| Le
Tchad a inauguré cette semaine un gigantesque oléoduc reliant
le champ pétrolier de Doba au port camerounais de Kribi. Cela
marque la montée en puissance du continent africain, bien
que doté d'à peine 7 % des réserves mondiales de pétrole,
qui parvient de plus en plus à capter les faveurs des compagnies
pétrolières et des pays consommateurs, tirant profit des inquiétudes
qu'inspire le Moyen-Orient, en particulier depuis le 11 septembre
2001.
Les
réserves africaines, bien qu'elles ne représentent qu'environ
un dixième de celles du Moyen-Orient (77,4 milliards de barils,
contre 685,6 milliards), n'ont été mises en production que
tardivement : à partir des années 1950 en Algérie, au
Gabon, Congo et Angola. Dans les années 1960 pour la Libye
et le Nigeria.
Par
comparaison, l'exploitation pétrolière aux Etats-Unis, en
Russie et en Indonésie remonte au XIXe siècle et celle au
Moyen-Orient et en Amérique latine au début du XXe siècle.
L'attrait
du pétrole africain est avant tout stratégique : il y
a tout juste 30 ans, le premier choc pétrolier, dans la foulée
de la Guerre du Kippour, rappelait brutalement aux pays occidentaux
l'acuité de leur dépendance énergétique et soulignait la nécessité
de diversifier autant que possible les approvisionnements.
Et
pour cela, « l'Afrique est vraiment la cible-clé »,
résume Jean-Pierre Favennec, expert auprès de l'Institut Français
du Pétrole (IFP).
Cette
volonté s'est renforcée après les attentats du 11 septembre
2001 aux Etats-Unis : les Américains se sont fixés pour
objectif d'accroître à 25 % (contre 15 % actuellement)
la part de leurs importations de brut en provenance d'Afrique
de l'Ouest d'ici 2015.
Cette
offensive leur permet à la fois d'accroître leur influence
politique et de préserver leurs propres réserves de brut.
Leur politique, relayée grâce à l'envoi sur place d'une série
d'émissaires, est « extrêmement active, certains diront
trop active, alors que l'Europe est passive », souligne
M. Favennec.
La
production africaine représente pour l'heure environ 10 %
du total mondial réparti sur deux grandes zones géographiques
(Afrique du Nord et Afrique de l'Ouest).
Le
pétrole africain, même si son coût d'extraction est plus élevé
qu'au Moyen-Orient en raison notamment d'un grand nombre de
sites offshore, présente une bonne qualité d'ensemble et une
faible teneur en souffre : il est léger, et contient
donc naturellement beaucoup d'essence et de gazonne, qui sont
« des produits recherchés », souligne M.
Favennec.
Géographiquement,
l'Afrique est en outre bien placée pour envoyer sa production
vers l'Amérique du Nord et l'Europe, gros consommateurs de
brut.
Autre
atout, en dépit de la fragilité de certains régimes, les pays
africains du pourtour du Golfe de Guinée proposent globalement
« un système juridique relativement favorable aux
investisseurs étrangers en termes d'accès à la ressource et
de régimes fiscaux », comparé à d'autres pays producteurs
(Moyen-Orient, Venezuela, Mexique, Russie ou Chine), note-t-il.
Mais
cette manne constitue un très fort facteur d'instabilité politique
et ne profite guère aux populations locales, comme l'illustrent
les troubles récurrents au Nigeria.
« Lorsqu'il
y a pétrole, il y a conflit », résume Philippe Hugon,
professeur d'économie à l'Université Paris X, rappelant les
guerres financées par ce moyen (Biafra, Angola) et l'étendue
de la corruption.
Le
Tchad saura-t-il éviter ces pièges ? « C'est
vrai qu'il y a davantage de contrôle maintenant »,
tempère M. Hugon. « On peut dire globalement que le
risque est peut-être un peu moins important aujourd'hui qu'il
y a dix ans. Mais il y a quand même un risque de dérive :
la manne est trop importante, les enjeux sont trop stratégiques,
les convoitises trop grandes », conclut-il. |