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La vie mondaine
Dans cette nouvelle extraite de son recueil Imraa ma (Une femme parmi d'autres), Hala Al-Badri parle de l'impuissance d'une femme à atteindre le plaisir. Tout en métaphores.
Désir
Je criai sous le poids de l'impuissance et du désir : je veux être moi-même. Je veux fuir, corps et âme. Je me suis déjà demandé des dizaines de fois : qu'est-ce que tu attends ? J'ai vu grandir ma fille devant moi, avec cette lenteur qui engloutit la vie, et alors je me suis tue une fois, plusieurs fois, consciente que ce que je taisais, ce que je réprimais, exploserait un jour en moi.

La nuit n'annonçait aucun changement. Tout l'habituel était disponible à volonté : ma fille dort dans sa chambre, entourée de poupées et de nounours, concentrée dans ses rêves. Je suis submergée par le silence et la sérénité. Je regarde un film à la télévision, lui dort profondément. Il se réveille en panique, se plante devant moi sans prévenir et m'entraîne dans notre chambre. Je le suis sans un mot, je sais déjà ce qui va se passer. Mon corps frissonne de désir pour s'élargir comme un arbre dont l'épaisse écorce se serait fissurée sous tant de vitalité, tant d'extase. Je suis prête pour toi. Tu me pénètres lentement, t'empêchant de m'éjaculer tout ton désir au visage, d'un coup, et tu continues. Tu étouffes tes sentiments qui t'échappent rapidement, comme un lancer de golf vers le but, tu traverses la distance avant que quiconque ne la voie, tu habites la cavité. Tes tentatives pour contrôler ton mouvement m'épuisent, je suis assiégée par un désespoir qui coule et rassemble tous les sentiments que j'ai ressentis lors de mes étreintes avec toi. Je te supplie de reprendre ton rythme habituel, de te lancer, rapidement, sans faire attention à moi, et de terminer ce que tu as commencé.

— Non, je t'attends.

Mes larmes perlent malgré ma feinte patience ; je me mets à chasser les oiseaux du désir, je jette mes filets sur eux, je me laisse entraîner, assoiffée, j'observe la naissance de l'étoile du feu qui se fraie le chemin de la sortie vers la nébuleuse. Tu bouges lentement, ta patience s'écoule à ma porte. J'ai l'impression que tu n'arrives pas à bouger à ce rythme qui ne te satisfait pas, et ne me satisfait pas non plus. J'entends une fausse note qui ne s'intègre pas, ne se mélange pas, ne se transforme pas en mélodie. L'étoile naît faible et meurt avant de briller. Le désespoir se lève de sa couche, il baille. Je le cherche, l'engueule. Il s'écroule, loin. A nouveau tu t'agrippes puissamment à mon corps, tu as peur que tes lèvres ne fusionnent avec ce que cherchent les miennes, de laisser échapper le rebelle de ton désir, tu as peur de ne pas réussir à réfréner sa fougue. Je rassemble à nouveau les étapes, et recommence, peut-être que je découvrirais les points éclairés du chemin, l'illusion de l'errance. Tous les sentiments se rassemblent dans un nuage dont le chant est un sanglot ; un seul geste au bon endroit pour que chute la pluie. Je ne peux pas te le dire, je ressens ton attente. Je lis les signaux lointains, j'écoute la mélodie de l'essor battre dans mon corps. J'y crois, je me précipite, je grimpe en haletant, j'allume toutes les bougies, les feux des désirs brisés me brûlent et continuent à jouer sur la corde du manque. Ils espèrent s'enflammer, enchaînent gémissement sur gémissement, les écrasent. Le fleuve se rebelle, violemment ; la crue approche. Ce mouvement lent t'ennuie. Mon corps a perdu le chemin qui mène vers la réception du signal. J'entends des bruits de choc dans mes os, je sens une odeur de brûlé, l'obscurité se lève sur un mur qui ressemble à une colline de sable. Je tombe dans le gouffre, j'entends le crissement de roues sur une route non préparée. Ton corps tout entier se mobilise en quelques secondes, donne des coups rapides et saccadés, et puis c'est le silence suivant le passage monocorde du train sur les rails. J'avale ma salive et essaye d'ouvrir mes yeux sous une sueur salée qui me rappelle la noyade. Ma sensation de noyade s'atténue et un monceau s'abat, fermant des passages ouverts il y a un instant, sous lesquels sont enterrés des membres battant encore. Un espoir apparaît avec un dernier contact que tu tentes, tu t'agrippes à moi pour que j'attende. Un rythme différent se met en place par hasard, malgré l'amollissement qui gagne du terrain. Ma poitrine libère soudainement de l'air qui sort d'un coup, après que les poumons en aient chassé une partie, étouffée dans la gorge, bruit brisé : ah … ah. L'air atterrit sur un nuage qui se fane, et elle s'agrippe aux lettres du désir : d, e, s, i, r. Des signaux tentent encore de passer, détruits par les cendres du réveil.

— Essaye.

Je rassemble ma volonté, comme un vent qui rêve de faire demi-tour au milieu du cyclone, perdu dans les couloirs et les exils. Il trébuche sur les branches d'arbre, provoquant une poussière sans tempête, traînant un désespoir plus lourd à chaque écueil, entouré par les nuages de la conscience gémissants ; les illusions du silence s'apaisent.

Tu joues une dernière mélodie avec les éléments à disposition et mon corps est broyé sous le poids de la tentative. Une ardeur qui vient de l'extérieur, le corps assoiffé s'ouvre dans l'attente de ce qui va venir l'emplir, tend la corde de l'illusion, chasse des souvenirs authentiques sur la possibilité de la satiété, comme un glissement subi et incontrôlable alors que c'est une montée laborieuse tandis que les faibles coups ne ressemblent à rien. L'embrasement augmente mais n'amène pas à la crue, une ardeur creuse qui amène mon équilibre à un lieu proche de zéro, avant de passer au négatif ... Une obscure ténèbre comme une nébuleuse toute en lumière. De faibles gouttes suintantes traversent l'obscurité, la faisant apparaître comme trouée, mais elle reste lourde. Je tourne puis dégringole dans une illusion. Je plie les coins, essaie de trouver dans ma mémoire une image dont j'imagine qu'elle sera parlante. Un embrasement qui vient de la tête. Ma raison est éveillée ; à chaque coup elle devient plus alerte sans jamais parvenir à ce sentiment de légèreté, d'apesanteur.

Je le fais jurer de participer par l'absence : « Ça suffit, laisse la possibilité à mon corps de recevoir les étincelles ».

Des marches qui s'élèvent dans un fracas artificiel. La raison se rend compte de la sortie de son membre de sa place. L'harmonie est brisée. Les unités du jeu se dispersent. Les parties de mon corps se séparent, je les sens comme des membres indépendants se déplaçant dans des cercles qui ne se rencontrent pas. Avec chaque partie de vide dépassée par ma raison le réveil émet une lumière atteignant la tente de l'obscurité enveloppant raison et corps ensemble. Un bataillon de stress fait paniquer mes artères. Tu entends l'écho de son gémissement dans l'âme, je m'agrippe plus encore à ton corps. Le broiement s'intensifie au milieu d'une pluie légère il y a quelques instants, de plus en plus fraîche à mesure que la raison prend conscience des éléments de la chambre. Il semble qu'il n'est plus mâle, mais qu'il est devenu une femme. Malgré toutes les tentatives, de plus en plus nerveuses, je broie du vide et prends conscience que c'est en vain.

Je me tourne en silence vers le mur. Je ne sais pas ce qui s'est éteint en moi. Est-ce simplement les désirs du corps, ou le désir de la vie elle-même ? Je me demande : pourquoi tu pleures ? Quel espoir as-tu encore ? Comme tous les jours, je me divise en deux : je deviens deux consciences féroces, chacune d'elle traverse la route en sens inverse.

Je me tourne autour de moi, j'ai peur. J'entends sa respiration calme et apaisée, plongée dans le sommeil, tandis que la nuit fuit devant mes questions. Le rebelle dont les traits se clarifient tous les jours m'encercle, comme une pieuvre à mille mains, s'emparant de tous mes sentiments et les broyant, pour les transformer en charbons ardents impossibles à cacher.

— Se trahir est la pire des trahisons.

= se dénier n'est pas une trahison

— Comment se trahir soi-même et être sincère avec autrui ?

Toutes les tentatives m'ont exténuée.

— Comment appelles-tu la soumission à l'échec ?

Les nuits passent, en vain; je trompe mes insomnies. Chaque matin, mon miroir me montre avecamertume les années qui reconstruisent la carte de mon visage. Je passe la journée agacée par tout ce qui flotte sans nager, par tout ce qui existe pour exister, qui doit continuer ainsi, sans traverser le fleuve, ni retourner là d'où il vient, pour se faire grimper dessus par une autre créature dont les racines plongent dans les bas-fonds, puis le couvre et le recouvre totalement. Je ne veux pas être une monture.

Je l'observe de loin. Il parle, se comporte et prend des décisions tout en restant très posé, confiant en lui-même, fier. J'essaye de savoir qui il est. Comment peut-il être le même homme qui se tourne vers le mur pour que mes doigts ne touchent pas par hasard des endroits particuliers de son corps, considérés comme des interdits ? Je n'ai jamais eu conscience — à n'importe quel moment de ma vie — que mon corps a un interdit particulier, pour moi c'est une partie de la manière dont Dieu m'a faite, du don qu'Il m'a donné, de manière naturelle. Je ne comprends pas pourquoi il est entouré de tout ce mystère, ni pourquoi tant d'efforts sont consacrés à le cacher. Mais malgré cette ouverture sur le corps, je n'ai rien appris, et je ne connais pas vraiment mon corps. La connaissance ne vient pas sans que quelqu'un ne la provoque.

Je sens la distance entre nous s'agrandir de jour en jour. Au début de notre mariage, je n'arrivais pas à m'expliquer la raison de l'angoisse que je ressentais, ne savais pas comment poser la question. Je sens que mon corps a besoin d'une autre approche, je ne sais pas laquelle. Je l'attends, elle ne vient pas. J'ai honte d'exprimer ce que je ne connais pas exactement. J'ai beaucoup hésité avant de demander, une nuit :

— J'attends quelque chose qui ne vient pas. Je sors de sous toi vide, assoiffée, en attente, je suis à la recherche d'un épanchement que je ne sais comment décrire. Je n'en ai qu'une conscience tronquée ; je sais qu'il y a en moi une énergie qui veut se libérer, mais je ne sais pas comment. Comme s'il y avait une barrière qui m'empêchait de l'atteindre.

— Il comprit ce que je voulais, sans me donner le sens que je découvris après un temps qui ne fut pas si long, par bribes de conscience, lentement. Il dit, fuyant ma soudaine explication de ma situation :

— Dans quelques jours tu atteindras toute seule ce que tu cherches !

Il ne se rendit pas compte — ou peut-être si — à ce moment-là que j'avais encore la naïveté de l'ignorance. Je le crus, sans deviner le sens. Je sus des années plus tard que cette nuit-là avait installé à jamais la loi de cette relation : tu atteindras toute seule ce que tu cherches, toute seule. Le cercle dont je m'imaginais qu'il nous liait et nous unissait avait été brisé, sans même que cela ne l'embarrasse.

Est-ce que la position de l'homme avec sa femme diffère de sa position dans la vie ? C'est ainsi que nous entrerons dans l'explication sexuelle de l'Histoire ! Autrement dit, est-ce que sa position privée avec moi est différente de celle, publique, qu'il garde dans la vie, le travail, de l'entrée dans un conflit pour gagner une affaire ? C'est le même être humain, qui, quand la discussion s'enflamme au point où il doit prendre une décision tranchée attend que l'une des personnes présentes soit convaincue par son point de vue ; s'il est obligé de prendre la décision, il va fuir au même moment pour emplir son devoir de réconciliation. Quand a-t-il décidé de faire face, lui qui fuit toujours les questions décisives ?

Mon Dieu, qu'ai-je fait de moi-même ?

Traduction de Dina Heshmat

Hala Al-Badri est née au Caire en 1954. Elle obtient un diplôme de journalisme en 1984 et travaille dans la presse, tout en étant écrivain. Elle occupe actuellement le poste de rédactrice en chef adjoint de l'hebdomadaire Al-Izaa wal télévision (La Radio et la télévision). Son œuvre s'intéresse à l'Histoire. En 1988, Youssef Idriss présente son premier roman Al-Sébaha fi qomqom (Nager dans un entonnoir), avec beaucoup d'enthousiasme. Elle a publié ensuite deux romans : Montaha en 1995 et Layssa al-ane (Pas maintenant) en 1998. Et deux recueils de nouvelles Raqset al-chams wal gheim (La Danse du soleil et de la brume) en 1989 et Agnéhat al-hossane (Les Ailes du cheval) en 1992.

 

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