C'est
la rentrée et c'est aussi la veille du mois du jeûne
de Ramadan, deux ouvrages publiés par l'Université
américaine du Caire (AUC Press) présentent
deux versants de la civilisation islamique. Le premier
est spirituel, soufi, il concerne les derviches tourneurs,
le second évoque le symbolisme animal foisonnant :
ce sont les fables de Kalila et Dimna.
Rumi
et les derviches tourneurs, de Shams Friedlander,
professeur à l'Université américaine du Caire présente
une des branches les plus importantes et les plus
caractéristiques du soufisme, celle des Mawlawiya
fondée par Jalalu'ddin Rumi (1207-1273). L'ordre des
derviches tourneurs a son siège à Konya (Turquie).
D'origine persane, le mot darwich recouvre
une réalité spirituelle méconnue, c'est par le moyen
d'une danse tournoyante que les derviches tourneurs
pensent accéder à l'extase.
Cette
œuvre d'amour pour Dieu, gigantesque poème fleuve
de 25 000 vers, Le Trésor caché, a été
écrit à la mémoire de l'ami et du maître de Roumi
Shams Tabriz. C'est lui qui lui a ouvert la voie de
l'expérience directe de l'amour divin. Après la mort
de Rumi, la danse tournoyante a fait partie du rituel
des Mawliwiya, un témoignage de cette passion pour
Dieu. Friedlander a fait dans son livre une œuvre
de documentaire et de photographe sur les derviches
tourneurs. Un ouvrage avec des photos saisissantes
et évocatrices des danseurs de l'ordre. Un chapitre
est consacré à la musique de ces mystiques rédigé
par Neziih Uzel. La présentation est bien éloquente :
« Ce n'est pas une musique ordinaire, cette
musique des derviches, c'est une musique que vous
buvez avec tout votre corps, tout votre être et vous
vivez cette musique ». Le livre apporte une
connaissance précise, poésie et images et ne fera
que vous inciter à expérimenter cette extase.
Kalila
et Dimna est sans doute à l'opposé de la tourmente
mystique, mais reste dans le registre de la passion
avec une grande part consacrée à l'imaginaire. Le
livre qui présente ces fables est intitulé Premières
peintures persanes, les manuscrits de Kalila et Dimna
de la fin du XIVe siècle. Kalila et Dimna ou
les Fables de Bidpai sont un trésor de la culture
universelle. Elles ont été traduites partout dans
le monde de la Chine à l'Espagne. A l'exemple de celles
d'Esope, elles mettent à travers des personnages animaliers
tous les travers et mesquineries de l'humanité. Un
ouvrage éminemment politique en quelque sorte avec
le lion, roi, comme cela se doit, et toutes sortes
de courtisans ne faisant qu'intriguer. Le livre de
Bernard O'kane, professeur d'art et d'architecture
islamiques à l'AUC, retrace l'histoire du texte à
travers ses différentes traductions et travaux. Il
révèle surtout des exquises peintures qui les ont
illustrés, certaines d'entre elles font partie de
l'art des arts de l'illustration qui se sont épanouies
au cours de la deuxième moitié du XIVe siècle. O'Kane
met l'accent sur une collection de sept manuscrits
persans de cette époque. Les manuscrits constituent
d'ailleurs quelques-uns des chef-d'œuvres de la peinture
persane de tous les temps. Cette période était l'une
des plus riches et marquée surtout, comme le précise
la présentation, par de grandes expériences :
« Le théâtral a remplacé le réaliste, donnant
l'exemple qui sera suivi dans la peinture persane
des siècles plus tard ». Les histoires de
Bidpai avec leur humour, leurs symboles sont des compagnes
désignées pour les soirées du Ramadan.