Nous émettons de quelque part. D’un
lieu inconcevable pour l’imagination courte des tyrans,
de leurs sbires et des paternalistes de tout acabit.
Désert primordial où la parole rebelle fut conçue,
où l’arbre de la mémoire surgit, plongea ses racines
dans la terre assoiffée de justice, déploya sa frondaison
pour accueillir la palabre des chercheurs de vérité
aux lèvres gercées d’énigmes, à la face inspirée par
le message d’errance.
Ici La voix des Arabes libres.
Hommes et femmes refusant l’uniforme simiesque, le
garde-à-vous, l’hymne vengeur, les bruits de bottes,
les marches forcées, les barbelés de la patrie, la
bêtise des consensus, la peste de l’orgueil, la prison
de l’unique langue, de la religion unique, le folklore
débilitant des signes distinctifs : coiffures,
couvre-chefs, fichus, barbes, maquillage, médaillons,
pendentifs, anneaux, chapelets, amulettes et toute
la quincaillerie bimbeloterie ayant servi depuis belle
lurette à berner les peuples innocents. Autant de
linceuls prévus pour nous dès le berceau que nous
lacérons par plaisir pur et jetons à la face hideuse
des molochs qui ont voulu nous enterrer vivants.
Car vivants, nous le sommes, et nous
aimons la vie au-delà du supportable. D’autres ne
se rendent par compte qu’ils sont vivants. La vie
s’offre à eux en pure perte, par distraction, et c’est
par distraction qu’ils la prennent, ou alors la routine,
comme les piètres copulateurs du vendredi ou du dimanche.
Nous les désirants, les languissants,
les brûlés à l’intérieur, les fous d’amour, nous suivons
à la trace, à l’odeur et même à la rumeur. « Nous
faisons nos ablutions avec notre sang »,
et nous psalmodions jusqu’à l’évanouissement. Nous
mendions à sa porte sans rien perdre de notre dignité.
Ah ! Quel festin, les miettes qu’elle daigne
nous jeter !
Ici La voix des Arabes libres,
frères et sœurs siamois de tous les humains libres.
Comme eux candidats à l’arrachement et aux exils.
L’intérieur d’abord, quand on répugne
à hurler avec les loups, applaudir avec la claque,
courber l’échine avec les larbins, et que le partage
se réduit à la portion congrue, aux petits plaisirs
glauques et leurs lendemains qui déchantent. Quand
l’identité s’arrête à un lieu de naissance, un nom,
une croyance. Quand la différence exclut et stigmatise.
Quand le tribut versé à la quiétude de l’appartenance
vide inexorablement le trésor de l’âme. Quand la marge
extrême devient l’unique lieu vivable et vous condamne
au carrousel aveugle du malheur.
L’extérieur ensuite. Ô les chemins
minés de l’exil ! Et au terme de l’exode, la
terre promise qui se dérobe immédiatement sous vos
pieds. La fêlure qui s’installe. Vous ne saurez jamais
vraiment ici, ni vraiment là-bas. Œil schizophrène.
Battement du cœur et son double. Fantômes de l’enfance
à chaque coin de rue. Amertume de la dernière gorgée
du meilleur cru dans le plus beau des calices. Mais
peu à peu, vous vous faites une raison. Dur réapprentissage.
Vous habitez l’abri flottant du provisoire. Et surtout
vous découvrez que vous n’êtes pas seuls. Vous faites
partie dorénavant d’un peuple mutant, d’une tribu
fraternelle exemptée du prix du sang, se riant des
frontières, éprise de questions, hantée par l’infini,
non celui géographique des horizons, mais l’humain
pétri de chair et d’esprit, et que l’on ne peut scruter
qu’avec l’œil du cœur.
Ici La voix des Arabes libres.
Nous vous parlons de quelque part, et le temps nous
est compté. Car, n’hésitons pas à le dire, nous faisons
partie d’une espèce menacée de disparition. L’air
se raréfie autour de nous tant la pollution est généralisée,
la pire pour nous étant celle du langage. Que d’oiseaux-lyres
mazoutés peinent à remuer leurs ailes dans nos gorges.
Que de roses assiégées par les immondices n’ont plus
à cœur de libérer leur parfum. Que de mots nobles
et sincères sont traînés dans la boue, prostitués
et vendus à la criée sur les panneaux de réclame.
Nous nous insurgeons contre cette
aphasie programmée dont le dessein, cousu de fil blanc,
est le conditionnement des consciences avant leur
mise à mort.
Aussi notre message, s’il doit y
en avoir un, se résume-t-il en un seul mot tocsin :
résistance ! Oui, les périls montent, y compris
dans « la maison de l’âme ».
Nous en appelons au sursaut de l’humain
en l’homme. Il s’agit de reconquérir, dans le noyau
enténébré de l’identité humaine, cette part lumineuse
que bien des messagers se sont évertués à nous révéler
et dont il est arrivé à nos prédécesseurs les mieux
inspirés de faire bon usage, érigeant ainsi de rares
Andalousies qui n’attirent plus de nos jours que des
cyclopes à la gâchette facile, consommateurs effrénés
du fugace et du rien, dépourvues d’écho, coupées de
leur assise ombilicale.
Ici La voix des Arabes libres.
Pour des raisons d’éthique, nous émettons de nuit
plutôt que de jour. Tant d’étoiles se meurent et s’éteignent
en nous à notre insu. Nous voulons honorer notre serment
de veilleurs de la condition humaine. Garder pour
cela les yeux ouverts, les facultés aux aguets, cultiver
l’insomnie, entretenir le feu sacré, les pâturages
du rêve, le don de la vision, sans cesse affûter le
tranchant de la parole pour accueillir à l’heure dite
ses vagues inspirées, sa coulée primitive, ses vaticinations
et sa transe, ses tambours de rappel à l’insoumission,
ses violons et ses flûtes faisant se dresser les mamelons,
ses luths égrenant la trouble chamade des chrysalides
au bord de l’élan vital.
Chaque nuit, nous émettrons jusqu’à
l’aube. Contrairement aux haut-parleurs du matraquage
sonore, nous entrecouperons nos programmes de plages
de silence. Car il n’est de parole vraie que celle
fécondée par le silence consenti. Espace et temps
du retour sur soi, de l’examen, du doute, des petites
lumières et de l’illumination, du souffle évanescent
de la grâce.
Voici donc. La main de l’aube va
bientôt effacer la planche inspirée de la nuit. C’est
le moment pour les descendants de Schéhérazade de
se retirer sur la pointe des pieds. Et demain, il
faudra recommencer. Car le glaive sera de nouveau
suspendu sur nos têtes. Jusqu’à quand ?