| Lorsque
les Forces armées, dans un pays civilisé, sont chargées d'une
mission dont l'accomplissement ne peut avoir lieu sans recours
à l'action militaire, ce sont les politiciens qui doivent
en dicter les orientations.
1. Un objectif
précis qu'il faut atteindre pour parvenir à un intérêt réel
ou à une préservation justifiée de la sécurité nationale.
2. Un caractère
légal, de telle sorte qu'il y ait compatibilité entre les
intérêts et la sécurité d'un côté, et l'éthique et le droit
d'un autre. C'est un droit des Forces armées, et c'est aussi
pour la paix de leur esprit, surtout lorsqu'on leur demande
d'affronter la mort. Le général Tommy Franks n'a-t-il pas
dit qu'aucun de ses soldats ne rechignait à être conduit au
tombeau drapé dans un linceul de vérité ?
3. Le maximum
d'approbation populaire afin que les citoyens acceptent volontairement
les charges qui leur sont imposées.
4. Assurer
les moyens matériels nécessaires à l'accomplissement de la
mission avec le maximum de capacité et de compétence.
5. Préparer
la scène politique, au niveau régional et international, à
la décision de guerre et ses conséquences.
6. La recherche
d'alliés qui ont les mêmes intérêts et les mêmes préoccupations
de sécurité.
7. Indiquer
le point précis à l'approche duquel l'action militaire aurait
accompli sa mission et rempli ses obligations.
Pendant tout
l'été 2002, où le président Bush rencontrait quotidiennement
et s'entretenait avec les commandants des Forces armées, tandis
que les plans et le financement de la guerre contre l'Iraq
étaient établis, que le Congrès interrogeait et se posait
des questions, que l'opinion publique du pays était sans cesse
tiraillée par les divergences d'opinions, les forces armées
n'avaient encore reçu aucune directive ou garantie politique.
Le
premier point à faire défaut concernait la détermination de
« l'objectif qu'il fallait atteindre dans l'intérêt
de la sécurité nationale ». Le président Bush et
les membres de son administration ont proposé un certain nombre
d'objectifs enchevêtrés au point de manquer totalement d'évidence.
La première suggestion
prétendait que « le renversement du régime en Iraq
faisait partie de la lutte antiterroriste ». Cette
affirmation reposait surtout sur une information concernant
l'un des accusés impliqués dans les événements du 11 septembre.
Il s'agissait de Mohamad Ata, qui était en rapport avec les
Services de renseignement iraqien, et qui eut un entretien
avec l'un des responsables de l'ambassade d'Iraq à Prague
au mois de mars 2001. Aucune preuve n'est venue cependant
confirmer ces informations. (Il s'est avéré par la suite que
c'était le Mossad qui avait propagé l'information en question,
en vue d'impliquer l'Iraq dans les événements du 11 septembre).
Le point suivant
suggérait que le régime devait être sanctionné pour ses menaces
envers ses voisins avec pour preuve l'invasion du Koweït en
1990. Ce postulat a été aussitôt démenti, étant donné que
la sanction avait été apportée avec l'opération « Tempête
du désert ». Peut-on punir deux fois le même accusé
pour une même faute ?
Une 4e idée rappelle
que le régime de l'Iraq n'a pas seulement entrepris l'invasion
du Koweït. Il y a eu avant celle de l'Iran et qui est restée
impunie. Certains responsables n'ont pas manqué de rappeler
au secrétaire à la Défense que cet argument risquait de provoquer
des réactions inverses. L'invasion de l'Iran a eu lieu suite
à l'incitation et l'assistance des Etats-Unis. C'était bien
Donald Rumsfeld — alors secrétaire à la Défense de l'Administration
de Ronald Reagan — qui suivait et gérait cette guerre.
La réouverture de ce dossier constituerait un colis piégé
qui exploserait à la figure de celui qui l'ouvre.
Une
5e explication tend à signaler que le régime en question est
despotique, tyrannise le peuple et doit être à ce titre renversé
au nom du peuple, et à son avantage.
Une
proposition qui accorde aux Etats-Unis un droit et une autorité
sans fondement au niveau du droit international.
Le dernier argument
était celui des armes de destruction massive dont disposerait
l'Iraq en plus du fait que de telles armes peuvent passer
de ce pays à des groupuscules terroristes en rapport avec
le régime.
A cette étape,
Rumsfeld a décidé d'évoquer ouvertement le « Projet
impérial ». Selon le témoignage du commandant des
forces terrestres, dans une réunion entre Donald Rumsfeld
et l'état-major, le ministre de la Défense a exhibé une carte
en disant en substance : un simple regard sur cette carte
montre que les Etats-Unis entourent l'Iraq de toutes parts.
Ils disposent de bases tout autour, un cercle qui englobe
le Golfe, l'Afghanistan, le Pakistan, la Turquie, Israël,
la Jordanie, l'Egypte, l'Arabie saoudite. A côté de tout cela,
l'Amérique dispose de bases et de facilités qui lui sont assurées
sans contrainte dans les eaux du Golfe, de la Méditerranée
et dans la mer Rouge. Cela signifie que l'Iraq est un point
au centre d'un large cercle et il ajoute : C'est là une
occasion historique.
1. D'abord
pour une mainmise sur ce point et par la suite sur la sphère
plus large qui l'entoure.
2. Pour
la liquidation de ce qui reste des zones de résistance, en
Iran et en Syrie sans avoir recours aux armes. La présence
en Iraq de forces américaines signifie assiéger l'Iran des
deux cotés : celui de l'Afghanistan que les forces américaines
occupent effectivement et celui de l'Iraq. La Syrie est en
position plus délicate parce qu'elle serait bordée à l'Est
par une présence américaine et assiégée au Nord par la Turquie
et la présence américaine sur ses terres, par la région kurde
au Nord de l'Iraq, et par Israël au Sud
Il s'agit donc
là d'une carte nouvelle « idéale » pour le
Moyen-Orient, une carte que les Etats-Unis peuvent tracer
et débarrasser des poches antagonistes à l'Amérique.
La représentation
de Rumsfeld reposait sur une logique stratégique difficile
à contester, surtout que la circonférence du cercle intégrait
toutes les zones du pétrole arabe, iranien et de la mer Caspienne
— ce qui dépasse la moitié des ressources du monde en
énergie.
Et donc, les
avantages économiques et stratégiques du projet impérial étaient
irrésistibles. Et pourtant, la tentative de convaincre l'état-major
n'a pas abouti.
Le fait est qu'il
s'agissait d'un rêve impossible à proclamer ouvertement ni
au Conseil de sécurité, ni en Europe, ni dans le monde arabe
ni même au peuple américain. Il n'était pas logique que les
Etats-Unis reconnaissent ouvertement que leur projet était
impérial.
La reconnaissance
de cet objectif est susceptible en soi de créer une forte
résistance et surtout au Conseil de sécurité. Et là, les Etats-Unis
seraient privés de toute assise éthique ou juridique. Au
terme d'un long parcours autour des raisons, des prétextes
et des oppositions, c'est la menace des armes de destruction
massive qui prit le dessus : une proposition satisfaisante
qui recouvre toutes les ambitions. L'essentiel était de reposer
sur des preuves convaincantes pour le Congrès et l'opinion
publique américaine, pour les alliés et les Etats amis en
Europe, en particulier Paris, Berlin et Moscou.
Les preuves devaient
être confirmées par une résolution du Conseil de sécurité
permettant le recours à la force pour changer le régime en
Iraq et détruire ce qu'il possède d'armes de destruction massive
(nucléaires, chimiques et biologiques), y compris le système
de missiles capables de transporter ces armes d'un endroit
à l'autre. Il s'agissait d'épargner au monde de vivre sous
le pouvoir d'un dictateur chétif auquel les ressources de
l'Iraq ont accordé une force bien supérieure à sa pensée.
L'opinion américaine
s'est définitivement résolue d'admettre le prétexte affirmant
l'existence en Iraq d'armes de destruction massive. C'était
en effet le point d'accord susceptible d'unir toutes les parties
internationales etlocales, et donc le plus fort moralement
et juridiquement. |