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Roman . Le deuxième forum du Caire sur la création romanesque arabe s'est tenu du 18 au 22 octobre. Dédiée à Edward Saïd, cette édition s'est déroulée sous le signe du rapport entre ville et roman.
Liens intrinsèques

Le roman égyptien et arabe ne se distingue pas de celui d'autres pays dans son rapport à la ville. Comme partout ailleurs, la naissance du roman comme structure littéraire moderne est intrinsèquement liée à une période précise du développement de la société capitaliste (Lukacs et Goldman), mais à l'apparition de la ville moderne. Comme partout ailleurs, le roman n'a eu de cesse de peindre la ville, de la rêver, de la haïr dans ses contradictions les plus ambivalentes.

Le roman égyptien et arabe peut cependant s'enorgueillir de deux spécificités : la première est le fait qu'il vivote dans une société souffrant d'un défaut, voire d'une absence totale de démocratie. Si l'on comprend la ville comme « un espace de liberté » et de diversité, et si l'on définit l'homo urbanus par sa rupture avec les coutumes tribales ou ancestrales, ainsi que l'a fait Fayçal Darrag lors de la séance d'ouverture, l'on saisit vite les douloureuses limites de cette liberté dans le monde arabe et toutes les restrictions qui étouffent la créativité des romanciers dans cette partie du monde. « Pas de démocratie sans roman et pas de roman sans démocratie », n'a pas hésité à lancer le critique palestinien, déclenchant un débat sur, entre autres questions, la place du roman dans la culture de la résistance.

La seconde caractéristique est la centralité de l'œuvre de Naguib Mahfouz dans le champ littéraire égyptien, voire arabe. Il a, cette fois encore, accaparé nombre des analyses faites sur les diverses représentations du Caire dans le roman. En plus de l'analyse rapide par Sabri Hafez de Zoqaq Al-Maddaq (Passage des miracles), lors de la séance d'ouverture, l'un des nombreux colloques au programme a été consacré à part entière aux œuvres du prix Nobel (Al-Less wal kilab, Le Voleur et les chiens, Al-Tariq, La Voie, Tharthara fawq Al-Nil, Dérives sur le Nil) avec des contributions respectivement de Réda Ben Hamid, Hala Fouad et Fawziya Mahrane et plusieurs contributions éparses se retrouvaient dans plusieurs colloques.

Cette omniprésence de Mahfouz n'a été que difficilement tempérée par la présence de romanciers arabes maintenant reconnus. Ainsi, Hoda Barakat, l'auteur de La Pierre du rire, a-t-elle fait une contribution à la fois personnelle et pertinente sur son rapport à Beyrouth dans la partie Témoignages. Tandis que Fouad Al-Takarli, lui, avait plus de mal à se laisser aller à conter ses rapports intimes à son Bagdad natal. D'Egypte, Ibrahim Abdel-Méguid, Ibrahim Aslane, Salwa Bakr, Bahaa Taher, Edouard Al-Kharrat ont contribué aux débats et aux témoignages.

Les écrivains de la génération des années quatre-vingt dix avaient, eux, moins de difficulté à s'exprimer dans la partie Témoignages et à revendiquer la noblesse de sujets considérés comme apolitiques par certains critiques, plus âgés — à commencer par celui du corps ou la concentration sur les petits détails de la vie quotidienne. Jeunes écrivains — hommes et femmes —, jeunes chercheurs et chercheuses ont réussi à se faire une place dans ce forum, qui accueillait près de 350 participants, dont 130 non Egyptiens, soit cent cinquante participants de plus que lors du dernier forum en 1999. Alors que ce premier forum était dédié à Naguib Mahfouz, cette édition l'était à Edward Saïd. Une table ronde a été consacrée à l'écrivain, décédé le mois dernier, questionnant l'apport très personnel de Saïd à la critique littéraire. Débat qui a permis d'ouvrir des interrogations d'ordre méthodologique sur la prééminence du texte ou de l'analyse sociologique et sur la place de l'engagement dans le rôle de l'intellectuel.

Dina Heshmat

Le roman égyptien ne peut exister indépendamment de la ville moderne

Sabri Hafez, professeur de littérature arabe à Londres et critique littéraire, insiste sur l'influence primordiale de l'évolution de la ville sur la structure du roman.

Al-Ahram Hebdo : La conférence porte sur le roman et la ville. Du point de vue méthodologique, comment voyez-vous le rapport entre un discours littéraire d'un côté, à savoir le roman, et une entité sociologique de l'autre, à savoir la ville ?

Sabri Hafez : La ville n'est pas seulement un lieu, mais aussi l'une des formes de l'existence humaine. L'apparition de la ville, depuis l'ancienne cité grecque et la ville industrielle européenne a constitué une rupture avec les formes de l'existence qui la précédaient, à savoir la société pastorale, féodale ou agricole. Née du processus de la modernisation, la ville a créé une situation différente. Paris tel que nous le connaissons actuellement est né dans la foulée de la révolution française, à travers le projet de Haussmann sur la base duquel a également été construite la ville moderne du Caire, conçue d'après ce que le khédive Ismaïl a vu dans sa jeunesse en France.

La ville moderne a constitué une présence moderne, différente de ce qu'était Le Caire ancien, s'étendant d'Al-Gamaliya à Al-Azhar, à Masr Al-Qadima, constituée de ruelles, etc. Les rapports sociaux dans la ville ancienne étaient statiques, c'était un espace à la structure traditionnelle et stable, où les fils héritent de la profession et du statut social de leurs pères. Cette ville est restée telle quelle, la ville moderne a été construite à côté d'elle, à l'ouest. L'un des conseillers de Haussmann est venu superviser les travaux de construction de cette nouvelle ville, construite de manière rationnelle, dont l'architecture est planifiée de façon linéaire. C'est une ville qui permet la mobilité sociale, qui a l'ambition de croître et qui constituait, comme l'indique le titre du dernier roman de Radwa Achour, « un bout d'Europe, qitaa min Europa ».

L'Opéra, l'un des plus beaux au monde, pour lequel Verdi a composé Aïda, a été construit au centre du Caire moderne. C'est cette ville qui a produit le nouveau système d'enseignement, l'institution du journalisme, mais aussi le roman. L'on ne peut s'imaginer l'existence du roman égyptien indépendamment de la ville moderne. Après cela, toutes les constructions jusqu'en 1970 se sont faites sur le modèle de cette même structure, comme les quartiers de Maadi, d’Héliopolis et de Mohandessine.

— Quelle est d'après vous l'influence de l'évolution de la ville du Caire sur le fond et la forme du roman égyptien ?

— La structure de cette ville moderne correspond à la structure du roman traditionnel chez Naguib Mahfouz. Comme cette ville, ses romans sont construits de manière rationnelle, ont une architecture précise et stricte, sont ouverts et permettent la mobilité sociale pour une recherche vers un avenir meilleur. Cette structure traditionnelle a continué à exister jusque dans les années soixante. A ce moment-là, des changements correspondant à des transformations qui avaient eu lieu dans la ville ont commencé à apparaître. En effet, la « structure du labyrinthe » avait été introduite dans cette ville ouverte et constituait un moyen d'éloigner les zones de présence coloniale des zones populaires. Dans le roman des années soixante, il n'y a plus de progression causale, plus de logique sévère. Aujourd'hui, depuis 1970, il y a une « troisième ville », celle constituée par les bidonvilles qui encerclent Le Caire. Cette partie de la ville est un labyrinthe absolu. Il n'y a aucune logique à la planification de ses rues, pas de hiérarchie. Alors que le plan de la ville traditionnelle était basé sur plusieurs éléments, organisé principalement autour de la mosquée entourée de bazars et de souks, la troisième ville a perdu toute logique et se caractérise par le phénomène d'asphyxie sociale, à cause de la surpopulation. La moitié des habitants du Caire habitent aujourd'hui dans cette partie de la ville ; près de 900 000 personnes vivent sur une surface d'environ 3 km2, dans les quartiers ouest de Guiza, qui comprennent Boulaq Al-Dakrour et Al-Chourbagui. La structure et le contenu des romans de la génération des années 1990 correspondent à ces changements. Il n'y a plus de logique rationnelle, plus de début ni de fin. Ces textes prennent également leur distance par rapport à l'autorité du narrateur (tout comme, dans la « troisième ville », les rues ne sont pas assez spacieuses pour permettre aux voitures représentant l'autorité en place de passer, comme les fourgons de police). Ces romans se caractérisent souvent par la multiplication des personnages. L'horizon y est bouché. Les personnages n'ont pas l'espoir de voir leurs rêves se réaliser. Il y a un sentiment que le monde s'écroule. Par exemple, dans le dernier roman de Montasser Al-Qaffach, il s'agit de la vente d'une entreprise. Dans l'un des romans de May Telmessani, il s'agit d'un vieil immeuble disparu, mal reconstruit. Bref, l'on ne peut pas séparer la structure du roman de la structure de la ville. C'est le lieu qui modèle la manière qu'a l'être humain de voir le monde. Une personne qui vit dans un palais ne verra pas le monde de la même manière qu'une personne qui vit dans la Cité des morts. Il y a un rapport dialectique entre la ville d'un côté et le roman de l'autre.

Propos recueillis par
D. H.
 
 

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