Assouan . Plus de 100 000 étrangers ont visité la capitale nubienne depuis le début du mois de novembre. Reportage au pays du touriste roi, à l'occasion de la fête de la ville.

La haute saison

« Moussim olima wala moussim dobma. Que nous réserve cette saison ? Sera-t-elle prospère ou morte ? », s'interroge Sadad, 45 ans, canotier. Dans son dialecte nubien, cet homme résume l'inquiétude et l'agitation qui règne en ce moment dans la ville. A environ 879 km du Caire et d'une superficie de 62 726 km2, Assouan se situe à 85 mètres au-dessous du niveau de la mer. A première vue, on est saisi par son paysage pittoresque. La blancheur des barques à voiles contraste avec la couleur verte des palmiers qui bordent la Corniche. Dispersés ça et là, de gigantesques rochers se dressent servant d'abri aux pigeons. Quant au ciel, il est d'un bleu limpide et donne à la ville un charme particulier et une atmosphère paisible. Avec ses 15 sites touristiques, la ville des empreintes pharaoniques attire de nombreux touristes. Sur le grand Nil, les promenades en bateaux semblent ne jamais s'arrêter (plus de 3 000 depuis novembre). Des calèches bien astiquées circulent dans le centre, ornées de guirlandes multicolores qui expriment la joie des cochers attendant d'année en année l'arrivée du touriste.

Tous les habitants se préparent pour être sûrs d'avoir leur part du gâteau ; ils espèrent profiter au maximum de la nouvelle saison touristique qui fera tourner l'économie de la ville. Alors que le clan Kenouz, originaire de Nubie, semble monopoliser la Corniche, les Assouanais de souche dominent le monde des calèches. Dans cette ville, le gagne-pain est bien réparti. Sur les 1 118 bateliers que comptent les lieux, la plus part sont nubiens tandis que les cochers, dont le nombre est estimé à 750, sont en majorité assouanais. Une tradition qui semble se maintenir, depuis belle lurette. « Nos ancêtres nubiens étaient des bateliers robustes, ils transportaient le bois de la Nubie à Wadi Halfa et vice-versa. On a donc profité de leur expérience pour commander ces bateaux touristiques lorsque le tourisme est devenu la principal ressource de la ville », explique Gamal Kidr, 39 ans, batelier et membre de la tribu nubienne Kenouz.

Quelques jours avant la saison touristique qui débute en principe vers le mois de septembre et s'étend jusqu'à mai, les préparatifs vont bon train dans toute la ville. Les maisons des Nubiens se transforment en véritables ateliers. Femmes et jeunes filles confectionnent des accessoires très prisés par les touristes. Ils seront vendus par les hommes. A Edfou, c'est le même scénario. Etat d'alerte chez les vendeurs d'épices et les herboristes, qui caractérisent cette petite localité. Tout le monde s'entraide pour emballer les produits dans des sachets transparents. D'autres commerçants déploient d'énormes efforts pour étaler leur marchandise de façon à attirer le client. « Le bleu foncé de la zahra (produit de rinçage donnant au linge une blancheur immaculée) créera un beau contraste avec la couleur rouge de l'hibiscus », lance Saad, propriétaire d'un magasin d'épices. Taxis et calèches ont été révisés et astiqués. Quant aux bateliers, ils se consultent pour élaborer de nouveaux itinéraires pour leurs clients. Tous ces petits métiers ont attendu impatiemment la saison qui leur permet de subvenir aux besoins de leurs familles.


Boom saisonnier

Selon les chiffres du centre d'information du gouvernorat d'Assouan, les revenus du gouvernorat triplent durant la saison touristique. Le nombre de touristes qui se sont rendus à Assouan durant le mois de juillet 2002 a atteint les 30 038, contre 59 626 durant décembre 2002. Selon la même source, le nombre d'habitants est estimé à 1 597 830. Et bien que 72 000 Assouanais seulement travaillent en permanence dans le secteur du tourisme, ce chiffre ne reflète pas la réalité. D'après Afaf Al-Pacha, responsable et chercheur au gouvernorat d'Assouan, lorsque la saison touristique s'avère prospère, cela fait tourner toute l'économie de la ville, même si les métiers ne sont pas directement liés au tourisme, comme c'est le cas pour les marchands de fruits et légumes, les boulangers, etc. « Avec le temps, les habitants d'Assouan ont compris l'importance du tourisme et ont acquis par conséquent la prévenance, la gentillesse et la serviabilité nécessaires. C'est un savoir-faire que les gens de cette ville ont fini par acquérir », confie-t-elle.

Le marché du travail subit un changement extraordinaire durant les 3 mois de la haute saison. Certains fonctionnaires prennent des congés sans solde pour travailler dans le secteur du tourisme et gagner plus d'argent. Attiya, 40 ans, employé dans une usine à Assouan, a l'habitude de changer de métier durant l'hiver. « Je travaille comme chauffeur de taxi. Je stationne devant l'aéroport et transporte les touristes à leurs hôtels et vice-versa. Mon tarif est de 20 L.E. pour les Egyptiens, et pour les étrangers c'est le double. Je garde le quart de la recette et le reste revient au propriétaire du taxi. Si je fais 10 courses, j'arrive à gagner plus de 50 L.E. par jour », explique Attiya qui préfère travailler avec les étrangers, puisqu'ils ne marchandent jamais et font souvent confiance au chauffeur. « Je n'ose pas les duper », avoue-t-il.

D'autres habitants moins chanceux profitent de la saison touristique pour compenser la saison morte de l'été où la température dépasse parfois les 50 degrés centigrade. « Nous chômons durant l'été, car les touristes sont rares. Il nous arrive d'attendre dix jours avant d'avoir un client au mois d'août pour un petit tour en calèche. A cette période, le tarif est réduit, il est à 15 L.E. Tout juste de quoi nourrir la bête qui nécessite 7 L.E. par jour. Par contre, durant la saison touristique, le tarif varie entre 30 et 50 L.E. selon le client. J'arrive alors à épargner environ 1 500 L.E., de quoi faire face aux moments de disette », explique Ahmad Mansour, 21 ans, cocher. Et d'ajouter : « Pendant cette période de grande affluence, mon cheval a droit à 15 L.E. de nourriture par jour ».

La saison du tourisme est comme la saison agricole. Tous les événements familiaux, tels que mariages et déménagements doivent attendre la fin de la saison touristique. Omra Sayed Ali, 19 ans, batelier, explique qu'il doit travailler pendant deux chetwiyas (saisons) pour pouvoir économiser la dot de sa dulcinée. « Mes beaux-parents exigent une somme de 3 000 L.E. Si la saison est bonne, je serai capable d'économiser une partie cette année et je pourrai me marier à la fin de la saison prochaine », confie Sayed qui a transformé une partie de son bateau en une chambre à coucher afin de ne pas rater un seul client.


Réseaux de solidarité

Et une certaine connivence semble régner entre tous les petits métiers liés au tourisme. Devant un hôtel cinq étoiles qui se dresse face au Nil, agents de sécurité, bateliers, cireurs de chaussures et cochers forment un réseau bien soudé. « Si le touriste a besoin d'un batelier, je le dirige vers Hassan. Pour la calèche, je lui recommande Youssef et ainsi de suite, à la seule condition qu'on se partage le pourboire », confie-t-il. Une solidarité qui se pratique partout à Assouan. Autour de chaque hôtel, site ou cafétéria, des petits métiers se sont imposés.

Temple de Philae. Une vingtaine de vendeurs ambulants ont installé leurs étalages aux alentours du site. Accessoires, bonnets, paniers nubiens, bibelots sont exposés sur des toiles de jute à l'entrée de ce temple très visité par les touristes. Malgré les mesures strictes de sécurité, certains vendeurs sont parvenus à gagner la sympathie des officiers qui ferment les yeux sur la marchandise exposée près des guichets. « Les agents nous connaissent tous. Ils savent que nous ne sommes ni des terroristes ni des voleurs. Notre seul souci est de gagner notre pain loin des grands bazars qui se trouvent hors du temple », explique Hamada, vendeur ambulant originaire d'un village nubien situé à quelques pas du temple. Le touriste est considéré comme un roi, un véritable trésor. « Des personnes comme nous qui n'ont pas d'autres ressources que le tourisme font tout pour garantir la sécurité des touristes pour qu'ils reviennent. La misère qu'on a connue suite à l'attentat de Louqsor nous a prouvé que celui qui commet de tels actes ne peut être un citoyen égyptien, mais plutôt un mercenaire ».

Beaucoup de gens de la région maîtrisent les langues étrangères. Mohamad, 51 ans, cocher, parle couramment plusieurs langues : français, anglais, italien et un peu d'espagnol. Tous les jours, il doit savoir le cours du dollar ou de l'euro, et pourquoi pas du yen puisque la ville accueille de temps en temps des groupes de Japonais. Assis à la terrasse d'un café au centre-ville, Hag Kamal a garé sa calèche dans une petite ruelle pour éviter d'avoir des ennuis avec la police qui ne cesse de lui infliger des amendes quand il la met en dehors du lieu de stationnement autorisé. Et bien que les discussions tournent souvent autour du manque de points d'arrêt, vu le nombre important de calèches, cela ne l'empêche pas de débattre d'autres sujets et notamment de la guerre prévue contre l'Iraq. « Si la guerre se déclenche, la situation sera pire que celle qui a suivi l'attentat de Louqsor. D'ailleurs, nous continuons à en payer les conséquences », lance Kamal. « Le problème est que le touriste américain, connu pour sa générosité, est devenu rare à Assouan », poursuit Hamada. « Si la guerre se déclenche, aucun touriste n'osera venir. Il faut s'habituer à cette réalité et tenir compte des expériences difficiles du passé. A savoir, épargner de l'argent, car on ne sait jamais ce qui peut arriver », conseille Hégazi, batelier.

Hassan, 50 ans, batelier, profite de sa connaissance de la langue anglaise pour expliquer à plusieurs touristes américains en promenade sur son bateau que les Egyptiens respectent le peuple américain et sont prêts à le recevoir et à garantir sa sécurité, bien que la politique de leur pays déplaise. « Il faut savoir séparer les peuple de la politique », résume Hamada avec philosophie.

Les petits métiers ne sont pas les seuls à être menacés par les événements, ceux que l'on appelle les « gros poissons » le sont aussi.


Petits métiers contre gros poissons

21 heures. Moment de grande affluence au souk situé en centre-ville. Une foule immense envahit le marché illuminé par des lumières éclatantes. Des guirlandes multicolores ornent les balcons. Et l'odeur du henné se mêle à celle de l'encens provenant des différents magasins d'épices. Poivre rouge, hibiscus, cacahouète d'Assouan et dattes attirent le promeneur. Et malgré cette ambiance de fête, les commerçants ne sont pas contents. « Bien que nous attendions impatiemment la saison, les ventes ne sont pas bonnes. Aujourd'hui, certaines agences de tourisme se sont arrangées avec les grands bazars à proximité des grands sites pour leur emmener les touristes », raconte Achraf, propriétaire d'un petit bazar au marché. Il poursuit que les propriétaires des grands bazars sont des personnes riches et puissantes. Ils offrent aux agences un pourcentage, 60 % en général, du total des ventes, et augmentent les prix des articles afin de compenser cette perte. « Et si le touriste montre une sympathie à notre égard, le guide ne tardera pas à le convaincre en lui disant que nos produits ne sont pas de bonne qualité et que les bazars délivrent des factures, preuve de leur honnêteté », dit Mahmoud, vendeur d'épices. Il ajoute que ces guides ne se préoccupent que de leurs intérêts personnels même s'ils savent qu'ils portent préjudice à d'autres. « Sûrs de leur pouvoir, ils s'accaparent la plus grande part du gâteau et les pauvres malheureux les regardent sans pouvoir agir », explique un troisième vendeur de paniers. « Entre la guerre prévue, le terrorisme et la cupidité des gros poissons, le monde des petits métiers surnage et prie pour que Dieu le protège », conclut Achraf.

Dina Darwich

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