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Cinéma . La chute dramatique en nombre, en qualité et en recettes des films égyptiens cette année a sonné l'alerte. Les professionnels appellent à des changements structurels urgents. Enquête.
L'industrie du cinéma égyptien dans le rouge

En 2003, la production des films est tombée à 8 contre 20 l'an dernier et leurs recettes sont passées de 100 à 50 millions de L.E., enregistrant leur chiffre le plus bas de toute l'histoire du cinéma égyptien. Si chaque film a rapporté en moyenne 4 millions de L.E., il n'a donc pas couvert son coût de production qui varie entre 6 et 8 millions. Les professionnels contestent les mécanismes et les intérêts qui ruinent et pervertissent le dispositif cinématographique global.

Karim Gamaleddine, PDG du Studio Misr, acheté par un groupe d'investisseurs, aborde de front la base du problème. « L'industrie du cinéma ne fonctionne pas dans un cadre juridique qui respecte sa double qualité d'industrie et de commerce. Pour fonctionner, l'industrie du cinéma a besoin d'une usine, de studios et de salles de cinéma. pour commercialiser ses produits », dit-il. En 1935, lorsque le gouvernement était prévoyant, Talaat Harb, président de la Banque Misr, a doté l'industrie du cinéma d'une structure solide : Studio Misr. Il l'a équipé, avec l'aide des Français et des Allemands, de plateaux, de matériel de tournage et d'enregistrement du son, et de laboratoires selon les canons mondiaux. De même, il y a fondé une école pour la formation des techniciens par des experts étrangers et les a envoyés compléter leur entraînement à l'étranger. Il était convaincu que le cinéma est une industrie moderne importante et un média dont l'impact dépassera celui des informations. Dans le sillage de Studio Misr, d'autres sont nés. En 1961, le gouvernement a acheté les studios pour promouvoir les idées de la Révolution à travers le cinéma, mais n'a pas dépensé un centime pour les entretenir et les rénover. « Résultat, on a hérité aujourd'hui d'un Studio Misr sans éclairage, sans climatisation, sans réseau d'évacuation sanitaire, équipé d'un matériel vétuste », explique Gamaleddine. Quant aux salles de cinéma, qui étaient au nombre de 440 en 1949 pour 20 millions d'habitants, elles sont en chute libre. Actuellement, on en compte 250 pour plus de 70 millions d'habitants. Or, selon la loi, c'est à l'Etat que revient la charge de sauvegarder les salles de cinéma et interdire qu'elles ne disparaissent. Une autre loi stipule que la production d'un film égyptien donne droit à son propriétaire d'importer deux films étrangers. En 2001, plus de 115 films américains sont diffusés dans les salles contre 20 films égyptiens. En 2003, le chiffre est monté à 150 contre 8 films égyptiens. Une transgression de la loi qui n'a pas engendré des sanctions. Après avoir fragilisé l'industrie du cinéma, de la sorte, le gouvernement a décidé de lui faire franchir un cap difficile à la demande des professionnels, dans le cadre de l'économie libérale. Il a décrété la loi 8 de 1997 sur la promotion des investissements, qui accorde un dégrèvement fiscal de cinq ans à celui qui fonde une société d'un capital d'un million de livres pour investir en Egypte. Paradoxalement, dans le cadre du cinéma, seules les sociétés d'un capital minimum de 200 millions de livres bénéficient de cette loi. Dans le pays du cinéma, le producteur, qui peine à mettre bout à bout 2 millions de livres pour faire un film, a été marginalisé de fait. Des gens venus de partout, sauf du cinéma, ont alors établi des structures géantes comme Choaa et la société Al-Arabiya de production et de distribution cinématographique et ont produit nombre de navets. Ils ont aussi acheté la plupart des salles de cinéma existantes pour inonder le marché de films américains. « Pour qui et dans l'intérêt de qui l'Etat a-t-il attribué ces exonérations fiscales ? », se demande Gamaleddine. L'Egypte, présente culturellement et politiquement à travers son cinéma dans la mémoire des Arabes, s'est éteinte. Ce ne sont pas des noms comme Héneidi qui ont favorisé l'envergure de son cinéma, mais des contenus sérieux et des vedettes de la stature de Soad Hosni et Omar Al-Chérif ».


Une censure non réfléchie

Le plan de Gamaleddine consiste à restaurer le Studio Misr pour faire redémarrer l'industrie. Il a rénové les plateaux de tournage, a importé un laboratoire de développement et de tirage des copies et d'effets spéciaux, qui compte parmi les 20 les plus performants au monde, et a monté un studio d'enregistrement et de mixage du son conçu sur un modèle américain, qui a coûté 2,5 millions de dollars. Il envisage d'investir les rentrées, issues des services de production fournis à des clients égyptiens et étrangers, dans la production de films égyptiens dont le caractère sera mondial pour les uns et local pour les autres. Et ce pour le compte du studio. Mais, la production égyptienne de films faible en quantité et en rentabilité, en ce moment, ne suffit pas pour faire tourner et entretenir le studio. D'autre part, l'ouverture sur des clients étrangers n'est pas toujours facile. Le producteur du film américain, Mummy's Return (Le Retour de la momie), qui a voulu le tourner en Egypte, s'est fait jeter par la censure rigide, interdisant tout tournage qui risque de nuire à l'image de l'Egypte. Il est allé donc le faire au Maroc, dans une architecture à l'égyptienne, construite sur place. Et le film a pourtant été diffusé en Egypte. Un réalisateur européen, venu faire un film sur l'amitié entre un chrétien et un musulman, a dû bloquer longtemps son projet dans l'attente du consentement d'Al-Azhar. Il a fini par le faire, ailleurs. La censure doit s'appliquer normalement sur un produit égyptien et non étranger. D'autre part, le réalisateur qui apporte un matériel de haute technologie pour tourner en Egypte, et qu'il va rapatrier par la suite, doit verser 20 % de sa valeur aux douanes. De quoi dissuader. Le gouvernement égyptien a fait la fortune du Maroc et de la Tunisie, en leur expédiant les producteurs et réalisateurs américains et européens qu'il a fait fuir. Ces deux pays tirent 400 millions de dollars de la masse d'œuvres de ces derniers, variant entre les feuilletons, les publicités et les films, produits sur leur sol. « Avec moins de censure et d'imposition fiscale, on peut attirer les clients étrangers qui vont injecter des fonds, apporter du matériel sophistiqué et entraîner nos techniciens à l'utiliser. L'industrie du cinéma peut ainsi tourner et rapporter 5 milliards de dollars à même de renflouer le PNB ».


La stratégie du zéro risque

Hussein Al-Qala, un producteur indépendant, n'attribue pas, quant à lui, la chute de la production des films à un manque de financement, mais à une mauvaise gestion. Il ne voit pas d'un mauvais œil la concentration sur quelques grosses machines comme Choaa et la société Al-Arabiya de production et de distribution cinématographique qui financent la production, entretenant l'ensemble du système. Il critique, cependant, leur mentalité affairiste. Il cite l'exemple de la société Al-Arabiya, qui a produit le plus grand nombre de films, ces dernières années, et dont il a été le producteur exécutif. « Elle n'a pas envisagé une production à deux vitesses, en mettant en branle un projet ambitieux, coûteux d'un auteur connu avec des vedettes et un autre à caractère commercial avec un troisième de petit budget, où de jeunes cinéastes et acteurs peuvent faire leurs premières preuves, avec des plans de financement variés. En étalant ce paquet de films de série A et série B au box-office, elle aurait pu contrebalancer l'échec de l'un par le succès des autres. Or, elle a été frileuse à prendre ce risque », dit-il. Elle a financé, en revanche, à 90 ou à 100 % des projets comiques, pour des producteurs privés contre l'obtention de 30 % des recettes du marché intérieur et les droits de distribution à l'étranger. Certains producteurs, qui ont bénéficié de cette formule, se sont bien tirés avec 70 % des recettes du marché intérieur, mais Al-Arabiya a essuyé un grand déficit, car les comédies avec au centre Heneidi ou Hani Ramzi n'ont pas été plébiscitées du public extérieur. Au lieu de changer de stratégie, lacrispation d'Al-Arabiya sur le comique a entraîné un formatage commercial insidieux, ghettoïsant le cinéma d'auteur et neutralisant l'idée même de risque (artistique et économique). « Personne ne veut entendre parler de risque, alors que c'est la raison d'être d'un producteur », commente Al-Qala. Les seuls films d'auteurs confirmés, financés par Al-Arabiya sur incitation d'Al-Qala, qui ont dérogé à ce formatage et remporté un succès, sont Asrar al-banate (Secrets de jeunes filles) de Magdi Ahmad Ali, Al-Sellem wal soabane (L'Echelle et le serpent) de Tareq Al-Eriane, Mowaten wa mokhber wa harami (Citoyen, indic et voleur) de Daoud Abdel-Sayed, Al-Saher (Le Magicien) de Radwane Al-Kachef et enfin Sahar al-layali (Nuits blanches) du jeune cinéaste Hani Khalifa. Ce dernier film, qui a enregistré le plus grand succès de 2003 (10 millions de recettes), indique que le public veut autre chose que le trop plein de comédies. « Les grandes structures de production doivent s'en inspirer pour revoir leur plan de production et de distribution afin de renforcer des productions de taille et de nature différentes », recommande Al-Qala. Le cinéma n'est pas du business mais une aventure économique et artistique étudiée. Pour le cinéaste Daoud Abdel-Sayed, l'orchestration plus étriquée de la production et de la distribution doit être un enjeu de premier plan. « Au milieu des années 1980, la rentabilité d'un film, qui coûtait 150 mille livres, dépendait essentiellement du marché extérieur. Vu que celui-ci s'est atrophié, le film égyptien doit se rabattre sur le marché intérieur. Aujourd'hui, le film qui coûte en moyenne 3 à cinq millions doit être tiré à plusieurs copies pour être diffusé dans 70 salles de cinéma au minimum et faire des recettes. Or, le nombre restreint de salles — 250 concentrées au Caire, Alexandrie et quelques grandes villes, pour 30 films produits à peu près par an — a fini par limiter la production », explique-t-il. Et d'ajouter : « Si de 250, les salles passent à 2 000 réparties sur tout le pays, le nombre de spectateurs qui les fréquente va augmenter et les recettes vont décupler. La production des films croîtra ainsi, et sera diversifiée naturellement ».

Daoud Abdel-Sayed soulève aussi un malaise endémique. D'après lui, la censure politique et sociale, dans le système actuel, qui cherche à verser les mentalités dans des moules sociaux préconçus, a entraîné une misère de la créativité dans tous les arts et les lettres. « Plus de liberté, de démocratie et d'audace lui permettront de refleurir et d'intéresser le public », dit-il. L'aspect revigorant de la crise est qu'il oblige à repenser les rapports industrie/ production/distribution cinématographiques hypertrophiés. Jusqu'à nouvel ordre, le cinéma, rappelons-le, peut faire la fortune du pays.

Amina Hassan
 

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