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La vie mondaine
Musée . Les sculptures de Mahmoud Mokhtar, décédé en 1934, témoignent de son insoumission à la société. Son musée récemment réouvert laisse le visiteur nostalgique d'une renaissance oubliée.
Le goût du spleen

Tous les habitants de son bourg natal du Delta, aux environs de Mansoura, racontaient à sa naissance, vers 1891, la légende de son grand-père maternel exilé au Soudan par le khédive Ismaïl pour avoir incité les paysans à l'insurrection. Ce qui s'en suivra tient plutôt du miracle, et Mahmoud Mokhtar, encore enfant, avait déjà à faire avec une réalité épique qui le poursuivra tout le reste de sa vie. Ayant fait carrière au début du siècle dernier, l'air du temps était à la révolution avec notamment la figure de Saad Zaghloul et le souffle d'une résurrection pharaonique nationaliste qui l'emportait. Ce fut une époque où les théâtres s'intitulaient Ramsès et les institutions : Amon, Sphinx, etc. Lui-même, après avoir bâti sa propre légende de sculpteur, avait un jour déclaré au Chicago Tribune qui l'avait consacré comme étant le premier véritable sculpteur égyptien depuis la dynastie des pharaons : « Je cherche à travers les paysannes égyptiennes un modèle susceptible de créer un lien disjoncté depuis plus de 1 000 ans (...). Les Egyptiens ne bénéficiaient de liberté, et l'art ne peut vivre et évoluer que dans un climat de liberté ... ».

Ainsi semble-t-il avoir résumé toute la question de la grandeur et de la décadence, et également les raisons d'une vive nostalgie ressentie toutes les fois que nous passons actuellement par son musée, situé dans le jardin d'Al-Horriya (la liberté), juste en face de l'Opéra. En se rendant à ce musée, inauguré en 1962 et récemment réouvert après six ans de restauration, l'on ne peut éviter deux statues qui se tournent le dos (entre la place Tahrir ou celle de la libération, et la rue Tahrir à Doqqi). L'une, sculptée par le jeune Hassan Kamel, date d'il y a quelques mois et représente l'écrivain Taha Hussein, surnommé le doyen de la littérature arabe, « frêle, en état de cachexie, un peu crédule et méfiant » comme on ne l'a jamais connu. L'autre, datant de 1930, est de Mokhtar lui-même, portant toute la gloire d'un Saad Zaghloul pointant son index vers le ciel, sans vouloir en dire plus.

D'ailleurs, un buste en bronze de ce dernier leader adulé par Mokhtar veille en état d'alerte à la porte du musée mausolée regroupant quelques 87 pièces de sculptures et reliefs, quelques affaires et souvenirs personnels de l'artiste ainsi qu'une petite salle d'exposition et de conférence. Les multiples salles du musée en spirale s'ouvrent l'une sur l'autre, offrant le monde infini de Mokhtar en labyrinthe, avec tout autour des visages sculptés dessinant souvent un léger sourire mystérieux et vague. Ce sourire emprunté au sphinx, qui dépasse par son charme celui de la Joconde, se greffe comme une image de marque. Les statues diverses des paysannes avec leurs jarres dénotent d'une évolution notamment entre 1925 et 1930, passant de la finesse et du raffinement du style à la française à un sentiment d'éternité et de sérénité solide, à un équilibre interne, hérités de la tradition pharaonique. Car effectivement Mokhtar, ayant vécu longuement à Paris où il a suivi des études supérieures vers 1911, conciliait parfaitement les deux cultures.

Sous un éclairage feutré, se dégage une force lumineuse du marbre blanc des statues de la première salle. Isis (1929) trône avec ses seins nus et sa taille élancée. En travaillant la pierre, Mokhtar se voue entièrement à la sculpture pure et dure. Alors qu'avec le bronze, il se laisse plus aller dans ses compositions plastiques.

Faune (le dieu des champs), Le Fils du pays (rigolo), la caricature d'un Fainéant, La Sieste, La Méditation, La Mariée du Nil ou La Trouvaille, toutes ces œuvres que l'on semble connaître par cœur tellement elles nous sont proches mènent au saint des saints : la salle des Khamassines (Simouns, en pierre, 1929), l'une de ses œuvres magistrales. Contre vents et marées, elle subsiste. Et fait face à une autre statue en basalte poli, La Tristesse. C'est peut-être celle qui nous envahit en parvenant au sous-sol. La cacophonie des voix en provenance des bureaux administratifs, jouxtant la salle des conférences, rompt définitivement avec l'univers en rébellion de Mokhtar. De la réalité épique, on plonge d'un coup dans la réalité bureaucratique, avec une cohorte de fonctionnaires qui signalent que les catalogues du musée sont épuisés à une semaine près de sa réouverture, que la ligne téléphonique est en dérangement et que les journalistes ne peuvent prendre des photos que sur autorisation écrite accordée par un autre responsable dans le musée voisin de Mahmoud Khalil. En sortant, le personnel de sécurité doit garder un œil vigilant sur les visiteurs car les caméras automatiques et les détecteurs des métaux ne fonctionnent pas encore. Et dehors, devant le musée, une longue queue de voitures s'entassent entre les deux statues qui se boudent : celle d'un Saad Zaghloul vaillant et d'un malheureux Taha Hussein qui souffle la misère.

Dalia Chams

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Musée Mahmoud Mokhtar. Jardin d'Al-Horriya, Zamalek. Face à l'Opéra. Ouvert de 9h à 13h et de 17h à 21h. Entrée gratuite.

 

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