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Roman . En refusant le prix d'une valeur de 100000 LE qui lui a été attribué, mercredi 22 octobre, le romancier égyptien Sonallah Ibrahim a transformé la conférence sur le roman et la ville en un événement politique.
Le mariage de l'art et de la politique

Le coup de théâtre de Sonallah Ibrahim a relégué au second rang de l'actualité les travaux de la deuxième conférence sur le roman et a à nouveau ravivé le débat sur le rapport entre les intellectuels et les artistes d'un côté et le pouvoir de l'autre. « Ces prix sont politiques. Ils visent à contenir les intellectuels. Ils visent à les faire taire », insiste-t-il en ajoutant qu'il y a une différence entre les prix attribués par les gouvernements et ceux distribués pas des institutions culturelles. C'est de cette manière qu'il explique le fait d'avoir accepté le prix Eweis en 1993. « Eweis est un prix créé par un vieux commerçant de perles millionnaire, fou de poésie, qui a décidé de consacrer une partie de sa fortune à ce prix dans le domaine de la poésie, du roman et du théâtre, qui n'a rien à voir avec le gouvernement des Emirats ». Ibrahim est l'un des rares écrivains à avoir réussi à conserver son indépendance par rapport aux institutions gouvernementales. « C'est pratiquement le seul écrivain qui n'a jamais eu d'emploi public », remarque Richard Jacquemond, auteur de Entre Scribes et écrivains, Le Champ littéraire dans l'Egypte contemporaine. « J'ai choisi de m'éloigner le plus possible des institutions pour garder toute ma liberté dans ce que j'écris. Ma situation m'a aidé », explique l'écrivain.

D'aucuns ont cependant émis des réserves sur le refus du prix par Sonallah, soulignant le fait qu'il s'agissait là d'un acte individuel qui risquait de provoquer le pouvoir plutôt que d'impulser une réelle dynamique de changement. « J'étais présent lors de la remise du prix. Ce sont les jeunes assis dans le fond, les moins proches de l'institution, qui ont le plus applaudi. Ces jeunes, dont on dit qu'ils sont dépolitisés, étaient en fait admiratifs devant lui », répond Jacquemond. Moustapha Zikri, jeune auteur de la génération des années 1990, confirme : « La position de Sonallah rappelle aux gens que les institutions gouvernementales ne profitent qu'à ceux qui sont à l'intérieur. Elle rappelle aux écrivains qu'écriture et éthique sont indissociables. On avait besoin de ça ».

Zikri regrette cependant que l'aspect artistique soit passé à la trappe, derrière le sens politique. « Sonallah faisait plus d'efforts dans le passé pour intégrer son discours politique dans le tissu dramatique mais ses derniers romans sont devenus très directs ». La prise de position de l'auteur de Zeth pose aussi des questionnements sur le lien des intellectuels au politique en général. Est-ce qu'ils ont le devoir de s'exprimer sur ces questions, ou plutôt celui de ne pas mélanger culture et politique ? La réponse d'Ibrahim est sans ambiguïté dans ce domaine. Ayant passé six ans en prison (1959-1964), il reste un écrivain engagé. Il s'exprime entre autres contre la normalisation menée par l'Etat égyptien avec Israël ; plus tôt cette année, il avait déjà refusé, avec d'autres écrivains, de se rendre au Maroc sur l'invitation du ministère de la Culture pour participer à un colloque sur le roman. « Après le début de l'Intifada, le gouvernement marocain avait fermé la représentation diplomatique israélienne dans son pays. Puis, il a décidé de la rouvrir soudainement. J'ai estimé que c'était un coup de poignard dans le dos de la résistance palestinienne ». Il se dit inquiet face à la situation actuelle en Egypte : « Nous n'avons plus d'industrie, d'agriculture, de santé ou de justice. La corruption et le vol se sont généralisés partout. Les opposants s'exposent aux coups et à la torture. Une minorité d'exploiteurs nous a enlevé notre âme. La réalité est terrifiante. Dans ces conditions, l'écrivain ne peut pas détourner le regard ou se taire. Il ne peut pas décliner sa responsabilité ». C'est le même sens des responsabilités qui a poussé Michael Moore à intervenir cette année lors de la remise du prix des Oscars qu'il a obtenu pour son documentaire Bowling for Columbine (« Nous sommes opposés à cette guerre, M.Bush, honte sur vous, M.Bush, honte sur vous »), et Sartre à décliner le prix Nobel de littérature en 1964 : « L'écrivain doit (…) refuser de se laisser transformer en institution ».

Dina Yousri

Né en 1937 au Caire, Sonallah Ibrahim est l'auteur de plusieurs romans, parmi lesquels Cette odeur-là (Tilka al-raïha), Le Comité (Al-Lagna), Les années de Zeth (Zeth), Charaf, Warda, et récemment Amri kan li (Amri Kana li). La plupart de ses œuvres sont traduites en français.
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