Al-Ahram
Hebdo : Quelles
sont les causes principales de ce phénomène au Maroc ?
Najat M’jid :
Nous avons commencé à travailler, quatre éducateurs et moi-même,
dans la rue pour justement commencer à comprendre le pourquoi
de la présence de ces enfants dans la rue et qui ils étaient.
Donc on a analysé leur situation, les causes qui les ont
poussés à être là, les alternatives qui leur étaient offertes
par l’Etat, les différentes institutions et les centres.
Et au bout d’un an et demi de travail sur le terrain, on
avait fait un certain parcours avec ces jeunes. A partir
de là, on a réalisé l’analyse des causes de leur situation
et la nécessité de les accompagner pour élaborer un projet.
Initialement, pour nous, c’était très simple, il fallait
les réintégrer familialement, scolairement ou professionnellement.
Mais on a vite compris que cela n’allait pas être du tout
évident.
— Pourquoi ?
— Parce
que la problématique numéro un est familiale. Elle s’explique
par la pauvreté, la crise économique, l’exode rural et le
péril urbain, toutes ces strates de population qui arrivent
dans des villes qui ne sont pas préparées à les recevoir.
Comme dans toutes les grandes mégalopoles, avec une infrastructure
qui n’est pas cohérente et où il y a surbooking de
la population. Donc, des familles en détresse économique
et éducative, mais aussi psychologique et affective. Ce
sont des familles qui survivent, le chômage frappant particulièrement
les hommes. Les femmes sont obligées de travailler, ainsi
que les gamins, qui sont souvent exploités. On s’est aussi
rendu compte que le rôle de la famille en tant que protection
est quasi inexistant puisque la priorité est donnée à la
survie. Il y a beaucoup d’absentéisme ou carrément de démission
parentale, ainsi que beaucoup de divorces. Les femmes se
retrouvent sans pensions, sans revenus et sans abri.
— Quelles
sont les autres causes de la présence des enfants dans la
rue ?
— Un
autre volet est celui des mères célibataires. Du fait qu’elles
soient négativement jugées par la société, elles entraînent
leurs enfants avec elles dans leur marginalisation. Et puis
bien sûr il y a l’alcoolisme parental, notamment paternel,
et parfois aussi la prostitution parce que certaines mères
y ont recours pour pouvoir survivre. Ce sont donc des déficits
familiaux énormes, mais il y a aussi le problème scolaire.
La réintégration est très difficile parce que ces gamins
ont souvent un vécu scolaire très négatif puisque l’école
n’est plus vue comme un moyen de promotion sociale :
pourquoi y aller si c‘est pour se retrouver ensuite au chômage
avec un diplôme qui ne correspond à rien ? De plus,
l’école ne correspond plus au profil des jeunes ; elle
est souvent en décalage par rapport au système. Inaccessible
de par sa pédagogie, mais aussi de par ses fournitures scolaires
qui sont chères, elle est aussi souvent inaccessible dans
certaines régions, où il n’y a pas d’écoles de proximité.
— Qu’en
est-il de la réintégration professionnelle ?
— L’initiation
professionnelle ou la formation est très difficile parce
que ce sont des jeunes qui n’ont pas l’âge requis ou qui
n’ont pas le niveau requis, donc il n’y a aucune structure
passerelle qui fait que le gamin puisse espérer avoir une
initiation ou une formation qualifiante, ou qui mène à l’emploi.
Donc beaucoup de challenge.
— Combien
y a-t-il d’enfants dans les rues du Maroc ?
— Il
m’est impossible de vous donner une réponse exhaustive parce
que nous parlons de l’ensemble du territoire et aussi parce
qu’il y a une errance de ces enfants. On parle de 10 000,
de 100 000 même. Ce que je peux vous dire, c’est que
nous avons, nous, ciblé 5 000 enfants depuis sept ans.
Maintenant, ce phénomène peut-il aller decrescendo, je ne
le pense pas, au contraire, parce que les déterminants qui
ont poussé ces enfants dans la rue sont toujours là. Maintenant,
on assiste à une véritable organisation de la rue, on ne
parle pas encore de gangs parce qu’on n’est pas arrivé au
stade des banlieues françaises, mais on peut parler de clans
et aussi de zones de no man’s land, où personne ne rentre.
Des zones d’appartenance, une appropriation de certains
squats ou quartiers.
— Qu’est
ce qui attire ces jeunes dans la rue ?
— Elle
est attractive parce qu’elle leur offre des solutions que
la société n’a pas su leur offrir. Il y a une économie informelle,
une liberté, une solidarité très forte et une culture, donc
une réelle appartenance à un clan qui devient la famille
de substitution et qui leur donne une identité propre. Ils
développent des compétences et une intelligence de survie,
mais ils développent aussi beaucoup de dépendances. Des
dépendances à la rue, parce qu’il y a quand même beaucoup
de liberté. On assiste maintenant à des jeunes qui ont un
tel parcours rue qu’aucune autre alternative ne les intéresse.
Ces jeunes on su mater la rue. Mais la rue est aussi très
forte et parfois elle les domine et les détruit.
— Quels
sont les dangers essentiels qui les guettent ?
— Les
dangers sont bien sur la violence, qui est le seul mode
de dialogue, la dépendance à la colle, la drogue de la rue
par excellence. C’est une dépendance très forte et qui a
un impact très négatif, à savoir qu’elle provoque des dégâts
majeurs au niveau respiratoire et aussi au niveau du ralentissement
de l’intellect, et ses dommages sont irréversibles. Il y
a aussi les problèmes liés à la santé, à la dénutrition
et donc à la croissance. Il y a aussi le problème des maladies
sexuellement transmissibles parce qu’il y a beaucoup d’abus,
ainsi que de prostitution. Beaucoup de tuberculose, de problèmes
cutanés. Mais il y a aussi les troubles du comportement.
Il y a des pertes de repères dans le temps et dans l’espace.
Ils s’inscrivent dans l’errance, il est très difficile ensuite
de parler de projets de vie fixe. Il y a aussi l’intense
déni de soi, l’intense perte d’espoir dans un futur possible.
Ils ne croient plus en rien. Et puis aussi il y a un rejet
des institutions, parce qu’il ne faut pas oublier qu’ils
sont passés par plusieurs d’entre elles comme la famille,
l’école, les centres d’accueil et les prisons. Il faut challenger
avec tout ça pour travailler avec ces jeunes.
— Quel
est donc le profil de l’éducateur ?
— C’est
un travail de militant, parce qu’il ne s’agit pas d’être
fonctionnaire. Il faut que l’éducateur sache écouter, comprendre,
accompagner, guider, projeter, protéger et qui ne juge pas.
C’est un travail énorme sur soi aussi. L’autre difficulté
est d’accompagner ce jeune tout en restant authentique et
de développer chez lui des capacités d’analyse. Il ne faut
pas le traiter comme victime ; dès que vous commencez
un programme il faut le traiter comme responsable et comme
acteur de son projet de vie, être aussi le miroir qui projette
les côtés positifs qu’il possède. Ce sont des gamins qui
ont été fracassés, détruits, qui ont beaucoup souffert,
car la souffrance est là et elle laisse des marques. Mais
si vous pensez seulement traiter la souffrance, vous n’en
sortirez pas. Il faut l’aider à construire malgré ce handicap,
dans un monde qui est ce qu'il est. Il n’est pas question
de lui mentir sur la réalité. Il faut qu’il puisse avoir
du recul par rapport à son passé et au système, qu’il localise
ses compétences. Mais aussi il faut développer un projet
de vie. Il ne va pas nécessairement finir universitaire,
mais un projet de vie doit tenir compte de ses compétences
et de la réalité marocaine. Le but essentiel de Bayti
est d’outiller le jeune pour dépasser l’échec. C’est un
travail de très longue haleine, au cas par cas, et qui demande
un très grand parcours avec le jeune.
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