. Des êtres et des choses qui étaient là et qui n'y sont plus. Comme envolés. Mais qui restent fortement ancrés dans la mémoire. En parlant, ils se remettent à vivre avec toute l'intensité que l'interlocuteur leur souffle. Ce pouvoir de re-création, même virtuelle, est une des qualités humaines des plus actives comme moyen de résistance. On dira donc que toute personne présente au forum signait là un acte de résistance, un pacte de solidarité. Et aussi paradoxal que cela puisse paraître, à chaque fois qu'il était question de perte, les choses se remettaient à vivre et à bouger. Ainsi, quand Adonis se demande si Beyrouth est réellement une cité ou bien une simple désignation historique et conclut ne voir qu'une construction bâtarde d'une ville démantelée par le sectarisme religieux et tribal, il nous rappelle, sans que ce ne soit son intention, les coins de rue que l'on a traversés, la corniche de nos promenades enfantines, etc. Car tout le reste est politique ! Aimer notre ville serait peut-être une façon de détester les idéologies au pouvoir. Façon simpliste de sauvegarder un droit vital. D'ailleurs, Anton Shammas nous le prouve, de façon touchante, dans son retour à Beyrouth, et pourtant ... il le connaissait comme un vieil habitant. A travers les photos de famille et les histoires de la tante. Il y découvre ce qu'il savait déjà par personne interposée. Ensuite, c'est Sélim Tamari qui réhabilite la modernité de Jérusalem : quand les missions étrangères s'y installent, les Ottomans ont déjà donné à la ville sainte une structure citadine à tous les niveaux. Il suffit de parcourir les mémoires d'un médecin, d'un enseignant, d'un musicien et d'un communiste, pour découvrir la laïcité de la ville et, plus encore, sa vie secrète, quand ses portes se refermaient le soir pour protéger ses habitants. Aujourd'hui, encerclée par le terrible mur électrifié, les portes n'ont plus droit de cité.

La présence égyptienne ne raconte pas la ville du Caire, mais le malaise d'y vivre et le mensonge stéréotypé, devenu crédible et légitime, qui auréole la vie quotidienne. La vidéo de Chérif el Azma, Feuilleton-pilote d'une hôtesse de l'air égyptienne, soap opéra, nous renvoie aux masques portés par conviction mais qui laissent transparaître cependant la discorde des classes sociales provoquée par l'émulation. Tandis que dans La Chambre d'Amal Quenawi, c'est la vie conjugale que l'on coud et recoud pour raccorder les deux bords à jamais rebelles.

Retournons à la ville et sa représentation dans les films vidéos présentés. Dans Sauver la face, ce sont les murs de Beyrouth que l'on racle pour nettoyer la campagne électorale. Mais à chaque fois qu'on retire une affiche, une seconde apparaît. Comme si ces murs racontaient une archéologie des élections : tous les partis se superposent pour dire en fin de compte que ces visages iconographiques n'ont pas, eux, sauver la face du Liban. Dans ses Lettres à Francine, Fouad el Khoury lui raconte, à partir d'un voyage en Turquie, la solitude d'un corps atteint par le cancer et l'appréhension d'un voyageur solitaire. Dans le registre des villes, et des disparitions, J. Hadjithomas et K. Joreige partent au Yémen à la recherche d'une pellicule perdue entre le nord et le sud en train de se réunifier. Puis, dans le registre de la mémoire et de l'oubli, la vidéo d'Akram Zaatari traverse des photos du désert, lui-même traversé par les chameaux, pour ensuite circuler dans les pages de son journal intime tenu en période de guerre à Saïda. Zaatari a voulu explorer le mouvement des photos statiques. Tandis que la caméra de Lamia Joreige cherche des témoignages pour retracer la vie des disparus entre l'est et l'ouest de Beyrouth. La négation est presque générale, personne ne veut se rappeler.

Deux Palestiniens ont eu au forum une présence royale. Elia Soleiman, avec sa Chronique d'une disparition, rend hommage à ses parents à qui il dédie son film.

Puisque Mr et Madame Soleiman sont sa ville, comme il le signale en épilogue. Après la projection, il avoue au public détester Nazareth. Personne ne le croit. Chic Point, de Chérif Waked, dénonce les checkpoints israéliens. Pour faciliter la tâche à ces derniers, Waked conçoit des vêtements assez « aérés » afin d'annuler la fouille humiliante des civils désarmés.

Clôture de forum : une performance de Rabei Mroué. Lecture d'une reconstitution chronologique d'une affaire de corruption à travers des articles de presse. Mais le drame de l'affaire s'avère bien plus tragique qu'un simple fait divers : un employé au ministère des Finances disparaît, laissant une épouse et des enfants dans l'ignorance de la situation.

Une semaine pleine, avec de bonnes et moins bonnes créations, mais comme dit Deleuze, dans les temps d'assombrissement culturel, il y a beaucoup d'arrogants et de médiocres mais aussi quelques flèches auxquelles il faut s'agripper. Et le Forum Ashkal Alwan a eu le mérite de lancer quelques flèches et fléchettes.

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