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Union européenne . Face à une situation complexe au Proche-Orient et une attente importante de la part des pays arabes pour contrebalancer le poids des Etats-Unis, l'Europe opte pour la prudence.
Parier sur le long terme

Bruxelles,
De nos envoyées spéciales —

Un mur de séparation édifié par Israël en Cisjordanie et qui empiète sur une partie du territoire palestinien, la Feuille de route complètement compromise, une situation chaotique en Iraq, le Proche-Orient est en ébullition et sur ces causes majeures, l'Union Européenne (UE) et les Etats-Unis divergent. Mais à l'heure où les Arabes auraient voulu que l'Europe soit un contrepoids face à Washington, celle-ci reste tout à fait prudente. « Prendre une telle décision n'est pas appropriée. Je ne pense pas que nous pouvons accepter un mur qui peut créer un fait accompli sur le terrain par rapport à une terre qui n'a pas encore été divisée ». Javier Solana, haut représentant pour la politique étrangère de l'Union européenne, donnait ainsi l'opinion européenne sur ce mur israélien, mais sans aller au-delà de la simple désapprobation. Les conclusions du Conseil européen les 16 et 17 octobre à Bruxelles, tout en recensant les préjudices et conséquences que peut engendrer ce mur, se gardent d'apporter une condamnation en bonne et due forme.

Israël n'est critiqué que pour la colonisation tandis qu'en ce qui concerne les Palestiniens, on considère simplement qu'ils « n'apportent pas l’effort suffisant pour l'application de la Feuille de route et le retour aux négociations ». Voire, « les Palestiniens sont condamnés violemment pour l'intensification des attentats suicides qui n'ont aucune justification, et toutes sortes de violences », selon les conclusions du Conseil de l'Europe qui s'est récemment tenu, mais qui n'a pas mentionné les assassinats ciblés menés par Israël. Le conseil reconnaît aussi le droit d'Israël « à protéger ses citoyens contre les attaques terroristes ».

Pourtant, sur l'agression israélienne contre la Syrie, Solana s'est contenté d'affirmer : « Dans une crise comme celle du Moyen-Orient, il est particulièrement important que toute action doit mener à la réduction de la tension et non son intensification ».

C'est dire que l'Union européenne paraît en retrait par rapport à ce qui se passe. Pourtant, la stabilité au Moyen-Orient est une priorité pour laquelle l'Union a élaboré toute une stratégie de sécurité. « D'abord, ce sont des voisins très proches de nous, après l'élargissement de l'UE nous aurons des frontières directes avec certains pays du Moyen-Orient. De plus, les habitants de cette région constituent une tranche démographique importante de nos pays européens », affirme Christina Gallach, porte-parole de Javier Solana. Une vision devenue très claire depuis l'an 2000. C'est à cette date que l'Union européenne a nommé un envoyé spécial dans la région, Miguel Moratinos, suivi du Belge Marc Otté. De Charm Al-Cheikh à Aqaba, la politique extérieure de l'Union européenne par rapport au processus de paix a pris de l'ampleur, selon l'UE.

D'ailleurs, le choc du 11 septembre 2001, suivi de la crise due à la guerre en Iraq, ont poussé l'UE à rechercher de nouveaux outils d'action dans leur politique extérieure, notamment en Orient. « Nous nous sommes trouvés face à un monde plus complexe et des menaces plus grandes qu'on ne le redoutait. Pendant la guerre en Iraq, nous n'avons pas su jouer le rôle qui correspond à notre potentiel. La guerre a été pour nous un tournant, car elle nous a mis face à nos faiblesses. Avec désormais 450 millions d'habitants, en mai prochain avec l'élargissement, l'Union européenne se doit de mieux assumer ses responsabilités mondiales », s'est exprimé Javier Solana dans un article intitulé « L'Union européenne, pilier d'un monde nouveau ».

Une situation mondiale qui a obligé l'Union européenne à se remettre en question et à chercher de nouveaux mécanismes d'action. « Les pressions et les critiques sont venues non seulement du côté arabe, mais elles étaient également fortes de la part de notre propre opinion publique. Ce qui nous a obligés à reconsidérer notre attitude », explique Christina Gallach.


De la théorie à l'action

Le constat est le suivant : avec l'importante contribution de l'Union européenne dans le PIB mondial, les expectatives sont assez grandes sur son influence et son rôle. Mais, comment passer de la théorie à la pratique ? « Comment voyons-nous le monde ? Quelles sont les menaces que nous affrontons ? Comment réagissons-nous à ces menaces ? En tant que plus grand donateur humanitaire au monde, quel rôle peut-on jouer dans le règlement des conflits ? », une série de questions qui ouvre le débat sur la nécessité d'une nouvelle politique extérieure de l'Union européenne.

Une charte créée par le Conseil européen fixe les objectifs principaux de cette politique. Si l'objectif principal pour le moment consiste à étendre la zone de sécurité autour de l'Europe et à créer un cercle de bonne gouvernance tout au long de ses frontières (le cercle d'amis), le deuxième objectif serait de favoriser l'émergence d'un ordre international plus stable et plus équitable, de mettre fin aux conflits régionaux autant que les injustices qui attisent le terrorisme, renforcer l'efficacité du multilatéralisme, lutter contre la prolifération des armes de destruction massive. Bref, il s'agit d'être prêt à agir en conséquence lorsque les principes de la charte des Nations-Unies sont bafoués. Développer une politique d'engagement préventif, à savoir : renforcement des capacités militaires et défensives de l'Union européenne pour un budget annuel de 160 milliards d'euros pour la défense. Pourtant, les responsables au sein de l'Union européenne insistent sur le fait que cet arsenal ne sera jamais utilisé dans des opérations militaires, mais uniquement pour la défense. « Il est hors de question que nous intervenions militairement pour régler les conflits ayant lieu au Moyen-Orient », explique une source à l'Union qui a requis l’anonymat.

Pour eux, seuls les moyens civils et diplomatiques pourront porter un résultat et sont indispensables au succès de toute gestion de crise dans la région.

Une position jugée par les Arabes comme une politique de profil bas, surtout en comparaison avec le rôle très actif joué par les Etats-Unis et jugé comme pro-israélien. « Pourquoi l'Europe ne fait-elle pas pression sur Israël ? », telle est l'expectative arabe. De nombreuses voix au sein de l'Union réagissent aux demandes arabes en disant qu'il ne revient pas à l'UE de faire pression sur Israël. « Pourquoi voulez-vous que nous fassions pression sur Israël si la Ligue arabe ne l'a pas fait ? ».

Les Européens estiment qu'ils ont une vision claire. « L'Europe ne peut pas travailler seule, le rôle des Etats-Unis est absolument indispensable », exprime Christian Berger, conseiller politique pour les affaires du Moyen-Orient à la Commission européenne qui va jusqu'à soutenir « que sans eux nos espoirs de paix seraient limités demain comme ils l'étaient hier ».


La carotte et le bâton

En effet, le fonctionnement même au sein de l'UE rend les choses plus compliquées, surtout lorsqu'il s'agit d'adopter une position commune. Il est indispensable d'obtenir l'unanimité pour tout vote lié aux questions de sécurité et de défense. Ceci explique pourquoi l’Europe n'arrive pas à adopter une position tranchante par rapport au conflit au Moyen-Orient. « Il s'agit de raisons historiques. Quelques pays membres ont des liens très étroits avec Israël alors que d'autres sont traditionnellement plus liés aux Arabes. Ce qui fait de la situation une question très chaude, voire épineuse même au sein de l'union. Face à cette divergence, il n'est pas toujours facile d'avoir une position commune », explique Berger. Ainsi, la Grande-Bretagne reste liée aux Etats-Unis, de même que les Pays-Bas ont des intérêts traditionnels avec Israël, alors que d'autres comme la France sont jugés comme pro-arabes. D'ailleurs, la crise iraqienne a donné l'impression qu'il existe deux Europe au sein de l'UE. La France, l'Allemagne et la Belgique d'une part, la Grande-Bretagne, l'Espagne et l'Italie d'autre part. Le deuème groupe, rappelle-t-on, s'aligne totalement sur Washington. Cette ligne de démarcation s'applique à la cause palestinienne aussi.

Conséquence au sein de l'UE, certains trouvent que la politique européenne vis-à-vis du Moyen-Orient ne peut être que celle de la carotte et du bâton, mais inégalement appliquée. Pour Christian Berger, le rôle de l'Union européenne à l'égard des Palestiniens ne se limite pas aux soutiens politique et diplomatique, mais s'étend à une aide au développement, et à un soutien logistique accordé à l'Autorité palestinienne, qui en fait le donateur le plus important de l'Autorité palestinienne. Mais il ne faut pas oublier que l'UE est le premier partenaire commercial d'Israël, bien avant les Etats-Unis.

C'est ce qui fait que selon Berger, « vis-à-vis d’Israël, cette politique de la carotte et du bâton ne semble pas être très efficace ». Etant donné que l'Europe, selon ce principe, aurait promis à l'Etat hébreu davantage de coopération sur le plan technique et scientifique en contrepartie du règlement du volet israélo-palestinien. Une astuce trop faible puisqu’Israël compte surtout sur l'assistance offerte par les Etats-Unis. De plus, les Arabes considèrent cette politique stérile. « Pour Israël, il n'y a pas de risques, rien à perdre. Il s'agit plutôt de la carotte ou le statu quo », dit Hicham Youssef, porte-parole de la Ligue arabe (lire entretien).

Actuellement, certains observateurs commencent à être pris par une certaine lassitude vis-à-vis du sujet. Celui-ci est vu un peu partout comme une question qui consomme trop d’argent, d’efforts et de temps sans aboutir à des résultats. « Les bailleurs de fonds se posent la question : Pourquoi accordons-nous autant d'aide et importance au Moyen-Orient alors que d'autres régions du monde sont autant en besoin ? », souligne Berger.

D’ailleurs, l'Union européenne est persuadée d'avoir déjà joué un rôle très efficace dans le règlement du conflit, mais à sa manière. Pour elle, le facteur-clé pour le moment c'est la création d'un futur Etat palestinien. « Nous sommes convaincus que seule une Autorité palestinienne crédible aux yeux de son peuple et aussi de la communauté internationale, pourrait favoriser l'existence d'une entité légitime », explique Christian Leffler, directeur de l'unité du Moyen-Orient et du sud de la Méditerranée dans la Commission européenne.


Lentement, mais sûrement

Ce dernier affirme que l'UE est fortement impliquée dans le renforcement des institutions de l'Autorité palestinienne depuis le premier jour. Pour nous, la création d'un gouvernement où règne un système de présentation de compte sur le plan politique, une transparence dans la gestion des ressources publiques, une souveraineté de la loi, un respect des droits des citoyens, l'instauration d'une politique démocratique, d'une société civile pluraliste et une administration publique efficace, est une priorité.

Donc, il s'agit plutôt d'une politique persévérante et basée sur la promotion de la démocratisation et du développement au Moyen-Orient qui pourra porter des fruits à long terme. « Le seul moyen de lutter contre la politique d'expansion appliquée par Israël, c'est de consolider les institutions palestiniennes de manière à créer un fait accompli sur le terrain, c'est-à-dire des institutions fortes susceptibles de jouer un rôle de partenaire égal et surtout incontournable », explique Christian Berger.

Un appel au dialogue et à l'adoption d'instruments pacifiques même s'ils sont jugés classiques, reste pour l'Union européenne le seul moyen de régler le conflit. Ce qui justifie pourquoi l'Union est tellement attachée à la Feuille de route. « Nous sommes fiers que ce document soit largement un enfant européen. Et je suis également fier que son contenu soit devenu un enfant du Quartet », a lancé Solana lors d'une allocution devant le Parlement européen. « Je ne pense pas que ce document soit mort. Il est le seul et principal guide capable de faire sortir la situation de l’impasse actuelle », a déclaré Romano Prodi lors de sa dernière visite en Egypte.

Contre vents et marées, l'Union européenne se déclare toujours engagée dans l'ensemble de la région. « De Rabat à Téhéran, en passant par Riyad, notre implication est une nécessité », lance Christina Gallach. Et de conclure : « Il est dans notre intérêt de créer un climat de confiance dans la région. Puisque cela rendra l'Union européenne plus crédible aussi bien aux yeux des peuples arabes que de nos propres citoyens ».

Amira Doss et Randa Achmawi

L'UE doit exercer plus de pression sur Israël

Hicham Youssef, porte-parole de la Ligue Arabe, déplore l'incapacité de l'Union Européenne (UE) à imposer ses vues face aux Etats-Unis.

Al-Ahram Hebdo : Quel regard portez-vous sur le rôle de l'Union européenne dans le conflit au Proche-Orient?
Hicham Youssef : Si on pense au rôle européen dans son ensemble, on peut le considérer comme étant positif. Même si on peut dire aussi qu'il a des aspects négatifs. La performance de cette politique soulève parfois quelques interrogations. Je pense notamment aux résultats de la dernière réunion du Quartette en septembre dernier à New York. Nous avons noté que les positions émises au terme de celle-ci n'étaient ni justes ni équilibrées. C'est-à-dire que le Quartette a considéré qu'Israël avait le droit de se défendre. La Ligue arabe considère que les pratiques israéliennes dans les territoires palestiniens, comme la destruction des maisons ou les attentats ciblés, ne peuvent pas être considérées comme de l'autodéfense. On pense que l'Europe aurait pu défendre avec plus d'énergie ses positions traditionnelles sur cette question. Ou du moins s'opposer à ce genre de prise de position. Le problème, c'est que malgré les efforts déployés par les Européens pour tenter de faire avancer la situation chaotique au Proche-Orient, on doit reconnaître que les Etats-Unis sont les principaux acteurs dans ce dossier. Les seuls capables de le faire avancer. Nous considérons que les Etats-Unis ont la maîtrise totale sur ce plan. Lorsqu'ils ne veulent pas le faire avancer, le dossier reste paralysé. Ceci, malgré toutes les bonnes intentions européennes.

Par ailleurs, on remarque que l'Etat hébreu ne veut pas accorder un espace quel qu'il soit à la participation des Européens dans le processus de paix. Nous pensons aussi que les Européens ont de nombreuses cartes qu'ils pourraient employer pour faire pression sur Israël, mais ils ne les utilisent pas.

— Et quelles sont ces cartes ?
— La plupart de ces « cartes de pression » est liée aux relations économiques et commerciales, ainsi qu'aux activités de coopération scientifique et technologique. C'est pour cela que quand ils affirment utiliser la politique de la « carotte ou le bâton » au Proche-Orient. En réalité, on constate qu'il existe la carotte, mais il n'y a pas de bâton.

— Les Européens affirment pourtant avoir une contribution économique importante ?
— Ils ont un rôle positif et important en ce qui concerne l'aide économique accordée au peuple palestinien. Ce que nous saluons et apprécions beaucoup.

— Certaines voix affirment même que l'aide arabe n'a pas été à la hauteur de celle accordée par les Européens. Qu'est-ce que vous en dites ?
— Ceci n'est pas vrai. Il est vrai que les pays arabes doivent augmenter l'aide financière qu'ils accordent aux Palestiniens mais ceci ne veut pas dire qu'ils n'ont pas, jusqu'à présent, accordé une aide importante. Il ne faut pas exagérer sur cette question.

— Qu'attendent les pays arabes de la participation des Européens dans ce processus ?

— Ce que l'on espère, c'est qu'ils fassent plus de pression sur Israël. Et qu'ils arrêtent la coopération avec l'Etat hébreu.
— Mais les Européens répondent en disant que les Arabes sont en train de nouer des contacts avec des responsables israéliens ...

— Les quelques contacts qui ont eu lieu ne peuvent pas être comparés à la coopération solide sur le plan économique, scientifique et technologique existant entre l'Europe et Israël.

— On sait que les Européens ont eu un rôle lors de la constitution de la Feuille de route. Quelles sont les attentes qu'on a de ce document dans l'avenir ?
— C'est vrai qu'ils ont eu un rôle important. Mais il faut constater que la Feuille de route est « en panne » ou immobilisée, en ce moment.

— Et comment la ressusciter ?
— Seuls les Américains pourront faire cela.

— Et que doivent faire les Européens ?
— Tout ce qu'ils peuvent faire, c'est déployer des efforts diplomatiques et tenter d'influencer les positions américaines.

Propos recueillis par R. A.
 

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