Le militaire
aux côtés du général Hosni Moubarak dans la chambre
des opérations des Forces de l'air pendant la guerre
du 6 octobre, c'était lui : Salah Al-Manawi, qui
arborait alors les galons de brigadier, était le commandant
en chef des opérations aériennes. Le matin du
6 octobre, devant la grande carte de la salle d'opération,
il préparait « l'heure 1400 », comme
l'appellent les militaires, c'est-à-dire 14h00.
Dans son
appartement de Manial Al-Roda, tout est en ordre. L'austérité
du décor confirme que l'on est bien chez un militaire
« endurci », certificats et trophées
à l'appui. L'anniversaire de la guerre du 6 octobre
le replonge dans sa jeunesse, et les souvenirs d'une
carrière militaire exemplaire affluent. « Cette
date m'est vraiment et spécialement très chère, surtout
que j'ai eu l'honneur d'y jouer un rôle direct ».
La fierté se ressent dans ses propos, la fierté de celui
qui a rédigé un chapitre important de l'Histoire. « Même
30 ans après, plein de souvenirs viennent commémorer
cette victoire, laquelle a inculqué tant de leçons et
de théories au monde entier : le choix de la date,
de l'heure, les conséquences ... ».
Sa photo
en uniforme, dans la salle de séjour, sert de talisman.
Il est assis à proximité, entouré de ses certificats.
Bref, tout le décor le remet dans sa peau de commandant.
« Les
préparatifs de la guerre d'octobre ont commencé au lendemain
de la défaite de 1967. Nous avions pour tâche principale
de reconstruire les forces aériennes. Nous avons passé
des années à former nos pilotes et à les entraîner à
utiliser les engins disponibles à l'époque. Ceux-ci
n'étaient ni modernes ni sophistiqués. Mais, nos pilotes
ont pu quand même s'en servir et vaincre. De quoi nous
rendre vraiment fiers d'Anouar Al-Sadate qui a décidé
de faire la guerre tout en connaissant l'état de nos
armes ». Le sourire aux lèvres, le regard perçant,
il ressuscite, avec une certaine euphorie, les souvenirs.
« L'une des particularités de la guerre du 6
octobre a été, sans doute, la perfidie stratégique qui
a précédé l'heure H. Et c'est ce qu'on enseigne, toujours,
aux instituts et facultés militaires partout dans le
monde ».
Un plan
pointilleux a été mis en place par Hosni Moubarak, à
l'époque commandant des Forces de l'air. « Moubarak
était dans la confidence. Il connaissait l'heure H,
quelques jours avant le déclenchement de la guerre,
mais il ne m'a informé que deux jours avant, dans le
but d'organiser les attaques de nos pilotes. L'information
a été gardée sous les sceaux du secret, entourée de
la plus grande confidentialité ».
Et de poursuivre :
« Je
me souviens qu'il y avait un code ou plutôt un mot de
passe entre les divers commandements, mais j'ai refusé
de leur communiquer l'heure H par téléphone. Nous avons
décidé de couper les contacts téléphoniques 48 heures
avant la guerre pour garantir cette confidentialité ».
Al-Manawi a alors pris l'initiative de se rendre en
personne chez chacun des chefs brigadiers des forces
de l'air afin de les mettre au courant de l'heure H.
« En
tant que commandants, nous étions supposés être surveillés
par l'ennemi, de quoi nous pousser à prendre beaucoup
de précautions. La veille, nous avons décidé que chaque
commandant devrait sortir se promener avec sa famille
et se montrer en public pour camoufler toute intention
de guerre, tandis que d'autres commandants étaient partis
pour la Hongrie en vacances », raconte-t-il.
De son
côté, le commandant en chef des forces de l'air avait
annoncé qu'il était attendu le 6 octobre même en Libye
pour une visite officielle accompagné par d'autres subalternes.
L'avion affecté pour ce voyage est resté à l'aéroport,
sachant qu'il était observé par les radars israéliens
jusqu'à l'heure H. Bref, plein d'astuces visant à détourner
les regards des pistes réelles. « Ainsi, les
forces israéliennes ont été surprises par nos pilotes
planant sur leurs têtes ».
Son amour
pour l'aviation se lit nettement dans ses yeux. C'est
toute une passion qu'il a cultivée au fil du temps.
Après avoir terminé ses études à l'école militaire en
1950, il se sentait déjà fasciné par le monde de l'aviation ;
il n'avait en fait qu'un seul rêve : devenir pilote
de chasse. Il a alors décidé d'entamer d'autres études
spécialisées à l'école des Forces de l'air. Mais son
père s'y opposa.
« Il
était terrorisé par une peur paternelle et a refusé
de signer mes papiers d'admission. Je ne pouvais que
signer moi-même la demande d'admission à sa place !! ».
Un fait qui lui attirera les foudres de toute la famille
pendant un certain temps.
Toutefois,
Salah Al-Manawi a pu défendre son rêve. A l'école d'aviation,
il a reçu toute l'estime de ses professeurs. « Je
me souviens même que j'ai été choisi parmi les premiers
groupes de pilotes qui ont eu la permission de faire
des vols sur les territoires israéliens pendant les
années 1950 ».
Au détour
de la conversation, Manawi évoque le souvenir d'un cadeau
qui lui est particulièrement cher : deux stylos
en or. « Je devais entraîner un groupe de 9
pilotes pour faire un spectacle de voltige aérienne.
Je me souviens que le président Nasser était de retour
d'un voyage en Europe et qu'il devait assister au spectacle
avec le roi de Grèce. J'avais pris froid la veille du
spectacle, et le médecin m'a interdit de voler, mais
j'ai insisté. Le spectacle a plu, et le général Sedqi
Mahmoud, le commandant en chef de l'aviation, m'a offert
ces deux stylos dorés qui lui avaient été offerts par
Nasser lui-même ».
Nommé
afin d'entraîner les pilotes des forces aériennes au
lendemain de la défaite de 1967, il lui a fallu deux
ans de travail pour devenir chef des opérations des
Forces de l'air. « Occupant ce poste, j'ai refusé
de m'intéresser aux affaires bureaucratiques. J'ai préféré
assumer mon rôle parmi les combattants sur le terrain.
Je voulais être proche d'eux ».
Il s'agit
surtout d'un perfectionniste. « Je me souviens
également que j'ai demandé au maréchal Al-Gamassi, chef
des opérations de l'armée égyptienne à l'époque, de
m'accorder le droit d'exprimer mon avis en tant que
chef des opérations, même s'il n'allait pas les prendre
en considération. Et, en fait, il me donnait toujours
le droit d'exprimer mon avis et de transmettre l'opinion
de mes pilotes, une manière de renforcer l'entente entre
les divers secteurs de l'armée ».
Et puis
d'ajouter sur un ton très paternel. « Pendant
plus de 7 ans, j'ai traité les soldats et les pilotes
comme mes propres fils. L'un des moments les plus durs
pour nous tous a été la mort du pilote Atef Al-Sadate,
le jeune frère du président Sadate. On ne savait pas
comment en informer le président. Après des moments
de réflexion et d'embarras, le général Hosni Moubarak
a pris en charge d'appeler le président Sadate au téléphone
pour lui annoncer la nouvelle. L'attitude de Sadate
nous a tous donné une vraie leçon de dévouement. Il
a répondu : Atef n'est pas meilleur que les autres
pilotes décédés défendant leur patrie ».
Manawi
raconte les faits en véritable témoin. Mais au bout
d'un certain temps, il s'est lassé d'être au cœur des
événements. Il avait hâte de vivre un peu à l'abri,
de pouvoir vivre au calme auprès de sa famille après
avoir vécu trois guerres sur le front. Le général décide
alors de prendre sa retraite. En 1979, il ôtera l'uniforme
à jamais.
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