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Dans cette nouvelle, l'écrivain égyptien Sabri Moussa dépeint l'attachement d'un homme à son coiffeur, et enveloppe ce métier de la noblesse des vocations.
J'avais un coiffeur

Comme tout le monde, j'avais un coiffeur. Mais, soudainement, je l'ai perdu.

Si vous me voyez, errant par les routes et les chemins, dans les après-midi et à l'heure de la sieste, sachez que je suis à la recherche de mon coiffeur qui s'est peut-être égaré ou qui s'est peut-être retrouvé.

Mon coiffeur était beau et il aimait la beauté. C'était un contemplatif et même un peu philosophe, bien qu'il ait traîné encore quelques restes de jeunesse. Il était sage et avait puisé ce qu'il y avait de plus beau dans les dernières modes de coiffures qui avaient traversé le monde, mais n'avait pas cédé aux coiffures dernier cri, car il savait que cela ne durait point.

Je l'ai fréquenté pendant quinze bonnes années, durant lesquelles j'ai appris ce que c'est que d'avoir un aspect permanent et familier que je regardais tous les matins quand je me rasais. J'avais connu beaucoup de déboires sur les fauteuils ronds et tournants des coiffeurs, au point qu'il m'arrivait parfois de me faire coiffer jusqu'à trois fois en une seule journée. Je sortais de chez un coiffeur pour m'engouffrer dans le salon d'un autre pour essayer de faire réparer par celui-ci les dégâts causés par le premier. Cela dura jusqu'au jour où je finis par tomber, avec ce coiffeur disparu, sur cet aspect qui m'a satisfait et qui est devenu familier pour les gens que je connais.

Je me suis habitué à mon aspect auquel il avait donné forme par des touches esthétiques à l'aide de ses ciseaux précis, qui ne faisaient pas de bruit, à une époque pleine du bruit des cliquettements des ciseaux.

En vérité, nous ne savons pas l'importance de ce que les coiffeurs font de nous. C'est que les coiffeurs se ressemblent tous en ce que leur travail consiste à couper les cheveux. Alors qu'en fait, ils sont aussi différents que le sont les doigts d'une main par leurs manières avec lesquelles ils les coupent.

Avant que ce coiffeur-là ne me donne cet aspect, sous lequel les gens me connaissent jusqu'à ce jour, et qui suggère la bonté et la gaieté — et ce n'est guère le moment de discuter de la part de la réalité dans cet aspect que j'arborais — je sortais parfois d'un salon de coiffure avec une tête de contrebandier ; une autre fois je me voyais avec la tête d'un employé de tribunal, venant du sud du pays et arrivant dans la capitale pour assouvir une vengeance. D'autres fois, certains coiffeurs, voulant embellir mon allure, exagéraient tellement que je me retrouvais avec les cheveux plaqués comme ceux des vedettes de cinéma qui se préparent au tournage. Et je me retrouvais contraint de traîner de telles têtes et attendre que les cheveux repoussent au fil des jours pour m'en débarrasser.

La pire des erreurs que peuvent commettre les coiffeurs est celle de mettre en évidence, de manière outrancière, les lobes auriculaires en les entourant d'un grand tour d'oreille dénudé du moindre poil. Mon coiffeur philosophe me disait toujours que le degré de civilisation d'un être humain se mesurait à sa capacité à cacher ses attributs ou à les montrer avec une élégante pudeur. Et l'oreille est un attribut que l'on peut dissimuler avec un peu de cheveux. Car l'oreille est un attribut horrifiant.

La technologie a touché le domaine de la coiffure de sa baguette magique et il y a maintenant des outils pour couper, pour découper, pour égaliser, pour la mise en plis. Les coiffeurs coiffent désormais leurs clients en quelques minutes. Mais mon coiffeur, lui — après que les machines eussent fait leur travail — tenait à appliquer les dernières touches avec ses ciseaux précis qui ne font pas de bruit et il disait que la machine accomplit le boulot qui fait perdre du temps et qu'ensuite vient l'être humain pour apporter les touches qui expriment la sensibilité et le goût.

La plus belle des choses est que la profession devient un violon d'Ingres passionnant, et mon coiffeur avait l'éthique d'un amateur passionné. Et je me disais que si tous les coiffeurs étaient comme lui, nous ne verrons jamais de têtes mal foutues comme on en rencontre si souvent.

J'étais donc tranquille quant à la pérennité de la vie et à son éternité, car mon coiffeur était là pour toujours et bien installé dans son grand salon situé dans une rue élégante du centre-ville. Nous traversions des moments difficiles et des crises par dizaines, alors que lui était toujours là, derrière son fauteuil tournant — qui était différent des cinq autres fauteuils du salon — à apporter ses touches créatives aux têtes de ses clients, à l'aide de ses ciseaux qui ne faisaient pas de bruit. Il refusait avec tact les clients insupportables ou stupides et les orientait vers ses collaborateurs. Jusqu'au jour où il se débarrassa de tous les clients insupportables et stupides et même de ses collaborateurs et resta seul dans son salon où il accueillait la crème de sa clientèle.

Il disait : « Je ne veux pas d'une affluence qui me gâche le plaisir de ma profession ». Il avait dit cela après s'être plaint du fait que les gens ne savaient plus discerner la beauté de la laideur.

les dernières fois où il m'avait coiffé, il paraissait soucieux et il m'avait dit : « Ils viennent en grand nombre. Il y a beaucoup de clients, mais je ne peux pas m'occuper d'eux tous ».

Il y a quelques mois de cela, j'étais retourné chez lui. Je garai ma voiture près du salon et, à ma grande surprise, en descendant, je me rendis compte que le salon n'était plus là.

Je ne pouvais quand même pas me tromper à ce point. Le salon n'était effectivement pas là. C'était comme si on l'avait arraché d'entre la pharmacie qui se trouvait à sa droite et le dépôt d'épicerie qui se trouvait à sa gauche. Le vide laissé par ce qui avait été le salon de coiffure était recouvert d'une grande enseigne de bois sur laquelle on avait écrit : BIENTÔT, AVEC L'AIDE DE DIEU, SERA INAUGURÉE LA SUCCURSALE DE L'AGENCE DE TOURISME UNTEL.

C'était bien la dernière chose à laquelle je m'attendais …

Je cherchai des yeux, sur la grande enseigne, la nouvelle adresse où il aurait installé son salon et demandai aux ouvriers qui travaillaient au nouveau décor de la succursale de l'agence de tourisme Untel ; mais il n'avait laissé aucune adresse.

Ils me dirent qu'il avait pris, pour le pas de porte, la coquette somme de 150 000 Livres et que s'il la déposait dans une banque, il vivrait très à l'aise de ses rentes. Alors pourquoi irait-il ouvrir un autre salon à une autre adresse ? Il avait laissé le salon avec tout ce qu'il contenait et il s'en était allé.

Je vis alors les éviers et les fauteuils renversés et j'aperçus la grande glace arrachée et brisée. Je vis également les ouvriers en décoration travailler avec ardeur à faire disparaître toute trace de mon vieux coiffeur qui m'était si cher. Mon cœur se serra et je ressentis une grande tristesse.

Je les vis mesurer les murs et les apprêter pour y coller de grandes images touristiques et je me demandais : « Celui qui a versé 150 000 Livres comme pas de porte pour une vieille boutique, est-ce qu'il s'attend, sérieusement, à en tirer des millions ? Ou bien serait-ce une de ses vitrines pour le blanchiment de l'argent, qui commencent à occuper la place ? ».

Puis je commençais à penser à mon coiffeur. Comment avait-il pu m'abandonner, laisser tomber ses clients et renoncer à ses aspirations esthétiques d'une manière aussi soudaine que rapide ?

Je me souvenais de lui, les dernières fois, quand il semblait soucieux et qu'il me disait que les clients venaient nombreux et qu'il ne pouvait s'occuper d'eux tous pour leur faire une beauté …

Les jours passèrent et les semaines sans que je ne puisse me ressaisir du choc ni cesser de me poser ces questions.

Je me mis à errer dans les rues comme si, effectivement, j'étais à sa recherche.

Quand mes cheveux sont devenus plus longs qu'il ne fallait, j'ai repris mon ancien passe-temps : sortir de chez un coiffeur pour entrer chez un autre afin de réparer les dégâts du premier. Et le matin suivant, je vois un visage étrange qui me lorgne de l'autre côté de la glace, tandique je me rase.

Je m'en remets souvent aux rêves éveillés qui me mettent du baume au cœur et j'imagine mon vieux coiffeur frappant à ma porte avec sa mallette à la main. Puis il sort ses ciseaux silencieux et il commence à les manier avec ses doigts magiques au-dessus de ma tête en me disant : « Ne t'inquiète pas. Me voilà de retour pour te redonner ton véritable aspect ».

Traduction de Djamel Si-Larbi

Sabri Moussa

Romancier, scénariste et chroniqueur dans la revue hebdomadaire Sabah Al-Kheir. En 1950, il termine ses études et travaille comme professeur de dessin dans un collège. Son premier roman L'Accident de demi-mètre (1958), a fait un grand bruit lors de sa parution pour sa nouveauté et sa critique sociale audacieuse. Malgré le style télégraphique auquel il s'attache, son écriture ne manque pas de poésie et d'images. Il a publié son second roman, Délabrement des lieux, en 1966, obtenant le Prix de l'encouragement de l'Etat. Ce roman a aussi eu un grand succès. Dans Monsieur vient du champ d'épinard, il anticipe une intrigue qui se déroule au XXIVe siècle, après la guerre électronique et l'apparition d'une époque nouvelle, celle du miel. Sabri Moussa est également l'auteur de scénarios de films à succès tels qu'Al-Chaïmaa, Le Facteur, Désirs défendus, etc.
 

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