| Une
grande tristesse s'est emparée de moi à cause de l'état du
cinéma égyptien. En participant au jury du Festival international
du film du Caire qui prendra fin le 17 octobre, j'ai imaginé
que c'était une bonne occasion pour les cinéastes étrangers
de faire la connaissance du cinéma égyptien, surtout des nouvelles
productions, indisponibles dans leur pays. Mais j'ai été surpris
de découvrir que le cinéma égyptien, vieux d'un siècle, n'a
trouvé qu'un seul film produit par la télévision à présenter.
La
première chose que m'avait dite l'un des membres du jury,
un grand réalisateur européen, est que l'une des raisons de
son enthousiasme à assister au festival était l'opportunité
de faire la connaissance du cinéma égyptien. Il m'a déclaré
qu'il en connaissait l'itinéraire historique qui le place
parmi les grandes écoles cinématographiques mondiales. Il
a ajouté qu'il regrettait de n'avoir pas eu la chance de connaître
les caractéristiques distinctives de ce cinéma.
Je
ne savais que dire à ce réalisateur sauf que cette année n'est
certes pas la meilleure dans l'histoire du cinéma égyptien
et que, malheureusement, l'Egypte ne présentera qu'Amour
de jeunes filles, réalisé par le jeune Khaled Al-Haggar,
sans lequel il n'y aurait aucun sens ni aucune justification
à la tenue du festival. J'ai voulu consoler l'homme, je lui
ai alors donné un livre sur le cinéma égyptien du critique
français Georges Sadoul datant des années 1960 et retraçant
l'itinéraire des anciens films égyptiens.
Mais
ce que j'ai évité de dire à mon collègue c'est qu'il y a seulement
une semaine, l'administration du festival recherchait en vain
un film égyptien susceptible de nous représenter dans la compétition
officielle qui comprend 9 prix. D'ailleurs, le président du
festival, Chérif Al-Choubachi, s'attendait à la participation
d'un second film égyptien dans la compétition, mais sa productrice
a téléphoné à la dernière minute pour s'excuser.
L'hiver
dernier, je faisais partie du jury de la FIPA qui se tenait
à Biarritz en France et je me souviens qu'un très grand nombre
de films qui participaient étaient français et que la France
même, pays hôte, a remporté un nombre non négligeable de prix.
Ce
que je regrette vraiment, c'est que ma participation au jury
m'interdit éthiquement de publier mon opinion sur les films
en compétition. Car les délibérations de la commission conformément
aux traditions internationales doivent rester secrètes et
seul le résultat final est rendu public par le président au
moment même de la clôture. Sinon, j'aurais parlé en détail
de ce film dans lequel ont joué Leïla Eloui, Hanane Tork,
Achraf Abdel-Baqi, Khaled Aboul-Naga et le jeune Ahmad Barrada,
dont le nom est passé des courts de squash aux pages des faits
divers, avec le souhait de le voir figurer dans les pages
arts.
Tout
ce que je me trouve en droit de faire, c'est de présenter
mes salutations à mon cher ami Mamdouh Al-Leissi pour avoir
produit ce film qui devrait connaître un grand succès commercial.
Pour
pallier la faiblesse du cinéma égyptien qui va perdurer selon
moi lors des prochaines éditions, je propose au président
du Festival, Chérif Al-Choubachi, de présenter un panorama
du cinéma égyptien. Ceci en consacrant une salle pour projeter
les meilleurs films produits par le cinéma égyptien, tout
en mettant l'accent sur le nouveau cinéma, méconnu à l'étranger.
Il faut fixer un programme bien déterminé comprenant des conférences
avec certains cinéastes critiques. Dans ce contexte, il est
nécessaire de préparer des publications en langues étrangères
sur le cinéma égyptien et les responsables de l'industrie
cinématographique, à vendre à l'intérieur de la salle. Ce
panorama est une tradition suivie par d'autres festivals internationaux.
Un tel panorama est une sorte de musée vivant retraçant l'histoire
du cinéma égyptien, même si ses films diffèrent d'une année
à l'autre.
En
réalité, ma tristesse était double au cours du festival. Non
seulement à cause de l'état du cinéma, mais aussi à cause
de l'état de la presse. J'ai refusé d'accorder des entretiens
à six publications hebdomadaires qui s'attelaient à chercher
le scandale, les points négatifs et les rumeurs. Les questions
qu’on me posait comprenaient les réponses qu'ils voulaient
entendre. Comme par exemple : approuvez-vous toute l'attention
portée au cinéma français par le Festival pour la simple raison
que son président a longuement vécu en France et en est passionné ?
En entendant la question, j'essayai d'expliquer au jeune journaliste
la portée de la présence de ces films, en lui répétant que
la question n'avait rien à voir avec les années que Choubachi
avait passées en France. Et qu'au contraire, ces années ont
contribué à tisser des relations avec maintes personnalités
artistiques françaises mises au service du festival. Ses bonnes
relations par exemple avec Jean-Claude Brialy sont derrière
le fait que cet artiste renommé ait accepté de présider le
jury.
Quant
à l'hommage rendu au cinéma français, il s'agit d'une nouvelle
idée que le festival a lancé cette année, selon laquelle un
des cinémas représentés est choisi chaque année comme invité
d'honneur. A mon avis, c'est là une occasion exceptionnelle
d'en savoir plus sur ce cinéma. Quand 50 films français sont
présentés, voilà une occasion qui ne se reproduit pas souvent.
Une occasion surtout pour notre public qui ne connaît que
le cinéma hollywoodien.
Toutes
les opinions penchent pour faire de l'Italie l'invitée d'honneur
de la prochaine édition. Choubachi n'a pas vécu en Italie,
que diront-ils alors ? Que ceci s'explique par les longues
années qu'a passées dans ce pays le ministre de la Culture,
Farouk Hosni, en tant que président de l'Académie égyptienne
à Rome. Et dans les deux cas, le lecteur ne tirera pas profit
de tels propos qui tentent de compenser le manque d'analyse
par une explication personnelle des choix.
Ainsi,
le jeune journaliste se rendait compte qu'au lieu de lui donner
de quoi attaquer le festival, je lui présentais des informations
complètes, par respect pour le lecteur qui sans doute s'intéresse
plus à Jean-Claude Brialy et à la raison de sa présence, plutôt
qu'à s'entendre dire que c'est le long séjour de Choubachi
en France qui en est l'unique raison. J'ai
été affligé par l'état de plusieurs journaux qui inculquent
aujourd'hui à une nouvelle génération de journalistes l'idée
que l'information réelle se réduit au scandale. Il
y a d'ailleurs une grande différence entre la presse et les
calomnies. Certains journaux pourraient refuser de publier
de telles calomnies ou critiques et se concentrer sur une
mission plus noble, à savoir d'apporter du nouveau au lecteur,
faisant de lui un citoyen cultivé et conscient de l'état des
choses, et non pas un citoyen qui se contente des rumeurs
sur les stars ou sur les relations entre personnalités éminentes.
Le
festival a eu lieu deux semaines après la décision du grand
journaliste Mohamed Hassanein Heykal d'arrêter d'écrire, à
l'occasion de son 80e anniversaire. Si ce sont les gens comme
Heykal qui s'arrêtent, et s'ils sont suivis d'une génération
qui induit en erreur ses lecteurs et qui croit que l'information
dans la presse repose sur les calomnies et les rumeurs, ceci
nous inquiète autant sur l'avenir de la presse en Egypte que
sur celui du cinéma.
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