Si vous me voyez, errant par
les routes et les chemins, dans les après-midi et
à l'heure de la sieste, sachez que je suis à la recherche
de mon coiffeur qui s'est peut-être égaré ou qui s'est
peut-être retrouvé.
Mon coiffeur était beau et il
aimait la beauté. C'était un contemplatif et même
un peu philosophe, bien qu'il ait traîné encore quelques
restes de jeunesse. Il était sage et avait puisé ce
qu'il y avait de plus beau dans les dernières modes
de coiffures qui avaient traversé le monde, mais n'avait
pas cédé aux coiffures dernier cri, car il
savait que cela ne durait point.
Je l'ai fréquenté pendant quinze
bonnes années, durant lesquelles j'ai appris ce que
c'est que d'avoir un aspect permanent et familier
que je regardais tous les matins quand je me rasais.
J'avais connu beaucoup de déboires sur les fauteuils
ronds et tournants des coiffeurs, au point qu'il m'arrivait
parfois de me faire coiffer jusqu'à trois fois en
une seule journée. Je sortais de chez un coiffeur
pour m'engouffrer dans le salon d'un autre pour essayer
de faire réparer par celui-ci les dégâts causés par
le premier. Cela dura jusqu'au jour où je finis par
tomber, avec ce coiffeur disparu, sur cet aspect qui
m'a satisfait et qui est devenu familier pour les
gens que je connais.
Je me suis habitué à mon aspect
auquel il avait donné forme par des touches esthétiques
à l'aide de ses ciseaux précis, qui ne faisaient pas
de bruit, à une époque pleine du bruit des cliquettements
des ciseaux.
En vérité, nous ne savons pas
l'importance de ce que les coiffeurs font de nous.
C'est que les coiffeurs se ressemblent tous en ce
que leur travail consiste à couper les cheveux. Alors
qu'en fait, ils sont aussi différents que le sont
les doigts d'une main par leurs manières avec lesquelles
ils les coupent.
Avant que ce coiffeur-là ne me
donne cet aspect, sous lequel les gens me connaissent
jusqu'à ce jour, et qui suggère la bonté et la gaieté — et
ce n'est guère le moment de discuter de la part de
la réalité dans cet aspect que j'arborais — je
sortais parfois d'un salon de coiffure avec une tête
de contrebandier ; une autre fois je me voyais
avec la tête d'un employé de tribunal, venant du sud
du pays et arrivant dans la capitale pour assouvir
une vengeance. D'autres fois, certains coiffeurs,
voulant embellir mon allure, exagéraient tellement
que je me retrouvais avec les cheveux plaqués comme
ceux des vedettes de cinéma qui se préparent au tournage.
Et je me retrouvais contraint de traîner de telles
têtes et attendre que les cheveux repoussent au fil
des jours pour m'en débarrasser.
La pire des erreurs que peuvent
commettre les coiffeurs est celle de mettre en évidence,
de manière outrancière, les lobes auriculaires en
les entourant d'un grand tour d'oreille dénudé du
moindre poil. Mon coiffeur philosophe me disait toujours
que le degré de civilisation d'un être humain se mesurait
à sa capacité à cacher ses attributs ou à les montrer
avec une élégante pudeur. Et l'oreille est un attribut
que l'on peut dissimuler avec un peu de cheveux. Car
l'oreille est un attribut horrifiant.
La technologie a touché le domaine
de la coiffure de sa baguette magique et il y a maintenant
des outils pour couper, pour découper, pour égaliser,
pour la mise en plis. Les coiffeurs coiffent désormais
leurs clients en quelques minutes. Mais mon coiffeur,
lui — après que les machines eussent fait
leur travail — tenait à appliquer les dernières
touches avec ses ciseaux précis qui ne font pas de
bruit et il disait que la machine accomplit le boulot
qui fait perdre du temps et qu'ensuite vient l'être
humain pour apporter les touches qui expriment la
sensibilité et le goût.
La plus belle des choses est
que la profession devient un violon d'Ingres passionnant,
et mon coiffeur avait l'éthique d'un amateur passionné.
Et je me disais que si tous les coiffeurs étaient
comme lui, nous ne verrons jamais de têtes mal foutues
comme on en rencontre si souvent.
J'étais donc tranquille quant
à la pérennité de la vie et à son éternité, car mon
coiffeur était là pour toujours et bien installé dans
son grand salon situé dans une rue élégante du centre-ville.
Nous traversions des moments difficiles et des crises
par dizaines, alors que lui était toujours là, derrière
son fauteuil tournant — qui était différent
des cinq autres fauteuils du salon — à apporter
ses touches créatives aux têtes de ses clients, à
l'aide de ses ciseaux qui ne faisaient pas de bruit.
Il refusait avec tact les clients insupportables ou
stupides et les orientait vers ses collaborateurs.
Jusqu'au jour où il se débarrassa de tous les clients
insupportables et stupides et même de ses collaborateurs
et resta seul dans son salon où il accueillait la
crème de sa clientèle.
Il disait : « Je
ne veux pas d'une affluence qui me gâche le plaisir
de ma profession ». Il avait dit cela après
s'être plaint du fait que les gens ne savaient plus
discerner la beauté de la laideur.
les dernières fois où il m'avait
coiffé, il paraissait soucieux et il m'avait dit :
« Ils viennent en grand nombre. Il y a beaucoup
de clients, mais je ne peux pas m'occuper d'eux tous ».
Il y a quelques mois de cela,
j'étais retourné chez lui. Je garai ma voiture près
du salon et, à ma grande surprise, en descendant,
je me rendis compte que le salon n'était plus là.
Je ne pouvais quand même pas
me tromper à ce point. Le salon n'était effectivement
pas là. C'était comme si on l'avait arraché d'entre
la pharmacie qui se trouvait à sa droite et le dépôt
d'épicerie qui se trouvait à sa gauche. Le vide laissé
par ce qui avait été le salon de coiffure était recouvert
d'une grande enseigne de bois sur laquelle on avait
écrit : BIENTÔT, AVEC L'AIDE DE DIEU, SERA
INAUGURÉE LA SUCCURSALE DE L'AGENCE DE TOURISME
UNTEL.
C'était bien la dernière chose
à laquelle je m'attendais …
Je cherchai des yeux, sur la
grande enseigne, la nouvelle adresse où il aurait
installé son salon et demandai aux ouvriers qui travaillaient
au nouveau décor de la succursale de l'agence de tourisme
Untel ; mais il n'avait laissé aucune
adresse.
Ils me dirent qu'il avait pris,
pour le pas de porte, la coquette somme de 150 000
Livres et que s'il la déposait dans une banque, il
vivrait très à l'aise de ses rentes. Alors pourquoi
irait-il ouvrir un autre salon à une autre adresse ?
Il avait laissé le salon avec tout ce qu'il contenait
et il s'en était allé.
Je vis alors les éviers et les
fauteuils renversés et j'aperçus la grande glace arrachée
et brisée. Je vis également les ouvriers en décoration
travailler avec ardeur à faire disparaître toute trace
de mon vieux coiffeur qui m'était si cher. Mon cœur
se serra et je ressentis une grande tristesse.
Je les vis mesurer les murs et
les apprêter pour y coller de grandes images touristiques
et je me demandais : « Celui qui a versé
150 000 Livres comme pas de porte pour une vieille
boutique, est-ce qu'il s'attend, sérieusement, à en
tirer des millions ? Ou bien serait-ce une de
ses vitrines pour le blanchiment de l'argent, qui
commencent à occuper la place ? ».
Puis je commençais à penser à
mon coiffeur. Comment avait-il pu m'abandonner, laisser
tomber ses clients et renoncer à ses aspirations esthétiques
d'une manière aussi soudaine que rapide ?
Je me souvenais de lui, les dernières
fois, quand il semblait soucieux et qu'il me disait
que les clients venaient nombreux et qu'il ne pouvait
s'occuper d'eux tous pour leur faire une beauté …
Les jours passèrent et les semaines
sans que je ne puisse me ressaisir du choc ni cesser
de me poser ces questions.
Je me mis à errer dans les rues
comme si, effectivement, j'étais à sa recherche.
Quand mes cheveux sont devenus
plus longs qu'il ne fallait, j'ai repris mon ancien
passe-temps : sortir de chez un coiffeur pour
entrer chez un autre afin de réparer les dégâts du
premier. Et le matin suivant, je vois un visage étrange
qui me lorgne de l'autre côté de la glace, tandique
je me rase.
Je m'en remets souvent aux rêves
éveillés qui me mettent du baume au cœur et j'imagine
mon vieux coiffeur frappant à ma porte avec sa mallette
à la main. Puis il sort ses ciseaux silencieux et
il commence à les manier avec ses doigts magiques
au-dessus de ma tête en me disant : « Ne
t'inquiète pas. Me voilà de retour pour te redonner
ton véritable aspect ».