| |
|
Ramadan
. Au
fond d'une cave du quartier de Wayli, au Caire, le foul cuit
lentement dans les vastes marmites en aluminium d'Am Felfel.
C'est dans cet atelier qu'est cuisiné le foul vendu par les
marchands ambulants. Pendant le mois sacré, les marmites d'Am
Felfel ne connaissent pas une minute de repos. Reportage.
|
| Chaudrons
magiques |
| A l'heure du sohour, dernier
repas avant le début du jeûne, la plupart des Egyptiens se délectent
d'un plat de foul. Et c'est chez Am Felfel qu'ils vont l'acheter,
dans son makman, un atelier de fabrication. Situé dans
une petite ruelle de Wayli, un quartier populaire du Caire,
le makman d’Am Felfel était à l'origine un garage. D'une
superficie de 20 m2, l'endroit est plutôt sombre, sans
fenêtres ni système d'aération. Quelques lampes éclairent les
murs de briques noircies par la fumée qui se dégage des réchauds.
Dans cet espace vétuste, se déroule un va-et-vient incessant,
où toute l'équipe travaille d’arrache-pied pour préparer des
quantités phénoménales de foul, que des marchands ambulants
viendront charger dans quelques heures. Ce makman est
célèbre dans tout le pays, où beaucoup de personnes ne jurent
que par lui. A
une heure aussi tardive de la nuit, la rue grouille de monde,
et ce toute l'année, pas seulement pendant le Ramadan. Charrettes,
camionnettes, voitures de toutes sortes et vieux taxis sont
garés, pare-chocs contre pare-chocs. Un écriteau signalant
le « makman d’Am Felfel » est suspendu au-dessus
du grand portail en fer, où de nombreuses personnes font la
queue. A l'intérieur du makman, l'équipe que dirige
Am Felfel est déjà à pied d'œuvre depuis l'iftar, prévu
à 17h20. L'équipe de travail essaye de préparer la plus grande
quantité de foul possible pour le servir aux clients avant
l'heure du sohour, ou la prière de l'aube, à 4h15.
Car « le foul est long à digérer, il permet
au jeûneur de ne pas souffrir de la faim, même si la journée
est longue, comme c'est le cas en été », souligne
Am Felfel.
Une grande louche
à la main, ce dernier lance ses ordres à dix jeunes qui s'attellent
à leur tâche. Pendant que Hassan, 8 ans, balaye et arrose
le makman, Maher trie et lave les fèves pour le lendemain,
tandis que Saïd, le plus costaud, aligne les grosses marmites
contenant du foul cuit à même le sol. La quantité de foul
est impressionnante, environ 30 tonnes par jour et jusqu’à
300 tonnes pendant le Ramadan, car il faut satisfaire toutes
les commandes. Et les vendeurs ambulants n'hésitent pas à
effectuer de longs trajets pour venir chez Am Felfel, dont
la réputation n'est plus à faire. « Le foul d’Am Felfel
est délicieux. C'est pour cela qu'il a autant de clients »,
explique un vendeur ambulant, qui vient quotidiennement remplir
ses 15 marmites en aluminium d'une capacité de 5 kilos chacune.
Am Felfel percevra 5 L.E. pour chaque marmite. Avec le temps,
cet homme a fini par tenir les rênes du marché.
Durant le Ramadan,
Am Felfel installe aussi de petites tables dans la ruelle
de son makman, et sert aux clients sa préparation délicieuse
pendant le sohour, accompagnée de petites assiettes
de salades. D'ailleurs, pendant le mois sacré, le makman
ne ferme jamais, l'équipe travaille 24 heures sur 24. En revanche,
au cours de l'année, Am Felfel tient compte des week-ends
et des jours fériés pour augmenter ou diminuer les quantités
de foul. « En temps normal, les Egyptiens prennent
un petit-déjeuner de fèves le vendredi seulement. C'est la
seule journée où toute la famille se rassemble le matin »,
explique son assistant, Sayed, qui travaille depuis 12 ans
dans ce makman. Ce qui n'est pas le cas les jours de
fêtes. « Quand il y a deux ou trois jours de congé
par exemple, beaucoup de familles voyagent. Par conséquent,
nous diminuons les quantités. Et c'est pareil durant l'année
scolaire, les parents préfèrent donner à leurs enfants des
produits laitiers le matin plutôt que du foul »,
ajoute-t-il. |
Recette secrète
|
| Am Felfel
entretient d'excellents rapports avec ses clients. Il livre
à crédit ou n'encaisse que lorsque son client n'est plus en
difficulté financière. « Un comportement rare de nos
jours », note un de ses employés. La réputation de
Felfel s'est forgée au fil du temps. Quant à sa recette, il
n'en dévoile pas le secret. Il veille aussi à utiliser une
qualité de fèves supérieure, celle que l'on nomme Al-Makmoura,
des fèves conservées dans des barils. Pour éviter qu'elles
ne soient rongées par des charançons, on y incorpore un produit
spécial. « Son prix est plus élevé que le foul classique,
il peut atteindre 420 L.E. le erdab (150 kg). Les
fèves baramili, les australiennes ou les françaises,
sont encore plus chères. Pourtant, elles ne sont pas aussi
bonnes », assure Am Felfel. Une fois la cuisson
terminée, Am Felfel ajoute une dizaine de kilos de riz dans
chaque marmite de 30 à 50 kilos de fèves.
Aujourd'hui
âgé de 46 ans, il a débuté très jeune dans ce métier appris
de son père. « Autrefois, on se servait d'un
feu de bois pour faire cuire les fèves. Les marmites étaient
enfoncées à l'intérieur de la braise. De temps en temps, on
versait du mazout pour raviver la flamme. Une cheminée servait
à évacuer la fumée opaque qui indisposait souvent le voisinage »,
raconte-t-il.
Il se souvient
avoir été brûlé en soulevant avec ses mains nues une marmite
brûlante, à l'âge de 12 ans. Son père lui avait alors conseillé
de se servir d'une sorte de pelle en acier dont le manche
en bois protège de la chaleur. Depuis, Felfel a bien retenu
la leçon. Aujourd'hui, les choses ont beaucoup évolué, il
utilise des réchauds à gaz placés à même le sol et n'a plus
à préparer un feu de bois.
Les makman
ne sont pas nombreux en Egypte, il en existe un à Guiza, le
second se trouve dans le gouvernorat de Qalioubiya. Mais aucun
des deux n'égale celui d’Am Felfel.
La
préparation du foul commence habituellement la veille. Après
que le petit Ahmad eut lavé à grand eau toutes les grandes
marmites, au total 150, Am Felfel commence à préparer sa recette.
Il verse la quantité nécessaire de foul dans les marmites,
puis les remplit d'eau. Il allume alors tous les réchauds,
y pose les récipients et laisse cuire ses fèves à petit feu.
L'équipe surveille attentivement la cuisson. « Toute
l'année, on fait cuire les fèves pendant la nuit, de 19h jusqu'à
l'aube, pour les livrer avant le petit-déjeuner. Mais pendant
le mois sacré, on travaille sans relâche de 11h du matin jusqu'à
l'aube pour les servir soit à l'iftar aux familles
dont les revenus sont maigres, ou au sohour pour la
plupart des Egyptiens », explique Am Moënes, l'assistant
d’Am Felfel.
A l'intérieur
du makman, la chaleur est insupportable, même quand
les réchauds sont éteints. Am Moënes explique, le visage ruisselant
de sueur : « C'est là que réside tout
le secret de notre préparation. Après 5 heures de cuisson,
on débouche les marmites pour verser une petite quantité de
riz et de l'eau bouillante, puis on les referme de nouveau
jusqu'à cuisson complète ». Une fois le foul
cuit à point, les marmites sont transportées dans un coin
et entreposées sur un lit de paille pour éviter que les récipients
arrondis vers le bas ne se cabossent au contact du ciment.
Là, le foul continuera à mijoter en dehors du feu. En attendant
d'être servi. |
Manar Attiya |
|
|
|