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Monde arabe . Le manque de liberté, l'accès insuffisant à la connaissance, et la condition féminine sont les trois principaux obstacles au développement dans la région, selon le rapport sur le développement humain établi par le PNUD et le FADES.
Développement bloqué

Le développement humain dans le monde arabe est au ralenti. Il serait presque en panne, alourdi par trois boulets qu'il traîne, trois insuffisances majeures. « Le manque de liberté, le statut inférieur de la femme, et le manque d'accès à la connaissance ». Ces conclusions figurent dans le deuxième Rapport sur le Développement Humain dans le monde Arabe (RDHA), réalisé par le Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD) et le Fonds Arabe pour le Développement Economique et Social (FADES), diffusé la semaine dernière à Amman. Le premier rapport de ce type avait été publié l'année dernière en Tunisie.

Rédigé par des experts connus pour leur compétence et leur probité, ce rapport jette une lumière éclairante sur l'étendue et les causes du retard du monde arabe. Fondé sur des données objectives, des statistiques et des tableaux comparatifs, il fait des constats et aboutit à une série de conclusions dans les domaines économiques, sociaux, culturels et politiques. Le retard économique est largement mis en relief. Pour en prendre la mesure, il suffit de constater par exemple que la productivité du monde arabe était supérieure à celle de la Corée du sud il y a trente ans. Elle serait aujourd'hui inférieure à la moitié de la productivité coréenne. L'espoir d'une amélioration de cette situation est pour le moment faible. Le rapport constate qu'à travers la comparaison des facteurs de développement dans une étude portant sur 192 pays, il ressort que le capital naturel tel que la richesse du sous-sol et la pluviométrie intervient dans une proportion de 20 % ; celui du capital matériel, infrastructure, édifices, machines interviennent dans une proportion de 16 %. Mais le facteur qui joue le rôle le plus important (64 %) est celui du capital humain et social.


Cultures en jachère

C'est ce qui explique pourquoi le rapport a mis l'accent sur l'importance de l'accès à la connaissance autant que sur les libertés individuelles pour assurer le décollage d'un monde arabe aujourd'hui en proie à toutes sortes de difficultés. D'ailleurs, le document est intitulé Vers l'établissement d'une société de la connaissance dans le monde arabe. Pour ce faire, la réforme des systèmes éducatifs arabes est impérative. « Ceux-ci souffrent de plusieurs insuffisances : accumulation des connaissances médiocres, faiblesse des capacités d'analyse et de l'esprit créatif, courbe du niveau général de l'enseignement de plus en plus descendante et faiblesse de l'ouverture sur le monde », affirme Mohamad Charafi dans Perspectives tunisiennes. A cet égard, un chiffre particulièrement significatif : l'ensemble des livres traduits en arabe depuis que le calife abbasside Al-Maamoun, qui a régné entre 813 et 833, a initié une vague de traduction, ne dépassent pas les 100 000, c'est-à-dire « autant que ce qui se traduit en une année en langue espagnole », relève le rapport.

D'autres chiffres et conclusions viennent confirmer cette opinion. Le volume d'ouvrages traduits en arabe est faible. Cinq fois plus d'ouvrages sont traduits chaque année en grec, une langue parlée par 11 millions d'habitants seulement. Les Arabes représentent 5¨% de la population mondiale, mais ne publient que 1 % des livres. Les ouvrages religieux représentent 17 % de la production littéraire, contre 5 % dans le reste du monde. D'ailleurs, dans les pays arabes, avec une population globale de 184 millions d'habitants, le tirage d'un best-seller ne dépasse pas 5 000 exemplaires, en raison d'une censure et d'une contrainte imposée aux éditeurs indépendants.

Cette entrave au développement du monde arabe s'explique-t-elle par des raisons intrinsèques ou par des facteurs externes ? D'une certaine manière, ce sont les deux à la fois. Ainsi, le rapport accuse certains régimes arabes d'avoir pris prétexte de la situation qui a suivi les attentats du 11 septembre 2001 pour restreindre les libertés civiles et politiques. « Après les événements sanglants du 11 septembre 2001 (...), un certain nombre de pays ont adopté des réglementations et des politiques extrêmement sévères dans le cadre de ce qu'on appelle la guerre contre le terrorisme », écrit ce rapporte. « Mais les conséquences les plus désastreuses de l'adoption de réglementations (...) sont dans certains pays arabes où les autorités ont pris prétexte de la situation pour faire de nouvelles lois restreignant les libertés civiles et politiques », ajoute le rapport rédigé par des penseurs et universitaires arabes en collaboration avec l'Onu.

Il souligne que les pays arabes ont « adopté une définition très large du terrorisme, qui a trouvé au niveau arabe une expression institutionnelle dans le Protocole arabe de lutte contre le terrorisme ». Cette politique a été critiquée par les défenseurs des droits de l'homme pour qui « cette définition très large du terrorisme peut être utilisée de façon plus que douteuse et servir pour autoriser la censure », ajoute le rapport. Ainsi, cette politique « ne prohibe ni les arrestations arbitraires ni la torture, elle ne permet pas de recours légal contre une arrestation et ne respecte pas la vie privée », explique le RDHA. Hala Moustapha, rédactrice en chef du magazine La Démocratie publié par le Centre d'Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d'Al-Ahram, affirme que de nombreux obstacles ont affronté le développement humain après le 11 septembre. « De nombreux régimes sont entrés en confrontation internationale, notamment avec les Etats-Unis et avec les courants fondamentalistes au sein de leur pays. Après le 11 septembre, le monde est régi par les affrontements et les chocs ». Le rapport évoque une baisse de 30 % du nombre d'étudiants arabes aux Etats-Unis entre 1999 et 2002.

Mais Hala Moustapha considère qu'il ne faut pas faire assumer la responsabilité complète à ces événements et à la fracture qu'ils ont créée entre le monde arabe et une partie de l'Occident. « Les facteurs politiques ne doivent pas interférer avec les relations culturelles entre le monde arabe et l'Occident. S'il existe des indices d'une telle baisse, ils ne sont pas très importants. C'est un phénomène provisoire ».


Raisons intrinsèques

« Accéder à une société de la connaissance, relève le rapport, est le défi du développement, pour lequel il faudrait combler des lacunes dans les domaines du savoir, de la liberté et de la condition féminine et il reste extrêmement difficile à relever », dans la région. Le RDHA insiste sur le fait que la religion musulmane « encourage le savoir, malgré des interprétations hostiles au développement » et constitue une base pour une prospérité économique à long terme. Il fait état d'une « alliance qui s'est formée entre des systèmes de gouvernement coercitifs et un groupe de savants musulmans conservateurs » et qui « a produit des interprétations servant les intérêts des gouvernements, mais hostiles au développement humain ».

« Dans les pays arabes, l'autorité politique apporte son soutien au modèle d'organisation du savoir qui convient le mieux à ses orientations et à ses objectifs politiques et, bien entendu, combat les modèles qui s'y opposent », dit le rapport. Un autre indice de l'accès insuffisant à la connaissance est le peu de fonds octroyés à la recherche et au développement. Les frais qu'ils ont occasionnés comme pourcentage du PIB étaient de simplement 0,4 % pour le monde arabe en 1996, contre 1,26 % en 1995 à Cuba, 2,35 % en 1994 en Israël et 2,9 % au Japon. Le rapport se réfère aussi à la situation de la jeunesse en tant que sous-ensemble de l'acquisition de la connaissance. Sur la base d'enquêtes conduites dans un certain nombre de pays, 51 % de jeunes appartenant à la tranche d'âge supérieure ont exprimé leur désir d'émigrer dans d'autres pays, en raison de leur « insatisfaction face aux conditions actuelles et aux perspectives d'avenir dans leurs pays d'origine ». Ainsi, « le fossé entre les aspirations et leur réalisation a dans certains caengendré détachement, apathie et insatisfaction ». Ces découvertes ont conduit la Dr Rima Khalaf, administratrice adjointe du PNUD et directrice du Bureau régional des Etats arabes, à éveiller l'attention face à ces insuffisances qui, si elles persistent, deviendront insurmontables aux Arabes.

Alors que le rapport exclut Israël de ses analyses, il ne l'épargne pas de critiques sévères portant sur l'occupation illégale de terres arabes. Il attribue tous les dysfonctionnements politiques, sociaux et économiques du monde arabe à l'occupation de la rive Ouest de Gaza. Le rapport affirme que « l'occupation jette un voile sur la vie politique et économique de toute la région » et conclut que « de toutes ces façons, l'occupation gèle la croissance, la prospérité et la liberté dans le monde arabe ».

De toute façon, au-delà de ces facteurs et certainement pour mieux affronter le défi israélien, « savoir est un devoir sacré » et il appartient pour cela aux Arabes de « réformer les structures (économiques et sociales) pour que leur communauté occupe enfin la place qui lui revient dans le monde en ce début de millénaire », comme le souligne le rapport.

Ahmed Loutfi
Aliaa Al-Korachi

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Dixit

« Les auteurs et les éditeurs sont forcés de se soumettre à l'humeur de et aux instructions de 22 censeurs arabes (nombre des Etats arabes) et ceci prive le livre de se déplacer librement et facilement à l'intérieur de son marché naturel ».

Fathi Khalil Al-Biss,
Vice-président des éditeurs arabes.

« Le caractère éternel de l'islam ne veut pas dire rigidité de la loi. Il veut plutôt dire l'aptitude de la loi à faire des innovations pour répondre au mouvement de la vie et du changement de ses formes. L'originalité et le caractère distinctif des musulmans n'impliquent pas leur isolement du reste de l'humanité, tournés vers l'intérieur dans un circuit fermé et entourés d'un mur privé de portes ».

Ahmad Kamal Aboul-Magd,
Ancien ministre égyptien de l'Information.

« La coexistence entre christianisme et islam dans le monde arabe présente un modèle d'unité dans la diversité. C'est l'une des raisons du progrès qui a poussé l'humanité en avant à travers l'acquisition de la connaissance ».

Milad Hanna,
Urbaniste et penseur égyptien.

« Il est très clair que le dilemme du développement arabe ne sera pas résolu sans que l'on mette l'accent sur le développement humain, celui du citoyen et son rôle dans la vie économique, sociale et politique ».

Moustapha Al-Barghouti,
Ecrivain palestinien.

« Si on n'est pas vigilant, le système de droit de propriété intellectuelle pourrait introduire des distorsions qui seraient au détriment des intérêts des pays en développement ».

Commission des droits de propriété intellectuelle.

« La sonnette d'alarme tirée par le rapport sur le développement humain dans le monde arabe (RDHA) et entendu par les Arabes et les autres peuples du monde (...) est un appel à la connaissance et l'enseignement, l'annonce de la dernière chance pour rejoindre le voyage vers l'avenir, un appel pour aller de l'avant vers une priorité urgente et finalement une mise en garde contre un danger imminent ».

Mohamed Hassanein Heykal,
Ecrivain et ancien rédacteur en chef d'Al-Ahram.

« Au cours de l'année dernière, le gouvernement américain a pris une série d'actions qui ont érodé graduellement les protections de base accordées aux droits de l'homme aux Etats-Unis, les garanties fondamentales qui ont été au centre du système constitutionnel américain pour plus de deux ans ».

Ligue des avocats américains pour la défense des droits de l'homme.

« Les efforts de réforme qui servent véritablement les intérêts de la région doivent être initiés et lancés de l'intérieur ».

Rima Khalaf Hunaidi,
Assistante du secrétaire général de l'Onu et directrice régionale du bureau du Pnud pour les pays arabes.

« Il est toujours dans la possibilité de n'importe quel extrémiste fanatique d'agir pour exciter des dizaines de milliers d'analphabètes contre un homme éclairé et de profiter de l’illettrisme évident et latent pour en faire un rempart à tout projet visant à moderniser l'enseignement et la culture ».

Abdel-Aziz Al-Maqaleh,
Intellectuel.

 

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