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Développement
. Alexandrie, Qéna. Deux
villes qui ont connu des mutations extraordinaires ces dernières
années. Dans l'un de ces gourvernorats, c'est le recours au
secteur privé qui a permis le changement. Dans l'autre, c'est
un pouvoir fort qui ponctionne les habitants pour financer
les services. Lequel de ces deux modèles est le plus pertinent ?
Analyse croisée. |
Deux
modèles pour un même objectif |
| Tout le monde
estime que cela relève du miracle. Cela est vrai dans un sens.
Ceux qui se rendent à Qéna depuis Le Caire auront un choc,
un choc qui équivaut à celui de quelqu'un qui part du Caire
vers une ville européenne comme Genève. Bien sûr, cette ville
de Haute-Egypte n'a pas la prospérité de Genève. Mais elle
est encore plus propre que Genève, pourtant considérée comme
une ville trop propre. Qéna est aussi plus organisée, mieux
structurée. Genève vient d'embaucher encore 80 employés pour
surveiller le stationnement des voitures. Mais à Qéna les
amendes pour le stationnement irrégulier sont très lourdes.
Elles peuvent atteindre les 1 000 L.E.
Le
miracle donc du gouverneur de Qéna est d'avoir réussi à faire
passer une ville du Moyen-Age à une cité des temps modernes.
Et cela en l'espace de quatre ans seulement, depuis la prise
de fonction du général Adel Labib.
Alexandrie est
montrée ces dernières années comme un modèle de développement.
On remarque d'ailleurs immédiatement une propreté que la ville
n'a pas connue depuis les années soixante. Mais il suffit
de s'éloigner des grandes artères et d'aller dans les quartiers
populaires pour découvrir une autre réalité. Alors qu'à Qéna,
les petites ruelles ont le même niveau de propreté que les
grandes.
L'exemple alexandrin
diffère aussi dans son mode de financement. D'après le gouverneur,
la plupart des projets réalisés l'ont été grâce à des dons
d'hommes d'affaires. On ne dispose pas de chiffres exacts
sur le montant de ces dons. Mais il suffit de se balader dans
les rues d'Alexandrie pour en découvrir la présence, au moins
symbolique. Une fontaine qui porte le nom de celui-ci, qui
l'a financé, plus loin une place qui porte le nom de celui-là,
également donateur, etc. |
Les dotations étatiques se tarissent |
A chacun de
trouver son propre style de développement, selon ses moyens.
Car l'Etat n'arrive plus à assumer le fardeau que représentent
les municipalités. C'est ainsi que les dotations allouées
aux municipalités ont chuté dans le budget de 20 % à
18 % de 1990 à 2002, alors que les besoins de la population
ne cessent de croître, avec plus d'ordures, plus de consommation
et plus de voitures.
Il
semble qu'il existe un contrat implicite entre le gouvernement
central et les gouverneurs, qui stipule que chacun doit se
débrouiller pour développer ses propres ressources. Cela a
été indiqué clairement avec le terme « autofinancement »
dans les plans économiques annuels du ministère du Plan ces
dernières années. Et chacun doit le faire à sa manière :
solliciter l'aide des citoyens les plus aisés, comme à Alexandrie,
ou augmenter les revenus par la perception de taxes et d'impôts,
comme l'a fait le gouverneur de Qéna. Ou essayer les deux
options, mais sans beaucoup de succès, comme à Assiout.
La question ici
est de savoir pourquoi chaque gouvernorat applique un mode
de financement au détriment d'un autre. Le sens commun voudrait
que cela dépende de la personnalité de chaque gouverneur.
Le pouvoir symbolique extraordinaire dont jouit le gouverneur
donne l'impression que celui-ci est entièrement responsable
de ce qui se passe dans son gouvernorat. En fait, le gouverneur
est, selon la loi de l'administration publique de 1971, le
représentant du président de la République. Il est vrai que
le pouvoir local est aussi puissant que le pouvoir central,
mais il n'est pas absolu, surtout quand la société est dominée
par le pouvoir de l'argent. Autrement dit, les choix des sources
autonomes de revenus doivent être expliqués aussi par la nature
de la société qu'il gouverne. Dans un gouvernorat qui compte
beaucoup de citoyens puissants et riches comme Alexandrie,
il est difficile d'appliquer les lois draconiennes de Qéna. |
Paternalisme
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Mardi 6 octobre,
à 11h25 du matin, le gouverneur de Qéna, Adel Labib, reçoit
un entrepreneur dans son bureau. Assis face à cet entrepreneur,
il commence à attaquer l'homme d'affaires, car celui-ci a
dépassé les délais des travaux : « Vous êtes
un voleur », lance le gouverneur, tandis que l'autre
éponge sa transpiration. Il est clair qu'à Qéna le pouvoir
politique reste plus fort que le pouvoir de l'argent. Le gouverneur
a libéré l'espace public de l'emprise du secteur privé. Par
exemple, quand il a pris ses fonctions, les commerçants puissants
occupaient le trottoir, mais aussi une partie de la rue. Il
a réussi à leur imposer ses vues, et tous ont quitté le trottoir.
Le gouverneur
n'accepte pas de dons parce que selon lui, « dans
ce cas, les hommes d'affaires lui imposeront leurs lois ».
Le général Labib a préféré mobiliser les ressources auprès
de la population sous forme de taxes et d'impôts qui, selon
certains observateurs, pèsent sur les plus pauvres. Outre
les impôts que les citoyens payent pour l'Etat central, le
général a réussi à avoir le consentement du premier ministre,
et du conseil municipal de Qéna (PND et indépendants, pas
un seul représentant de l'opposition) pour imposer plus d'une
vingtaine d'impôts différents, sans parler des amendes de
300 L.E. si on jette un papier dans la rue, 1 000 L.E.
pour un dépassement de feu rouge. Le citoyen de Qéna doit
ainsi payer 2 L.E. en plus sur la facture d'électricité que
son compatriote du Caire.
Ce système n'est
pas très équitable, car tout le monde paie 2 L.E. sur la facture
d'électricité, sans prendre en compte la consommation d'électricité
et les revenus. Mais cela ne change pas les faits : la
plupart des gens interrogés à Qéna pardonnent au gouverneur
le manque d'équité pour ses résultats impressionnants.
En bref, le vrai
miracle du gouverneur de Qéna est d'avoir réussi à imposer
à la société civile de financer les travaux de la ville. Le
modèle d'Alexandrie est différent. Les habitants de la ville
racontent que quand leur gouverneur a pris ses fonctions en
1997, il a découvert que beaucoup de gens payaient des pots-de-vin
pour faciliter les papiers sollicités auprès du gouvernorat
ou pour contourner la loi. Le gouverneur a donc décidé de
barrer la route aux bureaucrates corrompus pour que le gouvernorat
lui-même reçoive des pots-de-vin sous forme de dons. Le gouverneur
ici n'a pas alourdi les citoyens avec les droits imposés à
Qéna. Mais pour avoir le soutien des hommes d'affaires, il
a privatisé des terres, des plages, la collecte des ordures,
et des biens publics.
Autrement dit,
si le gouverneur d'Alexandrie n'impose pas de taxes à ses
habitants, il leur donne moins que son homologue à Qéna. Les
plages d'Alexandrie témoignent de la vague des privatisations
qu'a subies la ville : il n'a plus qu'une seule plage
publique dans toute la ville. Pour qu'une famille modeste
aille à la plage, elle doit donc être à même de s'acquitter
des droits d'entrée. A Qéna, par contre, la corniche du Nil
reste toujours publique même après sa rénovation. D'autant
plus que le gouvernorat a mis des tables publiques gratuites
au service des gens. Une famille peut donc passer une superbe
soirée dans un endroit agréable, calme, vert et propre, sans
payer le moindre sou. Les filles, qui ont arrêté de sortir
dans cette ville avec le raz-de-marée islamiste des années
1990 et l'absence d'espaces publics convenables, apparaissent
de nouveau en public : une « révolution »
de mœurs au cœur de la Haute-Egypte, connue pour son conservatisme
pur et dur. |
Une troisième voie moins convaincante
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A Assiout,
la situation est différente. Quand on sort de la gare, on
remarque tout de suite un niveau de propreté bien inférieur
à celui de Qéna, et cela, bien que le revenu moyen à Assiout
soit supérieur à celui de Qéna, selon le rapport du développement
humain. Assiout occupe d'ailleurs la 13e place au niveau des
investissements fournis par le gouvernement central, tandis
que Qéna occupe la 15e place. Par le nombre et les marques
de voitures, par les magasins de luxe et lefast-food américain,
on remarque immédiatement la richesse. Ici, le gouverneur
n'a pas imposé le genre de taxes que l'on trouve à Qéna. Probablement,
la société est trop puissante, pour subir cela passivement.
De même, il n'a pas réussi à obtenir des dons comme son homologue
d'Alexandrie. Selon un responsable de ce gouvernorat, cela
est dû à la forte présence des chrétiens dans la ville qui,
selon lui, font des dons seulement à leurs associations et
aux églises. De toute façon, c'est normal que les chrétiens
fassent moins de dons, puisqu'ils pensent qu'ils contribuent
à financer l'Etat par les impôts, sans que ce dernier fournisse
le moindre sou à leurs églises et à leurs monastères, alors
qu'il finance des milliers de mosquées et d'institutions islamiques
dont la plus importante est Al-Azhar.
Qéna, Alexandrie,
deux types différents dans la mobilisation des ressources
autonomes et dans l'organisation des villes. Le premier repose
sur le pouvoir autoritaire de l'Etat, et le second dépend
du pouvoir de l'argent. Cela illustre le dilemme de l'Etat
égyptien : soit utiliser plus de pouvoir et de force,
soit reconnaître le pouvoir des hommes d'affaires pour obtenir
leurs dons. Reste à savoir quelle tendance va l'emporter au
niveau national. Mais dans l'un et dans l'autre, la population
est presque exclue de la prise de décision, puisque les conseils
municipaux n'ont pas un pouvoir réel, en raison de l'état
général de passivité politique que le régime a réussi à imposer
depuis des décennies.
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Samer Soliman |
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