Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Nulle part ailleurs

 

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Les analyses
de Heykal
Portrait
Littérature
Livres
Arts
Société
Sport
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine
Enseignement . Apprendre par cœur, réciter les leçons dictées dans les livres scolaires officiels ... Et surtout, ne pas s'écarter de la ligne tracée par le professeur. Ainsi fonctionne le système éducatif égyptien, sapant dès le plus jeune âge tout esprit critique.
Bâillonnés dès les bancs de l'école

C’est le cours d’histoire. Une soixantaine d’élèves du cycle préparatoire écoutent attentivement leur professeur. Durant toute la leçon, personne n’a osé le perturber, ni même lui poser une question alors qu'il est sur le point de terminer son monologue. « Les atouts de la Révolution de 1952 ont été salutaires pour le peuple égyptien », relève Sami, 52 ans, qui enseigne depuis 20 ans, avant d’énumérer les bienfaits de cette révolution. Soudain, une voix s'élève pour l'interrompre. « Mais la Révolution de 1952 n’a pas atteint tous ses objectifs, j’ai lu cela dans un livre rédigé par un grand écrivain », explique Mahmoud, seul élève à avoir le courage d’exprimer un avis diffèrent à celui professé dans les livres scolaires. Contrarié par l’attitude de l'élève, le professeur d'histoire, n'hésite pas à le tancer. « Ne te mets pas dans la peau d'un philosophe. Si tu transcris un tel jugement à l’examen, tu vas droit à l'échec, jeune savant. Ta thèse doit concorder à celle dictée par le ministère de l’Education », lance l'enseignant sur un ton ironique.

Ce type de scène se produit dans de nombreuses écoles. Aujourd’hui, environ 17 millions d'enfants sont scolarisés en Egypte, et rares sont les enseignants qui tentent de développer un esprit d'analyse chez leurs élèves. Ce manque de liberté d’expression est dû non seulement au système éducatif, mais aussi aux livres scolaires et aux sujets d'examens. « On a reçu un enseignement qui ne nous permet pas de donner un avis sur un sujet quelconque. En classe, c’est seulement le professeur qui parle. Et lorsqu’une question est posée à l’examen nous invitant à porter notre propre jugement, j’ai l’impression que ce n'est qu'une façade pour montrer que le système éducatif est libéral. De telles questions sont souvent proposées aux élèves, mais la plupart d'entre eux préfèrent les contourner car ils ne sont pas habitués à donner leurs commentaires », explique Nasma, 15 ans, étudiante en première secondaire dans une école privée.

Bien que l’Egypte dépense 33 milliards de L.E. dans ce secteur, les élèves acquièrent 60 % de leurs connaissances hors de l'enceinte de l’école, selon une étude menée par le ministère de l'Education. « Les livres scolaires, la méthode d'enseignement sont insipides. C'est une vision stéréotypée du système éducatif. Quant aux professeurs, ils doivent se soumettre à ce système », poursuit Kamal, étudiant en troisième année secondaire, dans une école privée.

Aboul-Ezz Al-Hariri, vice-président de la commission de l’éducation au Parlement, assure que les écoles ne sont pas en mesure de développer l'esprit d'analyse chez l'élève. « C’est l'apprentissage aveugle qui prime, le règne du par cœur », déplore-t-il. « En classe, le professeur doit faire une course contre la montre pour transmettre le maximum d’informations en un temps record de 45 minutes afin de terminer avant la fin de l’année son programme souvent bien chargé. Comment voulez-vous donner une marge de liberté aux élèves, les aider dans leur apprentissage de la démocratie lorsque la classe compte plus de 70 étudiants ? Pas le temps de discuter, encore moins de développer un esprit critique », poursuit Hariri.


Bibliothèque épurée

Face à de telles conditions, les seules chances dont disposaient les élèves pour s’exprimer, à une certaine époque, étaient les radio-scolaires, les cours de dessins et de rédaction. Mais il semble que ces séances sont devenues aussi insipides que le reste, car régies par une discipline de fer de la part des professeurs et du personnel administratif. Le salut de drapeau, moment durant lequel les élèves peuvent s'exprimer, est souvent écourté par manque de temps. Et lorsqu'un élève a l'occasion de prendre la parole, c’est souvent le chef d'établissement ou le professeur qui lui dictent la nature de son discours. Il se contente alors de réciter quelques versets du Coran ou de lire les nouvelles rapportées par les quotidiens. Aucune opportunité d'exprimer son avis n'est laissée. La situation est encore pire pendant le cours de rédaction. « Avant les examens de fin d’année, le professeur distribue plusieurs sujets de rédaction à apprendre par cœur afin de nous préparer à l'examen, et par conséquent, décrocher une bonne note. Au lieu de laisser l'élève développer son propre style et donner libre cours à son imagination, il est obligé de reprendre les formules d'une recette qui lui assurera sa réussite. C’est une politique visant à effacer la personnalité de l'enfant en lui imposant des idées bien définies qu'il doit suivre », s'indigne Soha, élève en 2e préparatoire dans une école publique.

Reste alors la bibliothèque, cette fenêtre à travers laquelle ils peuvent s'épanouir et avoir un idée du monde qui les entoure. D'après Suzanne Fakhri, professeur et bibliothécaire dans une école publique, les livres de la bibliothèque sont triés au scalpel. C'est un comité formé d'anciens professeurs, de la directrice et du responsable de la bibliothèque qui décide du choix des livres à mettre en circulation. « Les élèves par exemple ne doivent pas lire des livres qui risquent de les pousser à l'extrémisme religieux, des livres qui développent certaines tendances politiques, ce qui provoquerait une certaine confusion dans leurs idées », explique Suzanne. Et les livres qui parlent du sexe sont proscrits. « C’est le grand tabou », note Aymane, étudiant en 2e préparatoire, qui cherche toujours à en savoir plus par le biais d'Internet.

Une liberté d'expression quasiment absente dans les cours et les activités, mais aussi dans l'emploi du temps et la discipline. Les élèves ne peuvent ainsi pas refuser un horaire qui ne leur convient pas. Sahar, étudiante en 3e année préparatoire, rapporte que cette année l’administration de l’école leur a imposé 9 cours, au lieu de 8 par jour. « En fin de journée, je suis épuisée et arrivée au dernier cours, je n’arrive plus à assimiler. On s'est entendu mes camarades et moi pour aller voir la directrice. Elle n'a rien voulu entendre. Sa réponse a été catégorique : nous avons un programme à terminer et un règlement à respecter », s’indigne Sahar.


Changement de système à l'étude

Cependant, le cas n’est pas le même partout. Dans les écoles internationales influencées par la culture européenne et celles où sont scolarisés les enfants de l'élite, la situation est tout autre. Selon Dina Abdel-Latif, professeur à l’école Harraniya aux Pyramides, le règlement intérieur garantit certains droits aux étudiants. Par exemple, lorsqu'un professeur a donné trop de devoirs ou a dépassé ses prérogatives avec un élève, ce dernier a le droit de porter plainte auprès de l'administration, qui se charge de redresser la situation.

« On ne pousse pas les enfants à avoir un esprit critique, à formuler un avis à travers une logique. Dans les pays civilisés, on commence cet apprentissage dès le plus jeune âge de l'enfant », poursuit Al-Hariri. « Comment pourrions-nous apprendre à nos enfants à pratiquer la démocratie dans nos écoles alors que l’ambiance générale en manque. La soi-disant démocratie dont on nous parle n'est qu'une apparence et les élections ne sont qu’un décor pour donner un aspect civilisé », avance-t-il. La sociologue Nadia Rateb partage le même avis qu’Al-Hariri. Mais elle ajoute : « Nous avons l’art de façonner des dictateurs à tous les niveaux. Le professeur obéit à son directeur, ce dernier doit obéissance à ses supérieurs sans jamais s'opposer, et ainsi de suite. Nous sommes devenus un peuple qui s'exécute et cette culture est transmise à nos enfants qui obéissent sans rechigner à leurs professeurs », dit-elle. Sous couvert d'anonymat, un autre sociologue s'indigne de cette situation. « La nouvelle génération n’est alors qu’un troupeau de mouton qui suit aveuglément son chef. Et ce, car nous avons toujours eu une politique qui vise à créer des citoyens passifs, voire soumis ».

Cependant, unlueur d’espoir semble se dessiner. Le ministère de l’Education a décidé de lancer une expérience dans le but de réformer éventuellement le système éducatif, aujourd'hui dominé par le phénomène des cours particuliers qui ruinent de nombreux parents (15 milliards de L.E. sont dépensées annuellement par les familles sur l’éducation), et le système déficient de la Sanawiya amma (baccalauréat). Cette expérience sera menée sur 30 % des élèves du cycle primaire. Cela consiste à prendre en compte le contrôle continu, et pas seulement les examens de fin d'année. Il s'agit d'éviter aux élèves le stress des examens et de leur offrir plus de temps pour développer leurs compétences quelles qu'elles soient. Même celles de penser et d'analyser par eux-mêmes.

Dina Darwich
 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631