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Les deux meilleurs films du festival
étaient hors compétition
Par Mohamed Salmawy

Deux films présentés en dehors de la compétition durant la 27e édition du Festival du film du Caire peuvent être considérés comme les meilleurs films du festival. Le premier est un film français, Bon voyage, projeté le jour de l'inauguration, qui a prouvé que le cinéma français gardait sa vitalité et pouvait retrouver sa jeunesse tout en ayant l'impact populaire des films hollywoodiens, sans se départir pour autant de sa touche française. Le second est un film tunisien, La Boite magique, qui démontre que le cinéma arabe peut être porteur de grands espoirs en dépit de son déclin actuel.

Bon voyage, présenté par la France à l'ouverture, est nominé aux oscars américains en tant que meilleur film étranger. Ce film délaisse le tempo calme des films français pour privilégier l'action à l'hollywoodienne. Il se déroule pendant la première guerre mondiale au moment de l'invasion allemande de la France. Il nous montre les Français divisés, et refusant la soumission et l'occupation, alors que le gouvernement de Vichy, présidé par le général Pétain, proclame la trêve pour mettre fin à « l'effusion du sang ». Par ailleurs, des forces allemandes et des espions poursuivent des savants français qui essayent de fuir avec « l'eau lourde » utilisée dans la fabrication de la bombe atomique. Et ce, pour que les envahisseurs allemands ne mettent pas la main dessus.

Au milieu de ce monde où la sensation, la tension et le suspense sont à leur plus haut point, le réalisateur Jean-Paul Rappeneau dessine quelques traits saillants du peuple français. Traits révélateurs qu'il nous montre non sans sarcasme. Rappeneau a déjà reçu l'oscar du meilleur film étranger en 1990 pour Cyrano de Bergerac. Comme c'était le cas pour Cyrano, le premier rôle de Bon voyage est interprété par le grand comédien Gérard Depardieu. Il incarne dans ce rôle, l'un de ses plus réussis, celui d'un arriviste, ministre de l'Intérieur du gouvernement défaitiste de Pétain. Ce ministre tombe amoureux d'une femme séduisante qui n'est autre qu'Isabelle Adjani.

On peut faire une lecture à plusieurs niveaux de Bon voyage. D'abord, c'est un film sur la résistance nationale française contre l'occupation allemande. Résistance qu'on considère comme parfaitement légitime et que personne ne pense à taxer de terroriste. Il illustre les actes d'héroïsme de cette résistance à travers les nombreux efforts des Français qui essayent d'empêcher l'arrivée de l'eau lourde aux mains des Allemands.

Ensuite, le film, à travers ses différents personnages, dont certains prisonniers ayant fui les prisons, fait une critique ironique et drôle des habitudes des Français qui considèrent que les femmes et le vin sont les choses les plus importantes de la vie. Cet aspect du film est non seulement amusant, mais extrêmement réussi.

Le film m'a fait penser à l'invasion de l'Iraq par les Américains et à la résistance populaire qui est non moins importante que celle de la résistance française. L'histoire de l'eau lourde utilisée dans la fabrication de la bombe atomique nous rappelle celle des armes de destruction massive que les Etats-Unis ont accusé le régime iraqien de posséder et d'avoir transféré d'un lieu à un autre. Il a même été question que les armes de destruction massive aient été passés à travers les frontières syriennes. Exactement comme les Français ont réussi à faire fuir l'eau lourde à travers les frontières anglaises.

Enfin, le film, d'une certaine manière, commente de manière indirecte l'occupation américaine de l'Iraq. J'ai d'ailleurs discuté de ce sujet avec Rappeneau, qui n'a pas reconnu ouvertement cette interprétation. Est-ce par peur de perdre sa nomination aux Oscars, ou est-ce que cette manière de penser lui était parfaitement étrangère ?

Par ailleurs, le film a réussi à démontrer qu'il ne faut pas forcément être grave lorsqu'on traite de la guerre. On peut rire sans que cela ne soit considéré comme une atteinte à la valeur du message proposé. Ceci prouve également que le cinéma français reste pionnier quand il s'agit de traiter des dossiers arabes, même s'il ne le fait qu'indirectement.

Par ailleurs, le film tunisien La Boite magique vient nous rappeler les grands moments du cinéma arabe des années 1940, 50 et 60. Moments dont, hélas, il ne reste pas grand-chose depuis les années 1970. Cette œuvre est en partie l'autobiographie de son réalisateur tunisien Reda Al-Bahi qui est victime d'un accident de voiture à la fin du film sans qu'on sache, pendant un moment, s'il est décédé ou s'il va survivre. On voit, en effet, le comédien étendu sur le sol après l'accident, mais on remarque un petit clignement de ses yeux. On peut en déduire que le cinéma arabe non plus n'est pas mort. Avec ce film tunisien d'une beauté remarquable, il renaît de ses cendres. S'il avait fait partie de la compétition, le jury lui aurait certainement décerné le prix du meilleur film. Malheureusement, il en a été écarté, conformément aux règles internationales, pour avoir déjà participé au festival de Venise.

La poésie est une partie intrinsèque du langage cinématographique de Reda Al-Bahi qui voudrait exprimer les crises qu'affrontent les hommes. La crise par exemple de l'individu arabe, qu'incarne le héros du film par son déchirement : il tente de s'imprégner de la culture occidentale symbolisée par son épouse française et de coexister avec les traditions qui l'entourent. Le réalisateur a d'ailleurs choisi la ville de Caïrouan non pas parce que c'est sa ville natale, mais aussi parce qu'elle symbolise la civilisation arabo-islamique.

Le film transcende la crise personnelle du héros pour passer à celle de l'industrie cinématographique. Il fait effectivement naître en nous la nostalgie des anciens films dont il parle, comme ceux de Samia Gamal et de Farid Al-Atrach. Une des plus belles séquences du film est celle où le héros revoit son enfance aux rythmes d'une chanson d'Abdel-Halim Hafez. Cette manière de mélanger l'ancien et le nouveau démontre, s'il en faut, combien le cinéma des années 1950 est ancré en nous.

Le film débat de l'art en général dans nos pays et non pas uniquement de l'état du cinéma. Les chansons de Leïla Mourad, d'Asmahane et d'Abdel-Wahab sur lesquelles reposent la musique du film ne sont que l'incarnation vivante de la nostalgie ressentie envers cette époque révolue.

Par ailleurs, le film débat de l'ordre social : la dictature du père, la tyrannie du leader politique, la proéminence des hommes de religion et la soumission de la femme ainsi que d'autres sujets tirés du quotidien de notre monde arabe.

La Boite magique de Réda Bahi fait l'inventaire de l'état de l'individu arabe, d'un point de vue existentialiste à une époque de grande laideur, où le matérialisme américain balaye ce qui reste de notre patrimoine humain et civilisationnel. Matérialisme américain qui nous menace d'anéantissement, puisque une unique puissance tient à elle seule les destinées du monde et ne se soucie guère de législation ou de loi.

Réda Bahi, poète du cinéma arabe, est l'expression de la douleur, de la conscience arabe. Indirectement, il fait allusion aux capacités des Arabes à affronter les attaques des tartares.

Je souhaite que l'administration du festival du film puisse montrer ce film à un large public en Egypte afin que de nombreuses personnes apprécient une œuvre de qualité, même si elle n'est que le miroir d'une époque sans beauté. Ainsi, nos producteurs pourraient comprendre enfin qu'ils contribuent de manière massive à la mort de l'art en général et du cinéma en particulier, en détruisant les potentialités créatives de l'individu arabe, en lui présentant des films de si mauvais goût et de si mauvaise qualité.

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