Al-Ahram
Hebdo : Vous êtes issu de la Nouvelle Vague française
qui a marqué le cinéma mondial, introduisant la notion d'auteur.
Pour être un auteur complet, faut-il écrire et réaliser son
film ?
Jean-Paul
Rappeneau : Il y a une part de continuité entre la conception
du sujet d'un film, sa mise en scène, le choix de son décor
et son montage. Si on maîtrise ses étapes, on est un auteur
complet, qui traduit sa vision du monde par un style authentique,
à l'instar de l'auteur d'un roman. Cette idée d'auteur a été
initiée, dans les années 1960, par les cinéastes de la Nouvelle
Vague, Truffaut, Godard, Louis Malle, etc. qui écrivaient
les scénarios de leurs films, parce que nous sommes un pays
de culture littéraire. Nous avons commencé par aimer les livres
avant les films. Notre littérature est très imagée, très poétique.
Des auteurs comme Stendhal et Proust sont aussi importants
pour moi que le cinéma. Mon film Le Hussard sur le toit
(1995), sur un hussard revenant des guerres d'Italie en 1832,
qui traverse la Provence ravagée par le choléra et rencontre
l'amour de sa vie, est adapté d'un roman de Jean Giono, qui
admire Stendhal. Le film est un assemblage de ces admirations.
Stendhal est le grand auteur d'un romantisme sec, sans sensiblerie.
C'est ce que j'espère être.
— Avez-vous
donc commencé par l'écriture avant la réalisation ?
— Non, j'ai commencé
paradoxalement par la réalisation. Au lycée, dans ma province
natale, j'ai tourné avec une caméra 16 mm des courts métrages,
où jouaient mes camarades. Ensuite, je suis parti à Paris
pour étudier le droit. J'ai rencontré, par hasard, Louis Malle,
qui cherchait un scénariste pour ses films. J'ai
signé les scénarios de deux de ses films, Zazi dans le
métro (1958), et Vie privée (1962), ainsi que le
scénario du film L'homme de Rio (1964, cité à l'Oscar
du meilleur scénario) de Philippe de Broca. Ce
faisant, j'ai eu la conviction de pouvoir écrire, mais dès
le départ je voulais faire des films comme metteur en scène.
— Alors
que la comédie frise la bouffonnerie grotesque souvent chez
les cinéastes, vous en faites un divertissement intelligent.
Pourquoi la privilégiez-vous dans vos œuvres ?
— La comédie est
mon caractère. Quand j'écrivais mon premier film, Vie de
château (1966), première version sérieuse de la seconde
guerre mondiale, qui se passe au moment du débarquement des
alliés, je ne pouvais pas m'empêcher de détourner les choses
pour voir l'ironie sous-jacente aux scènes les plus sérieuses.
En faisant ce genre de films, j'ai compris que j'étais un
auteur de comédie. Mon dernier film, Bon Voyage (nominé
à l'Oscar du meilleur film étranger de 2004), se déroule pendant
les deux des jours les plus sombres de l'Histoire de France,
suivant l'invasion allemande de 1940. Traiter ces périodes
difficiles, traumatisantes, avec gravité, ennuie le public.
Avec 60 ans de recul, l'ironie est le meilleur moyen d'en
parler.
— Pourquoi
sentez-vous le besoin de revenir sur les périodes de guerre
dans vos films ?
— Il y eut un grand
traumatisme dans les années 1940, et je ne suis pas certain
qu'il soit évacué de la pensée française. En moins d'un demi-siècle,
deux grands malheurs se sont abattus sur la France. En 1919,
lors de la première guerre mondiale, un millier de Français,
dont l'élite, ont disparu. 21 ans plus tard, une deuxième
guerre mondiale entraîne le plus grand effondrement de toute
l'Histoire de France, vieille de mille ans. Je
m'intéresse au destin de mon pays, et je suis parfois exaspéré
par les réactions politiques et sociales françaises. Pour
comprendre où vont les Français, il faut savoir d'où ils viennent.
Donc, revenir sur ces années, permet d'en tirer des leçons
pour éviter les erreurs et les illusions au présent. Patrick
Modiano, un grand romancier français, qui a co-écrit le scénario
de Bon Voyage (2002), et qui a écrit sur l'époque de
la guerre, pense avec moi qu'elle pèse encore sur le présent
des Français. En ce moment, un livre vient de paraître, La
France qui tombe, de Nicholas Baverez, où inquiet pour
le devenir de la France, il cherche dans le dernier chapitre
intitulé « Quand la France se réveillera »,
les raisons de l'espoir. Mais là où il y a espoir, résident
les points faibles. L'écho considérable qu'a eu ce livre explique
ma motivation à faire ces films. Ma recette est de garder
les yeux grands ouverts.
— Mais
enfin, Bon Voyage n'est-il pas un plaidoyer rassurant
en faveur des valeurs nationales ?
— J'y montre,
qu'en 1940, classe politique et élite, transis de peur, s'accusaient
mutuellement de la défaite devant les Allemands, au lieu de
maîtriser la situation. Certains sont restés pour transiger
avec l'ennemi, d'autres sont partis. Cette démission, sur
fond de déperdition, se reflète dans l'attitude burlesque
et ambivalente de Beaufort (Gérard Depardieu), un ministre
de l'Intérieur, et de sa protégée, Viviane (Isabelle Adjani),
une actrice. Cependant les gens du peuple, qu'incarnent Georges
Attal, Virginie Ledoyen, Dérangère et d'autres acteurs, prennent
leur destin en main. Ils se créent leurs propres valeurs autour
de la fraternité, l'amour, la solidarité. Un moment d'ironie
qui me plaît, en plein milieu de crise. D'où la naissance
du courage et de la résistance. Mon parti pris fut donc de
remplacer le rythme effréné du début par une valse figurant
une balade en finesse au fond de l'âme française qui retrouve
équilibre et cohérence à travers les valeurs sûres du courage,
de l'honneur et du droit.
— Comment
arrivez-vous à convaincre des vedettes, comme Deneuve, Adjani
et Depardieu, au prestige bâti sur des rôles dramatiques,
de jouer dans vos comédies ?
— C'est un défi
qui les intéresse. Avec un scénario bien ficelé, j'arrive
à les convaincre. C'est un moment capital, dont la lecture
amène les acteurs à se décider. Une fois, Yves Montand avait
craint de faire guignol aux côtés d'une Catherine Deneuve
prééminente dans Le Sauvage (1975), une comédie d'aventures.
Mais en y jouant, il a fini par gagner la sympathie du public.
Enthousiasmé, il a joué de nouveau le rôle d'un père volage
avec Isabelle Adjani, dans Tout feu tout flamme (1981).
Acceptant d'interpréter le rôle du turbulent cadet de Gascogne,
qui parle en vers et amoureux de sa cousine, dans Cyrano
de Bergerac (Oscar du meilleur film étranger, 1990), Gérard
Depardieu a décroché deux trophées, un César et le prix du
meilleur interprète masculin du Festival de Cannes. Fort de
ce succès, il est revenu faire un tandem avec Isabelle Adjani
dans Bon Voyage. Je saisis la densité de chaque acteur
pour mieux le diriger
— Pensez-vous
rivaliser avec l'humour d'un cinéma américain qui accapare
60 % de la part de marché en France ?
— Je n'ai pas
un plan établi. Les Français aiment mes films, peu nombreux
par ailleurs, et qui sont vendus dans d'autres pays. Je ne
fais un film que lorsque j'ai une passion pour un sujet. Je
m'investis tellement dans mon film, que ça devient une question
de vie. A la fin, je me trouve dans le vide, sortant d'une
grande histoire d'amour. |