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Dans le numéro d'octobre du mensuel Weghat nazar (Points de vue), Mohamed Hassanein Heykal poursuit son analyse de l'Administration américaine. Il tente de décrypter le processus de prise de décision politique, en s'appuyant sur l'exemple de la guerre contre l'Iraq. Il souligne le rôle des Forces armées dans ce processus.
Le droit pour légitimer les armes

Lorsque les Forces armées, dans un pays civilisé, sont chargées d'une mission dont l'accomplissement ne peut avoir lieu sans recours à l'action militaire, ce sont les politiciens qui doivent en dicter les orientations.

1. Un objectif précis qu'il faut atteindre pour parvenir à un intérêt réel ou à une préservation justifiée de la sécurité nationale.

2. Un caractère légal, de telle sorte qu'il y ait compatibilité entre les intérêts et la sécurité d'un côté, et l'éthique et le droit d'un autre. C'est un droit des Forces armées, et c'est aussi pour la paix de leur esprit, surtout lorsqu'on leur demande d'affronter la mort. Le général Tommy Franks n'a-t-il pas dit qu'aucun de ses soldats ne rechignait à être conduit au tombeau drapé dans un linceul de vérité ?

3. Le maximum d'approbation populaire afin que les citoyens acceptent volontairement les charges qui leur sont imposées.

4. Assurer les moyens matériels nécessaires à l'accomplissement de la mission avec le maximum de capacité et de compétence.

5. Préparer la scène politique, au niveau régional et international, à la décision de guerre et ses conséquences.

6. La recherche d'alliés qui ont les mêmes intérêts et les mêmes préoccupations de sécurité.

7. Indiquer le point précis à l'approche duquel l'action militaire aurait accompli sa mission et rempli ses obligations.

Pendant tout l'été 2002, où le président Bush rencontrait quotidiennement et s'entretenait avec les commandants des Forces armées, tandis que les plans et le financement de la guerre contre l'Iraq étaient établis, que le Congrès interrogeait et se posait des questions, que l'opinion publique du pays était sans cesse tiraillée par les divergences d'opinions, les forces armées n'avaient encore reçu aucune directive ou garantie politique.

Le premier point à faire défaut concernait la détermination de « l'objectif qu'il fallait atteindre dans l'intérêt de la sécurité nationale ». Le président Bush et les membres de son administration ont proposé un certain nombre d'objectifs enchevêtrés au point de manquer totalement d'évidence.

La première suggestion prétendait que « le renversement du régime en Iraq faisait partie de la lutte antiterroriste ». Cette affirmation reposait surtout sur une information concernant l'un des accusés impliqués dans les événements du 11 septembre. Il s'agissait de Mohamad Ata, qui était en rapport avec les Services de renseignement iraqien, et qui eut un entretien avec l'un des responsables de l'ambassade d'Iraq à Prague au mois de mars 2001. Aucune preuve n'est venue cependant confirmer ces informations. (Il s'est avéré par la suite que c'était le Mossad qui avait propagé l'information en question, en vue d'impliquer l'Iraq dans les événements du 11 septembre).

Le point suivant suggérait que le régime devait être sanctionné pour ses menaces envers ses voisins avec pour preuve l'invasion du Koweït en 1990. Ce postulat a été aussitôt démenti, étant donné que la sanction avait été apportée avec l'opération « Tempête du désert ». Peut-on punir deux fois le même accusé pour une même faute ?

Une 4e idée rappelle que le régime de l'Iraq n'a pas seulement entrepris l'invasion du Koweït. Il y a eu avant celle de l'Iran et qui est restée impunie. Certains responsables n'ont pas manqué de rappeler au secrétaire à la Défense que cet argument risquait de provoquer des réactions inverses. L'invasion de l'Iran a eu lieu suite à l'incitation et l'assistance des Etats-Unis. C'était bien Donald Rumsfeld — alors secrétaire à la Défense de l'Administration de Ronald Reagan — qui suivait et gérait cette guerre. La réouverture de ce dossier constituerait un colis piégé qui exploserait à la figure de celui qui l'ouvre. Une 5e explication tend à signaler que le régime en question est despotique, tyrannise le peuple et doit être à ce titre renversé au nom du peuple, et à son avantage.

Une proposition qui accorde aux Etats-Unis un droit et une autorité sans fondement au niveau du droit international.

Le dernier argument était celui des armes de destruction massive dont disposerait l'Iraq en plus du fait que de telles armes peuvent passer de ce pays à des groupuscules terroristes en rapport avec le régime.

A cette étape, Rumsfeld a décidé d'évoquer ouvertement le « Projet impérial ». Selon le témoignage du commandant des forces terrestres, dans une réunion entre Donald Rumsfeld et l'état-major, le ministre de la Défense a exhibé une carte en disant en substance : un simple regard sur cette carte montre que les Etats-Unis entourent l'Iraq de toutes parts. Ils disposent de bases tout autour, un cercle qui englobe le Golfe, l'Afghanistan, le Pakistan, la Turquie, Israël, la Jordanie, l'Egypte, l'Arabie saoudite. A côté de tout cela, l'Amérique dispose de bases et de facilités qui lui sont assurées sans contrainte dans les eaux du Golfe, de la Méditerranée et dans la mer Rouge. Cela signifie que l'Iraq est un point au centre d'un large cercle et il ajoute : C'est là une occasion historique.

1. D'abord pour une mainmise sur ce point et par la suite sur la sphère plus large qui l'entoure.

2. Pour la liquidation de ce qui reste des zones de résistance, en Iran et en Syrie sans avoir recours aux armes. La présence en Iraq de forces américaines signifie assiéger l'Iran des deux cotés : celui de l'Afghanistan que les forces américaines occupent effectivement et celui de l'Iraq. La Syrie est en position plus délicate parce qu'elle serait bordée à l'Est par une présence américaine et assiégée au Nord par la Turquie et la présence américaine sur ses terres, par la région kurde au Nord de l'Iraq, et par Israël au Sud

Il s'agit donc là d'une carte nouvelle « idéale » pour le Moyen-Orient, une carte que les Etats-Unis peuvent tracer et débarrasser des poches antagonistes à l'Amérique.

La représentation de Rumsfeld reposait sur une logique stratégique difficile à contester, surtout que la circonférence du cercle intégrait toutes les zones du pétrole arabe, iranien et de la mer Caspienne — ce qui dépasse la moitié des ressources du monde en énergie.

Et donc, les avantages économiques et stratégiques du projet impérial étaient irrésistibles. Et pourtant, la tentative de convaincre l'état-major n'a pas abouti.

Le fait est qu'il s'agissait d'un rêve impossible à proclamer ouvertement ni au Conseil de sécurité, ni en Europe, ni dans le monde arabe ni même au peuple américain. Il n'était pas logique que les Etats-Unis reconnaissent ouvertement que leur projet était impérial.

La reconnaissance de cet objectif est susceptible en soi de créer une forte résistance et surtout au Conseil de sécurité. Et là, les Etats-Unis seraient privés de toute assise éthique ou juridique. Au terme d'un long parcours autour des raisons, des prétextes et des oppositions, c'est la menace des armes de destruction massive qui prit le dessus : une proposition satisfaisante qui recouvre toutes les ambitions. L'essentiel était de reposer sur des preuves convaincantes pour le Congrès et l'opinion publique américaine, pour les alliés et les Etats amis en Europe, en particulier Paris, Berlin et Moscou.

Les preuves devaient être confirmées par une résolution du Conseil de sécurité permettant le recours à la force pour changer le régime en Iraq et détruire ce qu'il possède d'armes de destruction massive (nucléaires, chimiques et biologiques), y compris le système de missiles capables de transporter ces armes d'un endroit à l'autre. Il s'agissait d'épargner au monde de vivre sous le pouvoir d'un dictateur chétif auquel les ressources de l'Iraq ont accordé une force bien supérieure à sa pensée.

L'opinion américaine s'est définitivement résolue d'admettre le prétexte affirmant l'existence en Iraq d'armes de destruction massive. C'était en effet le point d'accord susceptible d'unir toutes les parties internationales etlocales, et donc le plus fort moralement et juridiquement.

 

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