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Hommage .
Ayant choisi la littérature
et la musique comme refuge, Edward Saïd interrogeait
incessamment sur le rapport entre la littérature et
le monde, poussant l'étude de la relation avec l'autre
jusqu'à l'extrême. |
A contre-voie |
Par
Amina Rachid * |
J'ai
découvert Edward Saïd il y a plus de dix ou quinze ans,
je ne sais plus exactement. Mon amie Férial Ghazoul
m'avait offert son fameux Orientalism (L'Orientalisme)
que j'ai lu avec passion. Non parce que j'ai été convaincue
par tout ce qu'il y disait. J'avais des réserves sur
sa notion de « l'orientalisme comme discours »,
mais j'ai été séduite par la vigueur de sa pensée, son
audace, la force avec laquelle il démystifiait des idées
reçues, le lien qu'il savait établir entre culture,
enseignement et politique, la richesse de son érudition.
J'ai lu et relu ce livre, revu mes idées sur Flaubert
et Nerval à partir de son interprétation de leur voyage
en Egypte. J'en ai parlé avec mes étudiants en littérature
comparée : car Edward Saïd, on l'oublie souvent,
était aussi un professeur en littérature comparée à
Columbia University, New York.
Plus
tard, j'ai lu Culture and Imperialism (Culture
et Impérialisme) ; je venais de faire sa connaissance
chez Mona Anis, mon amie journaliste, et il nous a offert
son livre dédicacé à Sayed Al-Bahrawi (directeur du
département de littérature arabe à l'Université du Caire)
et moi. Dans ce livre, il étend l'étude de la relation
avec l'autre, entreprise dans Orientalism, à
l'ensemble des rapports entre l'Occident et ses colonies,
ou anciennes colonies, par delà les mers. Il y reprend
son idée de l'Autre stéréotypé, l'Orient séducteur ou
mystérieux, pour l'étendre à toute la vision occidentale
de peuples dits « primitifs et barbares »,
justifiant la gestion impérialiste de la planète sous
le mot d'ordre : « Ils ne sont pas comme
nous, c'est pourquoi nous devons les diriger ».
Négligeant
l'aspect économique et politique de la domination, Edward
Saïd s'attache ici à analyser tous les aspects de la
« représentation », « la communication »
et la « description », pour révéler
les moyens culturels de la domination, reprenant et
développant à travers de nombreux exemples l'idée de
Franz Fanon, que toute domination commence et se renforce
par celle des esprits. « Les nations sont des
narrations », dit Saïd, car « le pouvoir
de narrer, ou de bloquer la formation et l'émergence
d'autres narrations, est essentiel à la culture et l'impérialisme,
et constitue le lien fondamental entre les deux.
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Dominant, dominé
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Cependant,
des « narrations » différentes s'établissent
selon le rapport des forces entre dominant et dominé.
Avec la naissance et le développement des mouvements
de résistance, on voit émerger des discours oubliés
ou refoulés, des mémoires disparues resurgissent, et
Edward Saïd présente avec savoir et virtuosité les différents
discours des lumières, de la résistance ou du refus
qui viennent miner les discours établis, aussi bien
dans la culture des peuples colonisés que dans celle
des opposants occidentaux. C'est dans ce contexte qu'Edward
Saïd propose sa notion de l'« Overlapping »
ou chevauchement des territoires. Il revient au colonisé
pour entreprendre sa résistance, non seulement de restaurer
et de reconstituer sa culture éliminée par l'impérialisme,
mais de se faire une place dans un monde « infiltré »
par les cultures de l'empire.
Un
autre aspect moins commun de l'œuvre de Saïd est celui
de sa critique littéraire, dont les plus beaux exemples
sont : Beginnings (Commencements) et The
World, the Text and the Critic (Le Monde, les mots
et la critique). Dans le premier, il critique les notions
courantes en littérature comparée de « début »
et « influence », « sources »,
etc., pour entreprendre une analyse approfondie de l'idée
de « commencement ». Qu'est-ce que
« commencer », interroge-t-il, un genre
littéraire (le roman), une étape (dans la vie), un mouvement
de pensée ou une nouvelle manière de se comporter ?
Dans le second, il s'oppose aux notions de la critique
littéraire moderne concernant la « clôture de
l'œuvre », sa rupture avec le monde, l'auteur
ou les idées reçues du contexte culturel et social.
C'est ainsi,
explique-t-il, que de grands écrivains comme Flaubert,
Gide ou Camus n'en sont pas moins influencés par les
idées et les préjugés de leur milieu culturel et social.
Et Saïd, lui-même, dans ces livres comme dans l'ensemble
de son œuvre, n'est jamais le critique austère, prétendant
à l'objectivité, détaché de son écriture. Il est présent
dans ses analyses, avec ses choix, sa fougue, ses refus
et ses passions. Son profil y apparaît sans cesse et
lui permet d'élaborer sa notion de l'intellectuel, telle
qu'il l'énoncera dans son Representations of the
Intelletual.
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Savoir pourquoi
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Lui-même,
c'est-à-dire l'exilé, l'Arabe ayant une culture occidentale,
sa génération entre les deux : l'émergence des
discours de libération de la culture des anciens maîtres
et son renouvellement dans le rôle des institutions
qui voient leur pouvoir se renforcer à mesure de la
perte des colonies. Etre un intellectuel — rôle
qu'assumait autrefois seul le colonisateur — c'est
savoir pour pouvoir, comprendre pour résister et assumer
les forces croisées (en « contrepoint »,
dit Saïd, activant une des notions de sa riche culture
musicale) et l'ambiguïté de sa double culture. Attitude
renforcée par la situation de l'exil. Et rappelant l'exemple
d'Adorno, un autre exilé célèbre du nazisme allemand,
Edward Saïd développe ici le thème original de l'exil,
non seulement comme souffrance, mais aussi comme pouvoir
de vision « entre les frontières »,
accepter la distance qui permet de voir de loin ce qui
est proche. Faire de la souffrance un bonheur. Déplacer
le lieu de combat et accepter cette situation difficile,
arme à double tranchant : être soi-même et l'Autre,
dans une lutte inégale entre des pouvoirs établis et
les autres, sans cesse conquérants, sans cesse vaincus,
dans un monde dont la complexité ne cesse de s'accroître.
Ce
« lieu déplacé », on le voit se former
dans la belle autobiographie d'Edward Saïd, justement
intitulée : Out of Place (à contre-voie).
Etre « Out of Place », ce n'est pas
seulement un concept géographique, celui du Palestinien
vivant en Amérique. C'est toute une histoire, remontant
aux aïeux qui vivaient à Jérusalem, en Palestine sous
mandat britannique. C'est une enfance solitaire, dans
un milieu ambigu, les « chawam » d'Egypte,
isolé aussi bien en Egypte qu'au regard des étrangers.
C'est l'école coloniale, anglaise puis américaine avec
sa discipline formelle et ses méthodes de mémorisation.
C'est le récit de ce premier exil, de Jérusalem, au
Caire, à Zamalek, dans l'immeuble de la rue Aziz Osmane,
donnant sur la grotte aux poissons où on le promenait
enfant, où il jouait à se cacher, à se perdre, tandis
qu'il jouissait des appels qui le poursuivaient :
Edwa a a rd !
Et de raconter
« Edward », celui du regard des autres,
de ce qu'on a voulu pour lui, faire de lui. L'ambiguïté
de ce nom qui le poursuivra : Edward, si britannique,
et Saïd, tellement arabe ! Et de décrire avec tant
de lucidité et de précision toute une galerie de personnages,
tous, d'une manière ou d'une autre « Out of
Place » (à contre-voie). Son père, autoritaire
et décidé, transformant son exil en volonté de puissance :
la réussite professionnelle comme propriétaire d'une
célèbre papeterie du centre-ville, la Standard Stationery,
et les rapports avec l'étranger. Sa mère, avec ce qu'il
appelle « son ambiguïté », envahissante
d'amour et de tendresse, développant et partageant avec
lui son penchant pour les livres et la musique, mais
déterminée par le discours social, porte-parole des
desiderata du père et des jugements négatifs de l'école,
lui reprochant son manque de personnalité, la faiblesse
de sa volonté, ses comportements irréfléchis et son
ignorance de l'intelligence qui l'habitait déjà.
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D'Edward à Edward Saïd
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Comment
donc « Edward » est-il devenu Edward
Saïd tel que nous le connaissons et le lisons, tel
qu'il a appris à se connaître lui-même ?
La
Palestine c'est d'abord un récit refoulé dans le discours
familial. Le père n'en parle pas et la mère l'évoque
furtivement. Seule la tanNabiha, sœur du père, qui
vient déjeuner à la maison tous les vendredis, en
parle abondamment, ayant fait de l'aide aux réfugiés
palestiniens en Egypte sa raison de vivre, son travail
et son engagement. Edward ne connaîtra cet engagement
que beaucoup plus tard.
Son premier
amour, influencé par sa mère, ce sera celui des mots
de la littérature et des rythmes de la musique, refuge
et plaisir, nourriture de l'esprit et du cœur. Sur
une décision implacable de son père, c'est aux Etats-Unis
qu'il poursuivra ses études secondaires, puis universitaires
en lettres. Et c'est une autre manière de lire les
textes qu'il abordera, remplaçant la mémorisation
par le recherche et la créativité, approfondissant
les rapports de la littérature et de la vie. « Quel
est le rapport de la littérature au monde ? Question
qui m'a beaucoup préoccupé », dit-il dans
l'un de ses écrits.
Ce sera
ensuite 1967 qui marquera un tournant dans sa vie,
son travail et son écriture.
Ce n'est
qu'alors, après la défaite arabe et l'occupation de
territoires palestinien, jordanien, libanais, syrien
et égyptien qu'il redécouvrira la Palestine et en
fera l'un des objectifs de son combat de « déplacé ».
C'est là qu'il précisera à la fois sa lutte pour la
Palestine et sa notion du rôle de l'intellectuel,
objet de nombre de ses articles et ouvrages des dernières
années. Les livres, ceux qu'il écrit, la musique,
et la Palestine retrouvée, lui permettront de surmonter
l'exil, de construire sa « place »
dans le monde, unique et irremplaçable, libérant « Edward »,
le vrai.
Mais
la vie a ses ruses et sa cruauté ! La découverte
du cancer au sein qui atteint sa mère, son traitement
aux Etats-Unis où elle n'a jamais voulu vivre, les
lettres qu'il lui écrit toutes les semaines, et son
appel téléphonique quotidien. Puis, plus tard, quand
il apprend qu'il est lui-même atteint de leucémie,
la lettre qu'il écrit le soir même à sa mère qui était
déjà morte.
C'est
alors qu'il entreprend l'écriture d'Out of Place
(à contre-voie). Menacé par la mort, il écrit
pour la mémoire, la résistance et la survie, en même
temps qu'il continue à enseigner, écrire d'autres
articles et ouvrages, se rendre à des congrès, revoir
la Palestine de ses ancêtres, retrouver l'Egypte.
Il avait dit à une amie : « Je vivrai
encore dix ans ». Etrange prémonition qui
s'est réalisée. Il nous laissera l'exemple unique
de son courage et de son endurance de ces dernières
années. Mais aussi ses livres, sa lucidité, son audace
et son intelligence. Il nous révèle que la volonté
humaine ne saurait être brisée ou vaincue … sauf
par la mort ! Edward Saïd demeurera toutefois
dans la mémoire intellectuelle du siècle passé comme
un de ses plus brillants intellectuels.
*
Professeur de littérature comparée à l'Université
du Caire.
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