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Monde arabe-Etats-Unis . Le premier forum économique arabo-américain s'est déroulé du 28 au 30 septembre à Detroit, dans le Michigan. Une manière de rapprocher par les relations économiques deux mondes que tout oppose.
L'économie au chevet du politique

« Un monde. deux cultures. Des possibilités sans fin ». Le forum économique américano-arabe s'est placé sous le signe d'un certain optimisme, avec l'idée que la situation actuelle où les vues américaines et arabes semblent très éloignées, voire contradictoires, pourraient finalement trouver un terrain d'entente. Peut-on croire à une solution politique par le biais de l'économie ? Depuis que la mondialisation et le libre-échange sont les principaux mots d'ordre, on cherche à trouver des moyens d'entente entre les Etats et les peuples sous le signe du profit. Mais le cas du malentendu entre l'Amérique et le monde arabe reste exceptionnellement difficile à résoudre. Tout d'abord, il y a eu le 11 septembre 2001, la machine de guerre américaine lancée contre le terrorisme et qui finalement n'a trouvé mieux que de s'abattre sur l'Iraq. Ensuite, c'est l'alignement total de Washington sur Israël. Celui-ci laisse peu de chance à la moindre sympathie arabe envers les Etats-Unis. Ce forum n'est pas l'unique initiative adoptée pour réduire le fossé entre le monde arabe et l'Amérique. En mai dernier, le président George W. Bush a proposé la création d'une zone de libre-échange entre les Etats-Unis et le Moyen-Orient qui apporterait « un espoir pour les peuples qui vivent dans la région ». La proposition américaine était cependant assortie de certaines conditions, notamment une sorte d'ouverture et de changement dont les sociétés arabes devraient témoigner. Un hiatus sépare l'Amérique du monde arabe, qui s'est confirmé après le 11 septembre et qui exige des réformes, selon les Etats-Unis, au sein de ces pays pour parvenir à cette zone de libre-échange. « Le monde arabe a un grand héritage culturel, mais rate largement le progrès économique de notre temps (...). A travers le globe, des marchés libres et le commerce ont aidé à vaincre la pauvreté et enseigné à des hommes et des femmes les habitudes de la liberté ». Seule la Jordanie a signé un accord de libre-échange avec les Etats-Unis alors que de nombreux autres Etats ont toujours des doutes sur les objectifs des Etats-Unis.


Opinions publiques inconciliables

La suspicion se renforce du fait que les opinions publiques arabes restent hostiles à l'égard de Washington. « Il existe au niveau de l'élite arabe et au niveau officiel des différends avec les Etats-Unis sur les problèmes de la Palestine et de l'Iraq. Mais sur le plan populaire, les divergences sont considérables. Pour les peuples, l'Amérique, c'est véritablement l'Empire du mal, hostile à leur patrie », affirme Ahmad Al-Naggar, chercheur et spécialiste de l'économie au Centre d'Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d'Al-Ahram. D'où l'impossibilité « de relations économiques venant à la rescousse de liens politiques distendus », ajoute-t-il.

A cet égard, il relève que l'objectif principal des Etats-Unis est de créer une coopération économique dont Israël ferait partie. La libéralisation du commerce entre l'Amérique et les pays de la région avait pour condition principale de mettre fin à toute sorte de boycott arabe d'Israël, rappelle-t-il. Ainsi, Israël serait complètement intégré dans l'économie de la région, alors que le conflit palestino-israélien est encore loin d'être réglé. De plus, toujours selon Al-Naggar, il y a les autres conditions américaines dont « la libéralisation totale de l'économie dans les pays arabes ». Al-Naggar voit dans le forum une tentative d'appeler les Arabes à s'ouvrir au marché américain.

Pourtant, c'est la Ligue arabe et son secrétaire général, Amr Moussa, qui ont développé l'idée de ce forum il y a deux ans lorsque Moussa a visité la ville de Detroit pour évoquer les relations économiques entre le monde arabe et les Etats-Unis, notamment par le biais de la communauté arabe d'Amérique. Celle-ci est fortement représentée à Detroit, siège de la Chambre de commerce américano-arabe. Ce « n'est pas un forum politique » tient à préciser, à cet égard, Hicham Youssef, porte-parole de la Ligue arabe. « C'est une tentative de renforcer les relations américano-arabes dans leurs aspects économiques ». Toujours est-il qu'il relève le fait que par l'intermédiaire de ces liens économiques, il devient possible de situer les relations politiques dans un meilleur contexte. « C'est un moyen de faire comprendre à l'opinion américaine les bienfaits que peuvent générer les échanges commerciaux. L'importance des rapports arabo-américains n'est pas comprise de manière suffisante par l'opinion américaine. Les opportunités d'emploi peuvent augmenter grâce au commerce avec les Arabes », ajoute Youssef. Pour lui, il y a aussi un effort à déployer en direction des opinions arabes. Si ces dernières sont hostiles à Washington, au point de demander parfois le boycott des produits américains, il est important de leur expliquer « les dividendes importantes que l'on tire de l'importation de la technologie américaine ».


Le poids des Arabes américains

L'autre aspect qui donne à ce forum son importance est d'investir sur les Américains d'origine arabe. « Nous les considérons comme une force latente. La Ligue arabe souhaite profiter de cette communauté pour qu'elle joue le rôle de médiateur entre le monde arabe et les Etats-Unis. Ils connaissent très bien la situation des deux côtés ».

Pour sa part, Nasser Beydoune, président de la Chambre de commerce américano-arabe, relève l'importance de ce forum, même si la situation est explosive au Proche-Orient. « La région est à feu et à sang depuis 50 ans. Ce dont nous avons besoin est de changer ceci par le dialogue. De nombreux pays arabes sont stables et investissent des milliards de dollars aux Etats-Unis. La question est de savoir comment en profiter », affirme-t-il.

Beydoune a été nommé l'année dernière par Amr Moussa, comme le premier Arabe américain à devenir un homme de liaison avec la Ligue arabe. La réunion prévue initialement en mai dernier avait été reportée en raison de la guerre contre l'Iraq. La Chambre de commerce américano-arabe pousse depuis le milieu des années 1990 pour faire de Detroit un carrefour d'échanges entre le Proche-Orient et les Etats-Unis, prenant pour exemple Miami pour le commerce avec l'Amérique centrale et l'Amérique du sud. En coopération avec l'ancien maire de la ville, Denis Archer, la chambre avait aidé à conclure un accord de jumelage entre Detroit et Doubaï, ce port marchand très actif des Emirats arabes unis. Le maire actuel, Kwame Kilpatrick, a renforcé ce lien en se rendant en visite à Doubaï, l'année dernière et en aidant à la tenue du forum. « La direction de la communauté arabe a souhaité avoir ce lien solide », a indiqué Kilpatrick. La nomination au lendemain de la réunion d'un commissaire arabe pour les affaires de l'émigration contribuera à l'enrichissement des liens entre la ligue et les Arabes américains. Le secrétariat général de l'organisme a créé ce poste il y a un an, mais ne l'avait pas encore attribué.

Cette équation ne semble pas facile. Pour les Arabes, tout est tributaire d'un apaisement sur le front palestino-israélien, et les rapports commerciaux avec Israël semblent encore largement prématurés.

Le forum s'inscrira désormais dans un cadre régulier, et devrait se tenir tous les 18 mois comme l'envisage la Ligue arabe. La prochaine fois, il devrait se tenir dans une capitale arabe. Peut-être que le fait qu'il soit pour le moment limité au monde arabe et aux Etats-Unis en capitalisant sur la communauté arabe d'Amérique permettra au forum de réaliser des objectifs qu'il faut attendre à long terme, comme le dit Abdel-Moneim Saïd, directeur du CEPS (lire Trois questions). Les autres conférences du genre comprenaient d'autres pays comme ceux de l'Union européenne, avec des investisseurs et des entreprises. Un objectif trop vaste et devant mener bon gré mal gré à un « moyen-orientalisme » peu accepté politiquement surtout sur le plan de l'opinion. De toute façon, comme le relève Ahmad Al-Naggar, la coopération économique avec Washington n'aura jamais l'aval populaire même si elle paraît incontournable à tous. Dans l'esprit de la population, « il faut boycotter les produits américains pour libérer la Palestine ». D'ailleurs, comme l'a relevé un journaliste arabe américain Ossama Siblani, éditeur d'Arab American News publié à Deearborn, dans le Michigan, « la rue arabe ne veut pas un dialogue américano-arabe sur l'économie (...). Elle souhaite des échanges sur la paix et la justice, sur les moyens de mettre fin à l'oppression, à la pauvreté, à la guerre et à l'effusion de sang ».

Ahmed Loutfi

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« C'est une bonne chose de parler au moment de crises »
Abdel-Moneim Saïd, directeur du Centre d'Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d'Al-Ahram, estime que ce type d'initiative pourra porter ses fruits à long terme.

Al-Ahram Hebdo : Quel regard portez-vous sur le forum de Detroit ?

Abdel-Moneim Saïd : Je pense que c'est un bon pas dans la bonne direction, et aussi qu'il intervient au bon moment. C'est toujours une bonne chose d'aller parler aux Américains. Cependant, j'aimerais attirer l'attention sur deux points. D’abord, ce genre d'initiative ne servira que des objectifs à long terme. Ce n'est pas un seul événement qui pourra faire la différence à court terme, nous avons besoin de beaucoup plus que cela pour établir de véritables connexions avec les Américains. Il sera aussi très important d’établir des liens entre le peuple arabe et le peuple américain. On ne peut pas parler des problèmes liés à la cause arabe sans les lier aux autres problèmes du monde, y compris aux Etats-Unis. En plus de cela, nous avons de nombreux problèmes intérieurs comme l'absence de démocratie et de modernisation. Nous devons d'abord traiter ces questions, sinon nous risquons de ne pas inspirer une très grande crédibilité. C'est pour cela que je pense qu'on doit, grâce à ce type d'initiative, adopter des positions claires sur nos propres problèmes.

— Cette réunion se tient au moment ou le monde arabe traverse une crise majeure avec les Etats-Unis. Cette situation ne menace-t-elle pas le succès de ce genre d'initiative ?

— Non, je pense c'est une très bonne chose de parler ou mener un dialogue aux moments des crises et des conflits avec les Américains. Au contraire, je pense que le forum intervient au bon moment et au bon endroit. A Detroit, il y a une communauté arabe très importante. Tout ceci est très positif. D'autant plus que le dialogue porte sur des opportunités d'échanges commerciaux et sur les intérêts américains dans le monde arabe. Cependant, il y a aussi des difficultés. Pour les raisons qu’on connaît tous, il est très difficile de donner en ce moment aux Etats-Unis une bonne image du monde arabe.

— Que pensez-vous des efforts de la Ligue arabe pour prendre en considération la communauté arabe expatriée ?

— D'abord, je pense que les Arabes sont dans une bien meilleure position aujourd'hui qu'ils ne l'étaient il y a vingt ans. Aujourd'hui, il existe des organisations arabes qui comprennent le système américain et sont en train de travailler avec celui-ci de manière très efficace. Il existe, également aujourd'hui, une avant-garde, formée surtout d'hommes d'affaires américano-arabes, qui sont en même temps très fiers de leur culture d'origine et veulent renforcer leurs liens avec celle-ci. Ceci leur donnera aussi le courage de regarder sérieusement vers le monde arabe. Je pense que ceci est très positif, mais il est aussi vrai que les fruits de telles initiatives ne viendront pas du jour au lendemain. Cela prendra du temps. Les Arabes veulent faire en vingt ans ce que les juifs ont mis au moins cent ans à réaliser. Mais il faut reconnaître aussi que les Arabes sont, en ce moment, plus efficaces qu'ils ne l'ont jamais été. Mais pour connaître exactement le degré d'efficacité ou comment ces efforts pourront porter leurs fruits, cela va prendre du temps.

Propos recueillis par
Randa Achmawi

 

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