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Mécanicien de profession, Abdel-Hamid rejoint la petite mosquée Al-Radwane plusieurs fois par jour, pour appeler les fidèles à la prière de sa voix douce. Pas besoin d'être un fonctionnaire des Waqfs pour être muezzin.
L'enchanteur

Chaque jour, à 17h, une silhouette pressée de courte taille et portant une galabiya blanche descend du microbus à la station Al-Malek Al-Saleh, en se hâtant vers la mosquée Al-Radwane, située à quinze minutes à pied. Abdel-Hamid est le muezzin de cette jolie petite mosquée qui se trouve juste au bord du Nil. Sa voix douce est devenue familière aux gens du quartier pour l’appel à la prière du maghreb (le coucher du soleil), d’al-écha (celle de la nuit), et du vendredi midi. A l'approche du coucher du soleil, le bruit et le tumulte disparaissent peu et à peu et la voix du muezzin est de plus en plus nette. C'est l'heure où on finit le travail, où chacun retourne à son petit monde. C’est dans ces moments, où le vacarme de la ville se retire, qu'on peut distinguer la voix d’un muezzin de celle d’un autre. Les habitués d'une mosquée reconnaissent facilement la voix de « leur » muezzin. « Le plus important pour un muezzin est de respecter les horaires, il faut être très ponctuel. Les bons prieurs n’oublient jamais », dit Abdel-Hamid, dont les gestes saccadés répandent son parfum de musc, le sourire coupé par un air fier et strict qui laisse entrevoir ses dents gâtées. Il ressemble à un enchanteur amical qui apparaît subitement dans les fictions pour aider le héros avant de disparaître dans son petit monde souterrain et mystérieux. Même si sa voix est familière à beaucoup de gens, deux ou trois personnes seulement le connaissent dans le quartier. Son arrivée le vendredi midi, sur son vélo, qu'il n'utilise que ce jour-là, encouragé par le calme de la circulation, n'attire l'attention de personne. Tout le monde fait la grasse matinée le vendredi.

Le matin, Abdel-Hamid est mécanicien dans les garages de la mairie du Caire. Il est fier de ce métier, il dit que c'était le métier du prophète, David, et que tous les prophètes exerçaient un travail manuel avant d'être des messagers d'Allah. C'est ce qui explique qu'être muezzin pour lui n'est pas un métier, il n'est pas un fonctionnaire des Waqfs. Quand il a commencé à faire l'appel à la prière, il le faisait pour son plaisir et il a continué à le faire, poussé par un sentiment d'accomplissement qui satisfait en lui sa volonté de vivre sa croyance et de la servir avec sa voix. Abdel-Hamid est par excellence le type de gens que le penseur anglais John Stuart Mill qualifie de « ceux qui ont le don de croire ». Talent modelé chez lui depuis l'enfance.

A l'âge de neuf ans, son père, qui était un ciseleur, a commencé à lui faire apprendre par cœur des parties du Coran, avant même de l'envoyer à l'école primaire azharie. A Al-Azhar, Abdel-Hamid continue ses études jusqu'à la troisième année préparatoire. « Les programmes scolaires à Al-Azhar étaient durs, je suis resté trois ans en secondaire sans réussir les examens et j'ai quitté l'école sans obtenir le bac ».

De parents très pauvres, le jeune Abdel-Hamid devait trouver un travail pour aider son père. Au début des années soixante, être ciseleur voulait dire travailler un jour, et rester à la maison sans travail pendant un mois. Le Caire n'avait pas encore connu le large mouvement de construction civile que la ville va traverser plus tard, sous Sadate, et précisément après la guerre d'Octobre.

C'est ainsi qu'il commence à travailler comme mécanicien. Le soir, rentré chez lui dans le quartier populaire d’Al-Bassatine, où il habite jusqu'à présent, il reprenait la lecture des versets. « Parfois, j'allais réciter le Coran dans les condoléances et j'ai fait l'appel à la prière plusieurs fois à la mosquée de Sayeda Sékina ».

Il continua ainsi jusqu'à ce qu'il fît la connaissance, en 1989, du cheikh Abdel-Méguid Radwane, le lecteur le plus connu à Roda, et l'imam de la petite mosquée Al-Radwane. C'est ce cheikh qui lui a fait apprendre tout le Coran par cœur et lui a fait perfectionner sa lecture. Il lui a demandé au début de lire la grande sourate de la prière du vendredi et de faire l'appel pour cette prière. Peu de temps après, il l'a chargé de faire l'appel de la prière du maghreb et celle d’al-écha. « Au début, j'hésitais entre différents styles, j'imitais certains cheikhs, surtout Aboul-Einein Cheichaa et Mohamad Réfaat. Faire l'appel à la prière implique des règles, mais finalement chaque muezzin a son style et sa voix uniques ».

Pour décrire le mouvement de la voix du muezzin, deux mots s'imposent : le flux et le reflux, empruntés au vocabulaire de la mer. N’est-il pas vrai que la voix profonde, sage et convaincante d'un bon muezzin ressemble parfois au va-et-vient de la marée ? Mais la voix du muezzin diffère de celle de la mer, parfois monotone. Elle chemine doucement autour du cœur humain pour lui transmettre un message apaisant et le guider dans le droit chemin : l'appel à Al-Falah, qui veut dire la réussite dans la vie et dans l’au-delà, est « un appel à la rencontre de Dieu sans aucun intermédiaire ni voile », note Abdel-Hamid avec un air aimablement prédicateur. « Le prophète Mohamad disait à son muezzin Bilal, qui était un esclave éthiopien avant d'être acheté et libéré par Abou-Bakr, le futur calife : Soulage-nous avec ton appel Bilal », raconte Abdel-Hamid, qui semble avoir toujours en tête l'image de Bilal, premier muezzin de l'islam, dont le tombeau existe jusqu'à présent à Damas. « Mohamad était le prophète des gens pauvres et des esclaves comme Bilal ». Il leur a donné les valeurs humaines d'égalité, de liberté et de piété. Le seul reproche que Dieu a fait à Son prophète dans le Coran était qu'il a mal accueilli un pauvre aveugle venu lui demander son aide au moment où Mohamad avait deux invités de la haute bourgeoisie qorachite. Abdel-Hamid — toujours compatissant avec les personnages de sa « corporation » — remarque que l'aveugle était Abdallah Ibn Oum Al-Maktoum, le deuxième muezzin de l'islam et l'homme qui faisait l'appel à la prière en même temps que Bilal.

L'imaginaire d’Abdel-Hamid transforme parfois l'Histoire et le pousse vers la légende, mais le but reflète les aspirations et les croyances des gens. Il raconte comment Ibn Touloun montait le minaret de la mosquée à cheval, et comment Sayeda Zeinab, la fille de l'imam Ali, s'était mise en colère contre cela au point qu'elle avait interdit aux gens de prier dans cette mosquée. On se demande comment Sayeda Zeinab, arrivée en Egypte plus d'un siècle et demi avant le début du règne des Toulounides, a pu se mettre en colère contre l'acte d'Ahmad Ibn Touloun ? Mais pour Abdel-Hamid, le sens de l'Histoire est plus important que la crédibilité historique : la malédiction qui tombe sur tout homme orgueilleux au point de défier le Tout-Puissant ou de mépriser les autres. L'humilité est une valeur principale de la religion musulmane. C'est au nom de cette valeur que le musulman accepte la volonté du Miséricordieux dans son apparente dualité de bien et de mal, et c'est elle qui le fait se prosterner, quels que soient sa richesse, sa profession ou son art. Ainsi, on voit, sur les tapis du vendredi, les éboueurs à côté des propriétaires des magasins, les médecins à côté des menuisiers.

Tout comme Abdel-Hamid n'est pas un fonctionnaire des Waqfs, la mosquée n'appartient pas au ministère, mais à la famille propriétaire de l'immeuble où elle se trouve. Celle-ci entretient matériellement la mosquée et fournit les tapis, les étagères remplies de livres, et règle également les factures d'eau et d'électricité. Les propriétaires sont bien sûr aidés par d'autres familles du quartier qui veulent garder leur mosquée en bon état. Un modèle de gestion démocratique, et on espère qu'Al-Azhar, la plus grande autorité religieuse dans le monde sunnite, le suivra un jour.

Les trois arbres qui se trouvent devant la mosquée sont laissés dans leur état sauvage, bien qu'ils s'inclinent dangereusement sur l'immeuble d'en face. Les habitants les ont laissés comme ça pour fournir de l'ombre aux prieurs du vendredi qui font la prière sur des tapis dans la rue. Ils se réunissent tous qula voix douce et profonde d’Abdel-Hamid chante l'appel qui se perpétue depuis plus de quinze siècles. « Pas un moment ne se passe sur la planète sans que des hommes chantent l'appel à l'une des cinq prières. Car le moment de l'aube, midi, de l'après-midi, du coucher et de la nuit diffère d'un endroit à l'autre selon le mouvement du soleil », dit Abdel-Hamid avec une fierté presque enfantine. Par son physique, mais aussi par son âme, Abdel-Hamid est un adolescent déguisé en quinquagénaire. Notre muezzin n'a pas eu d'enfant, et il avoue qu'il accepte tranquillement cette volonté du Miséricordieux. « Qui sait, peut-être que si j'avais eu un fils, il aurait pu être handicapé ou devenir un criminel qui m'aurait fait souffrir ... Al-Hamdou li Allah ». Sans enfants, Abdel-Hamid a pu se consacrer à sa vocation de muezzin. Alors que l'appel à la prière est devenu pour beaucoup d'autres une routine ou simplement un devoir, elle est restée pour lui une expérience qu'il perpétue chaque fois avec la même fraîcheur et le même plaisir.

Hayssam Khachaba

Jalons

1951 : Naissance au Caire.
1965 : Obtient son préparatoire azhari.

 

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