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Distributeur de films étrangers, Antoine Zeind est l'un des principaux acteurs de l'agora hollywoodien en Egypte depuis plus de 40 ans.
Patron à la Hollywood

Il n'aime pas le fast-food mais reconnaît la réalité : cette nourriture se vend comme des petits pains. Il hait le centre-ville, mais y travaille et y habite depuis les années soixante. Il ne peut s'empêcher de ressentir une certaine nostalgie en voyant des anciens cinémas en plein air comme le Rex ou le Saint-James, où l'on servait à boire et à manger, se transformer en dépôts poussiéreux. Toutefois, il refuse de se permettre cette nostalgie qui relève plutôt du loisir, répétant à haute voix comme pour se convaincre : « J'appartiens à toutes les époques. Je dois être constamment à la page. On peut faire du jardinage pour le plaisir, mais ce n'est pas un job ». Antoine Zeind bûche. Le patron de la société, United Motion Pictures, représentant légal de Fox et Warner Bros, pointe dans les locaux en véritable maniaque de la profession, tous les jours entre 8h30 et 16h00, sauf les vendredis et samedis. Il y a quelques années, le doyen des distributeurs de films étrangers, américains notamment, se refusait les jours de congé. Il dit prendre énormément de plaisir en travaillant sur ses rapports à l'américaine, sans être dérangé, durant les jours fériés. « Aujourd'hui, les gens se réveillent à midi, perdent leurs téléphones portables, ne viennent jamais sur rendez-vous … ». Et lui qui se partage le marché du film étranger avec deux autres distributeurs, à savoir Tareq Sabri (pour Columbia et W. Disney) et Amr Osman (pour Universal International Pictures), n'a pas une minute à perdre. « La femme de mon oncle, décédé en avion à destination du Canada, m'a proposé d'acheter leur joli appartement à Qobba, près du cinéma Roxy. Un bel appartement au rez-de-chaussée, avec jardin et garage. Je lui ai demandé de me laisser 48h avant de lui répondre. J'ai alors fait un petit essai et découvert que j'allais perdre environ trois heures et demie en circulation tous les jours ». Il refuse donc de déménager par pragmatisme et garde son appartement et son bureau du centre-ville, même s'il déteste les parages.

Le chahut de la rue Sérail Al-Ezbékiya, investie par des échoppes et des cafés-restaurants à l'égyptienne; les odeurs des plats populaires, de chiche-kebab ou de poulet rôti, contrastent avec l'intérieur du bureau dont le décor est fait d'affiches et de spots publicitaires d'Hollywood. Mais en même temps, les deux décors semblent se compléter, se joindre aussi en quelque sorte. Ne s'agirait-il pas toujours d'une culture du « prêt à emporter », avec comme objectif central de « vendre » ?

Cela fait 43 ans que Zeind est en collaboration avec ces studios d'Hollywood qui peuplent nos rêves d'une foule de héros médiatisés et d'images exactement calibrées pour répondre à la demande la plus universelle. Des studios qui ne produisent en effet que 5 % des films réalisés dans le monde et perçoivent plus de 50 % de toutes les recettes cinématographiques mondiales. Et pour Zeind, cela va de soi. « Le public va toujours au meilleur produit qui se vend à un prix modéré. C'est le cinéma américain ». Les ingrédients de la recette sont simples : action, aventure, humour, intrigues amoureuses et effets spéciaux. Ajoutons quelques stars et un bon metteur en scène, et la réussite est assurée. « Le cinéma américain fait des jaloux. Si l'on a peur de sa suprématie, alors il faut chercher une alternative sans s'enfermer dans cette peur ni vouloir dénigrer le succès d'autrui. J'ai appris à étudier les raisons de la réussite d'un projet pour faire pareil ou améliorer ce qui a été fait, au lieu de chercher à l'anéantir ou à l'imiter aveuglement. C'est l'esprit de la compétition qui fait malheureusement défaut », dit cet ancien des Jésuites et du Collège de La Salle, dans un français parfait.

A ses débuts, son patron, Jean Tacaziadis, un Grec d'Egypte, lui dit un jour au casino Al-Nil, où ils se réunissaient avec un journaliste pour trouver des titres arabes aux prochains films à projeter : « Tony, si tu veux être comme moi, tu dois te dire souvent je veux être meilleur que lui ». C'est d'ailleurs ce même patron qui lui a fait découvrir sa vocation pour les ventes et le marketing. « Ma mère, d'origine libanaise, avait vu une petite annonce dans le Journal d'Egypte ou le Progrès égyptien, et m'avait proposé de poser ma candidature pour le poste vacant d'aide comptable, auprès de la Ideal Motion Pictures, laquelle distribuait aussi les films de United Artists à l'époque ». Et de poursuivre : « Mon patron suivait une tradition selon laquelle tout employé devait effectuer un tour dans les divers services. Et il s'est avéré que j'avais une prédilection pour les ventes ».

Depuis, son destin a collé au cinéma. C'était la décennie arrogante des années 1960. Les boîtes de production se font et se défont. En 1962, la Universal est absorbée par le conglomérat Music Corporation of America ; Paramount par Gulf and Western en 1966 ; United Artists par Transamerica Corporation en 1967 ; et Metro Goldwyn Mayer par Kirk Kerdonian Inc en 1969. Ainsi, autour des années 1970, la plupart des compagnies hollywoodiennes avaient été absorbées par des conglomérats multinationaux, à l'exception de la 20th Century Fox, rachetée par le milliardaire américano-australien Rupert Murdoch.

Zeind suit les fluctuations du marché international. C'est toujours durant cette même période, précisément entre 1968 et 1971, que Nasser ferme le bureau de United Artists au Caire — dont Zeind était directeur — car la société a une succursale en Israël. « Je suis resté seul au bureau, où j'étais planton et boss à la fois. Je suis tombé malade et le médecin m'a conseillé de m'occuper. Alors j'ai effectué des études et obtenu des diplômes à droite et à gauche : de marketing, business, publicité, etc. ». Et ce n'est que sous Sadate, notamment à l'approche des années 1980, que les affaires redeviennent florissantes. « Le cinéma m'a toujours fait rêver. Je ne peux imaginer que je pourrais me retirer un jour. Ne plus en faire ma carrière ne m'a jamais effleuré l'esprit ».

Souvent, il lui arrive de revoir sa vie défiler comme une pellicule de film. A chaque étape correspond la diffusion d'un film : « J'ai eu le plaisir et l'honneur de distribuer les quatre premiers films de James Bond ; j'avais alors 20 ans. Et puis, avec la projection de Die Another Day, j'ai fêté mes 60 ans. Avec Home Alone, j'ai obtenu le droit d'importer trois copies. Avec Independance Day, j'ai augmenté le nombre de copies à 4. Et avec Titanic à cinq ; c'est le maximum de copies de films étrangers que l'on a droit d'importer depuis 1998 ».

En effet, il s'agit là d'un problème qui lui tient à cœur et qui fait rage chez autrui. Cela fait des années qu'il se bat pour l'augmentation du nombre des copies importées à l'étranger à huit copies, afin d'assurer une meilleure distribution couvrant l'ensemble du pays simultanément. Les Etats-Unis n'organisent-ils pas la sortie d'un film américain à l'échelon de la planète, pour mieux valoriser les investissements promotionnels ? (En 2000, 35 % des films américains sont sortis à l'étranger moins de 15 jours après leur sortie sur le marché intérieur et 60 % moins d'un mois après).

« Avec le nombre de copies actuel, on perd de l'argent fou et on court le risque du piratage. Les films étrangers actuellement en projection au Caire ne peuvent passer à Alexandrie ou en province que dans l'intervalle de 3 à 6 mois, vu le nombre de copies disponibles. Alors que les copies des films arabes tablent autour de 70. Pourquoi alors imposer une taxe de 20 % sur les billets des films étrangers alors que cette même taxe ne dépasse pas les 5 % dans le cas des films arabes ? ».

Néanmoins, les détracteurs de ces revendications y trouvent une véritable menace à même de faire échouer la production locale, déjà en crise. Et à chacun de défendre ses intérêts. « De toute façon, la mise en application de l'accord du Gatt changera la donne actuelle. Plus de restrictions en faveur du film arabe, qui se taille environ les 20 meilleures semaines de projection sur les 52 semaines de l'année. Il aura les mêmes taxes pour le même article ».

Zeind ne sympathise pas avec les mots qui relèvent de l'abstrait. Cinémas de résistance, axe favorable à la diversité culturelle, lutte contre l'hégémonie … Pourquoi pas ? En tant qu'exploitant de salles de cinéma et distributeur, il traduit toutes ces réalités en chiffres, en attendant le passage à l'acte. Tout article peut être bon à vendre, à la seule condition de rapporter.

Sur ce, il prend part aux réunions méditerranéennes organisées dans le cadre du programme audiovisuel de l'EuroMed, s'adresse à l'assistance en français, soumet le projet d'une salle pour les images d'ailleurs mais maintient sa réserve habituelle : « Depuis plus de dix ans, on discute avec les Français notamment, sans vraiment aboutir. Ils veulent avoir le meilleur, sans payer la facture ou sans daigner faire un essai. Cela me rappelle les paroles du héros d'un film : You talk talk talk and now you should shoot (Tu parles parles parles, maintenant tu dois tirer). Par contre, les Américains, eux, savent comment faire … ».

Sur les 762 films produits par Hollywood en 2000, 200 fictions environ ont été projetées au Caire, selon Zeind. Rien que les deux compagnies dont il est le représentant (c'est-à-dire Fox et Warner Bros) ont quelque 40 films dans les salles par an. Et c'est souvent à lui de jouer au Gate Keeper, compte tenu des études qu'il opère régulièrement sur le marché. « Les Américains sont satisfaits de l'état actuel du marché. Il y a une hausse de la demande à comparer avec les années précédentes », dit-il en faisant remarquer un certain changement dans les goûts du public, avec l'apparition des multiplex ; « aux côtés des films d'action généralement à succès auprès des 15-24 ans, il y a désormais un genre dit plus fin qui a le vent en poupe. D'où le succès de certains films comme Pretty Woman, What a Girl Wants, Notting Hills et surtout Titanic. D'ailleurs, après avoir assisté à la projection de ce dernier à Londres, j'ai dit à ma fille, ce sera un hit. Il me rappelle le fameux Gone with the Wind. Tout de même, il reste à faire car les plus de 35 ans ne constituent que 15 % de nos clients, avec une baisse de 3 % à comparer avec il y a deux ans ».

Le comportement des cinéphiles, il en est maître. Mais de temps en temps, Antoine Zeind peut se permettre de passer un film pour tâter le terrain ou simplement pour le plaisir. « Ce fut le cas de Huit jours ou du film à paraître, Le Divorce, une parodie des Français et des Américains ». L'enthousiasme avec lequel il évoque ce dernier film relève peut-être d'une conciliation entre les composantes d'une double appartenance : éducation à la française et business à l'américaine.

Dalia Chams

Jalons

1940 : Naissance au Caire.

1960 : Poste d'aide comptable à la Ideal Motion Pictures.

1962 : Maîtrise de la faculté de commerce, Université du Caire.

1966 : Date de mariage.

1968 : Fermeture du bureau de la United Artists dont il a été le représentant jusqu'en 1980.

1988 : Fondation de sa propre société : United Motion Pictures (agent et seul distributeur de la Fox et de Warner Bros).

 

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