La nuit n'annonçait aucun changement.
Tout l'habituel était disponible à volonté :
ma fille dort dans sa chambre, entourée de poupées
et de nounours, concentrée dans ses rêves. Je suis
submergée par le silence et la sérénité. Je regarde
un film à la télévision, lui dort profondément. Il
se réveille en panique, se plante devant moi sans
prévenir et m'entraîne dans notre chambre. Je le suis
sans un mot, je sais déjà ce qui va se passer. Mon
corps frissonne de désir pour s'élargir comme un arbre
dont l'épaisse écorce se serait fissurée sous tant
de vitalité, tant d'extase. Je suis prête pour toi.
Tu me pénètres lentement, t'empêchant de m'éjaculer
tout ton désir au visage, d'un coup, et tu continues.
Tu étouffes tes sentiments qui t'échappent rapidement,
comme un lancer de golf vers le but, tu traverses
la distance avant que quiconque ne la voie, tu habites
la cavité. Tes tentatives pour contrôler ton mouvement
m'épuisent, je suis assiégée par un désespoir qui
coule et rassemble tous les sentiments que j'ai ressentis
lors de mes étreintes avec toi. Je te supplie de reprendre
ton rythme habituel, de te lancer, rapidement, sans
faire attention à moi, et de terminer ce que tu as
commencé.
— Non, je t'attends.
Mes larmes perlent malgré ma feinte
patience ; je me mets à chasser les oiseaux du
désir, je jette mes filets sur eux, je me laisse entraîner,
assoiffée, j'observe la naissance de l'étoile du feu
qui se fraie le chemin de la sortie vers la nébuleuse.
Tu bouges lentement, ta patience s'écoule à ma porte.
J'ai l'impression que tu n'arrives pas à bouger à
ce rythme qui ne te satisfait pas, et ne me satisfait
pas non plus. J'entends une fausse note qui ne s'intègre
pas, ne se mélange pas, ne se transforme pas en mélodie.
L'étoile naît faible et meurt avant de briller. Le
désespoir se lève de sa couche, il baille. Je le cherche,
l'engueule. Il s'écroule, loin. A nouveau tu t'agrippes
puissamment à mon corps, tu as peur que tes lèvres
ne fusionnent avec ce que cherchent les miennes, de
laisser échapper le rebelle de ton désir, tu as peur
de ne pas réussir à réfréner sa fougue. Je rassemble
à nouveau les étapes, et recommence, peut-être que
je découvrirais les points éclairés du chemin, l'illusion
de l'errance. Tous les sentiments se rassemblent dans
un nuage dont le chant est un sanglot ; un seul
geste au bon endroit pour que chute la pluie. Je ne
peux pas te le dire, je ressens ton attente. Je lis
les signaux lointains, j'écoute la mélodie de l'essor
battre dans mon corps. J'y crois, je me précipite,
je grimpe en haletant, j'allume toutes les bougies,
les feux des désirs brisés me brûlent et continuent
à jouer sur la corde du manque. Ils espèrent s'enflammer,
enchaînent gémissement sur gémissement, les écrasent.
Le fleuve se rebelle, violemment ; la crue approche.
Ce mouvement lent t'ennuie. Mon corps a perdu le chemin
qui mène vers la réception du signal. J'entends des
bruits de choc dans mes os, je sens une odeur de brûlé,
l'obscurité se lève sur un mur qui ressemble à une
colline de sable. Je tombe dans le gouffre, j'entends
le crissement de roues sur une route non préparée.
Ton corps tout entier se mobilise en quelques secondes,
donne des coups rapides et saccadés, et puis c'est
le silence suivant le passage monocorde du train sur
les rails. J'avale ma salive et essaye d'ouvrir mes
yeux sous une sueur salée qui me rappelle la noyade.
Ma sensation de noyade s'atténue et un monceau s'abat,
fermant des passages ouverts il y a un instant, sous
lesquels sont enterrés des membres battant encore.
Un espoir apparaît avec un dernier contact que tu
tentes, tu t'agrippes à moi pour que j'attende. Un
rythme différent se met en place par hasard, malgré
l'amollissement qui gagne du terrain. Ma poitrine
libère soudainement de l'air qui sort d'un coup, après
que les poumons en aient chassé une partie, étouffée
dans la gorge, bruit brisé : ah … ah. L'air
atterrit sur un nuage qui se fane, et elle s'agrippe
aux lettres du désir : d, e, s, i, r. Des signaux
tentent encore de passer, détruits par les cendres
du réveil.
— Essaye.
Je rassemble ma volonté, comme un
vent qui rêve de faire demi-tour au milieu du cyclone,
perdu dans les couloirs et les exils. Il trébuche
sur les branches d'arbre, provoquant une poussière
sans tempête, traînant un désespoir plus lourd à chaque
écueil, entouré par les nuages de la conscience gémissants ;
les illusions du silence s'apaisent.
Tu joues une dernière mélodie avec
les éléments à disposition et mon corps est broyé
sous le poids de la tentative. Une ardeur qui vient
de l'extérieur, le corps assoiffé s'ouvre dans l'attente
de ce qui va venir l'emplir, tend la corde de l'illusion,
chasse des souvenirs authentiques sur la possibilité
de la satiété, comme un glissement subi et incontrôlable
alors que c'est une montée laborieuse tandis que les
faibles coups ne ressemblent à rien. L'embrasement
augmente mais n'amène pas à la crue, une ardeur creuse
qui amène mon équilibre à un lieu proche de zéro,
avant de passer au négatif ... Une obscure ténèbre
comme une nébuleuse toute en lumière. De faibles gouttes
suintantes traversent l'obscurité, la faisant apparaître
comme trouée, mais elle reste lourde. Je tourne puis
dégringole dans une illusion. Je plie les coins, essaie
de trouver dans ma mémoire une image dont j'imagine
qu'elle sera parlante. Un embrasement qui vient de
la tête. Ma raison est éveillée ; à chaque coup
elle devient plus alerte sans jamais parvenir à ce
sentiment de légèreté, d'apesanteur.
Je le fais jurer de participer par
l'absence : « Ça suffit, laisse la possibilité
à mon corps de recevoir les étincelles ».
Des marches qui s'élèvent dans un
fracas artificiel. La raison se rend compte de la
sortie de son membre de sa place. L'harmonie est brisée.
Les unités du jeu se dispersent. Les parties de mon
corps se séparent, je les sens comme des membres indépendants
se déplaçant dans des cercles qui ne se rencontrent
pas. Avec chaque partie de vide dépassée par ma raison
le réveil émet une lumière atteignant la tente de
l'obscurité enveloppant raison et corps ensemble.
Un bataillon de stress fait paniquer mes artères.
Tu entends l'écho de son gémissement dans l'âme, je
m'agrippe plus encore à ton corps. Le broiement s'intensifie
au milieu d'une pluie légère il y a quelques instants,
de plus en plus fraîche à mesure que la raison prend
conscience des éléments de la chambre. Il semble qu'il
n'est plus mâle, mais qu'il est devenu une femme.
Malgré toutes les tentatives, de plus en plus nerveuses,
je broie du vide et prends conscience que c'est en
vain.
Je me tourne en silence vers le mur.
Je ne sais pas ce qui s'est éteint en moi. Est-ce
simplement les désirs du corps, ou le désir de la
vie elle-même ? Je me demande : pourquoi
tu pleures ? Quel espoir as-tu encore ?
Comme tous les jours, je me divise en deux :
je deviens deux consciences féroces, chacune d'elle
traverse la route en sens inverse.
Je me tourne autour de moi, j'ai
peur. J'entends sa respiration calme et apaisée, plongée
dans le sommeil, tandis que la nuit fuit devant mes
questions. Le rebelle dont les traits se clarifient
tous les jours m'encercle, comme une pieuvre à mille
mains, s'emparant de tous mes sentiments et les broyant,
pour les transformer en charbons ardents impossibles
à cacher.
— Se trahir est la pire des
trahisons.
= se dénier n'est pas une trahison
— Comment se trahir soi-même
et être sincère avec autrui ?
= Toutes les tentatives
m'ont exténuée.
— Comment appelles-tu la soumission
à l'échec ?
Les nuits passent, en vain; je trompe
mes insomnies. Chaque matin, mon miroir me montre
avecamertume les années qui reconstruisent la carte
de mon visage. Je passe la journée agacée par tout
ce qui flotte sans nager, par tout ce qui existe pour
exister, qui doit continuer ainsi, sans traverser
le fleuve, ni retourner là d'où il vient, pour se
faire grimper dessus par une autre créature dont les
racines plongent dans les bas-fonds, puis le couvre
et le recouvre totalement. Je ne veux pas être une
monture.
Je l'observe de loin. Il parle, se
comporte et prend des décisions tout en restant très
posé, confiant en lui-même, fier. J'essaye de savoir
qui il est. Comment peut-il être le même homme qui
se tourne vers le mur pour que mes doigts ne touchent
pas par hasard des endroits particuliers de son corps,
considérés comme des interdits ? Je n'ai jamais
eu conscience — à n'importe quel moment de ma
vie — que mon corps a un interdit particulier,
pour moi c'est une partie de la manière dont Dieu
m'a faite, du don qu'Il m'a donné, de manière naturelle.
Je ne comprends pas pourquoi il est entouré de tout
ce mystère, ni pourquoi tant d'efforts sont consacrés
à le cacher. Mais malgré cette ouverture sur le corps,
je n'ai rien appris, et je ne connais pas vraiment
mon corps. La connaissance ne vient pas sans que quelqu'un
ne la provoque.
Je sens la distance entre nous s'agrandir
de jour en jour. Au début de notre mariage, je n'arrivais
pas à m'expliquer la raison de l'angoisse que je ressentais,
ne savais pas comment poser la question. Je sens que
mon corps a besoin d'une autre approche, je ne sais
pas laquelle. Je l'attends, elle ne vient pas. J'ai
honte d'exprimer ce que je ne connais pas exactement.
J'ai beaucoup hésité avant de demander, une nuit :
— J'attends quelque chose qui
ne vient pas. Je sors de sous toi vide, assoiffée,
en attente, je suis à la recherche d'un épanchement
que je ne sais comment décrire. Je n'en ai qu'une
conscience tronquée ; je sais qu'il y a en moi
une énergie qui veut se libérer, mais je ne sais pas
comment. Comme s'il y avait une barrière qui m'empêchait
de l'atteindre.
— Il comprit ce que je voulais,
sans me donner le sens que je découvris après un temps
qui ne fut pas si long, par bribes de conscience,
lentement. Il dit, fuyant ma soudaine explication
de ma situation :
— Dans quelques jours tu atteindras
toute seule ce que tu cherches !
Il ne se rendit pas compte — ou
peut-être si — à ce moment-là que j'avais encore
la naïveté de l'ignorance. Je le crus, sans deviner
le sens. Je sus des années plus tard que cette nuit-là
avait installé à jamais la loi de cette relation :
tu atteindras toute seule ce que tu cherches, toute
seule. Le cercle dont je m'imaginais qu'il nous liait
et nous unissait avait été brisé, sans même que cela
ne l'embarrasse.
Est-ce que la position de l'homme
avec sa femme diffère de sa position dans la vie ?
C'est ainsi que nous entrerons dans l'explication
sexuelle de l'Histoire ! Autrement dit, est-ce
que sa position privée avec moi est différente de
celle, publique, qu'il garde dans la vie, le travail,
de l'entrée dans un conflit pour gagner une affaire ?
C'est le même être humain, qui, quand la discussion
s'enflamme au point où il doit prendre une décision
tranchée attend que l'une des personnes présentes
soit convaincue par son point de vue ; s'il est
obligé de prendre la décision, il va fuir au même
moment pour emplir son devoir de réconciliation. Quand
a-t-il décidé de faire face, lui qui fuit toujours
les questions décisives ?
Mon Dieu, qu'ai-je fait de moi-même ?