Tous
les habitants de son bourg natal du Delta, aux environs
de Mansoura, racontaient à sa naissance, vers 1891,
la légende de son grand-père maternel exilé au Soudan
par le khédive Ismaïl pour avoir incité les paysans
à l'insurrection. Ce qui s'en suivra tient plutôt du
miracle, et Mahmoud Mokhtar, encore enfant, avait déjà
à faire avec une réalité épique qui le poursuivra tout
le reste de sa vie. Ayant fait carrière au début du
siècle dernier, l'air du temps était à la révolution
avec notamment la figure de Saad Zaghloul et le souffle
d'une résurrection pharaonique nationaliste qui l'emportait.
Ce fut une époque où les théâtres s'intitulaient Ramsès
et les institutions : Amon, Sphinx, etc. Lui-même,
après avoir bâti sa propre légende de sculpteur, avait
un jour déclaré au Chicago Tribune qui l'avait
consacré comme étant le premier véritable sculpteur
égyptien depuis la dynastie des pharaons : « Je
cherche à travers les paysannes égyptiennes un modèle
susceptible de créer un lien disjoncté depuis plus de
1 000 ans (...). Les Egyptiens ne bénéficiaient
de liberté, et l'art ne peut vivre et évoluer que dans
un climat de liberté ... ».
Ainsi
semble-t-il avoir résumé toute la question de la grandeur
et de la décadence, et également les raisons d'une vive
nostalgie ressentie toutes les fois que nous passons
actuellement par son musée, situé dans le jardin d'Al-Horriya
(la liberté), juste en face de l'Opéra. En se rendant
à ce musée, inauguré en 1962 et récemment réouvert après
six ans de restauration, l'on ne peut éviter deux statues
qui se tournent le dos (entre la place Tahrir ou celle
de la libération, et la rue Tahrir à Doqqi). L'une,
sculptée par le jeune Hassan Kamel, date d'il y a quelques
mois et représente l'écrivain Taha Hussein, surnommé
le doyen de la littérature arabe, « frêle, en
état de cachexie, un peu crédule et méfiant »
comme on ne l'a jamais connu. L'autre, datant de 1930,
est de Mokhtar lui-même, portant toute la gloire d'un
Saad Zaghloul pointant son index vers le ciel, sans
vouloir en dire plus.
D'ailleurs,
un buste en bronze de ce dernier leader adulé par Mokhtar
veille en état d'alerte à la porte du musée mausolée
regroupant quelques 87 pièces de sculptures et reliefs,
quelques affaires et souvenirs personnels de l'artiste
ainsi qu'une petite salle d'exposition et de conférence.
Les multiples salles du musée en spirale s'ouvrent l'une
sur l'autre, offrant le monde infini de Mokhtar en labyrinthe,
avec tout autour des visages sculptés dessinant souvent
un léger sourire mystérieux et vague. Ce sourire emprunté
au sphinx, qui dépasse par son charme celui de la Joconde,
se greffe comme une image de marque. Les statues diverses
des paysannes avec leurs jarres dénotent d'une évolution
notamment entre 1925 et 1930, passant de la finesse
et du raffinement du style à la française à un sentiment
d'éternité et de sérénité solide, à un équilibre interne,
hérités de la tradition pharaonique. Car effectivement
Mokhtar, ayant vécu longuement à Paris où il a suivi
des études supérieures vers 1911, conciliait parfaitement
les deux cultures.
Sous
un éclairage feutré, se dégage une force lumineuse du
marbre blanc des statues de la première salle. Isis
(1929) trône avec ses seins nus et sa taille élancée.
En travaillant la pierre, Mokhtar se voue entièrement
à la sculpture pure et dure. Alors qu'avec le bronze,
il se laisse plus aller dans ses compositions plastiques.
Faune
(le dieu des champs), Le Fils du pays (rigolo),
la caricature d'un Fainéant, La Sieste,
La Méditation, La Mariée du Nil ou La
Trouvaille, toutes ces œuvres que l'on semble connaître
par cœur tellement elles nous sont proches mènent au
saint des saints : la salle des Khamassines
(Simouns, en pierre, 1929), l'une de ses œuvres magistrales.
Contre vents et marées, elle subsiste. Et fait face
à une autre statue en basalte poli, La Tristesse.
C'est peut-être celle qui nous envahit en parvenant
au sous-sol. La cacophonie des voix en provenance des
bureaux administratifs, jouxtant la salle des conférences,
rompt définitivement avec l'univers en rébellion de
Mokhtar. De la réalité épique, on plonge d'un coup dans
la réalité bureaucratique, avec une cohorte de fonctionnaires
qui signalent que les catalogues du musée sont épuisés
à une semaine près de sa réouverture, que la ligne téléphonique
est en dérangement et que les journalistes ne peuvent
prendre des photos que sur autorisation écrite accordée
par un autre responsable dans le musée voisin de Mahmoud
Khalil. En sortant, le personnel de sécurité doit garder
un œil vigilant sur les visiteurs car les caméras automatiques
et les détecteurs des métaux ne fonctionnent pas encore.
Et dehors, devant le musée, une longue queue de voitures
s'entassent entre les deux statues qui se boudent :
celle d'un Saad Zaghloul vaillant et d'un malheureux
Taha Hussein qui souffle la misère. |