L’art comme moyen d’intégration sociale

Le ballet Deux saisons de la compagnie Edisca, présenté au cours du même événement dans l’auditorium du siège de l’Unesco, coupe littéralement le souffle. Tout d’abord par la beauté de la chorégraphie, signée les frère et sœur Andrade, ainsi que de la bande son originale composée par Manassés de Sousa, mais aussi et surtout par l’énergie et le talent fous des danseurs.

Enfants et ados issus de favélas, qui sont devenus, grâce à Edisca, professeurs de danse et danseurs professionnels, sont arrivés à un niveau d’expression et de pratique artistiques qui ferait pâlir de jalousie les plus chevronnés dans le domaine. « Le statut de l’enfant et de l’adolescent est une charte qui restaure les droits des enfants et adolescents et nous stimule pour dépasser l’indignation inerte et nous diriger vers la responsabilité sociale ». Cette compagnie de danse, qui utilise aussi le langage théâtral, a déjà à son compte trois spectacles : Elementals, qui traite d’écologie, Jangurussù (vie communautaire), ainsi que Koi-Guera, qui dénonce la perte d’identité et l’ethnocide des peuples indigènes. Deux saisons est une « métaphore pour la dualité dans laquelle nous nous trouvons à ce niveau matériel et spirituel de la vie qui pointe vers une transcendance, une voie de transformation ». Métaphore on ne peut plus réussie, servie par des mouvements d’une finesse et d’une force uniques. Il n’est effectivement pas exagéré de parler de transcendance : ces enfants et ados qui, au cours de leur courte vie, ont déjà vécu des expériences d’une dureté que peu d’adultes connaissent, dégagent une vitalité et une fureur de vivre qui transportent les plus blasés. On sent parfaitement qu’ils ont non seulement dépassé leurs traumatismes, mais qu’ils les ont sublimés dans un spectacle d’une immense valeur artistique et humaine. Mais personne ne parle mieux de cette action que ses propres instigateurs : « Edisca a combattu l’exclusion sociale, la pauvreté et l’ignorance pendant 9 ans, ouvrant un espace de développement créatif généré par la rencontre fertile et intime d’opportunités avec le talent humain. La beauté de son action ne réside pas seulement dans le nombre d’enfants qu’elle a aidés, nourris, soignés et éduqués. Mais aussi dans la création d’un modèle pédagogique qui a pour axes principaux : l’art, l’éthique et l’amour ». Rien n’est plus vrai.


Enfants des rues. Najat M’jid, présidente de la fondation Bayti (Maroc), explique les raisons de l'expansion du phénomène des enfants des rues dans son pays et des moyens adoptés par son association pour le combattre.
« La problématique numéro un
est familiale 
»

Al-Ahram Hebdo : Quelles sont les causes principales de ce phénomène au Maroc ?

Najat M’jid : Nous avons commencé à travailler, quatre éducateurs et moi-même, dans la rue pour justement commencer à comprendre le pourquoi de la présence de ces enfants dans la rue et qui ils étaient. Donc on a analysé leur situation, les causes qui les ont poussés à être là, les alternatives qui leur étaient offertes par l’Etat, les différentes institutions et les centres. Et au bout d’un an et demi de travail sur le terrain, on avait fait un certain parcours avec ces jeunes. A partir de là, on a réalisé l’analyse des causes de leur situation et la nécessité de les accompagner pour élaborer un projet. Initialement, pour nous, c’était très simple, il fallait les réintégrer familialement, scolairement ou professionnellement. Mais on a vite compris que cela n’allait pas être du tout évident.

— Pourquoi ?

— Parce que la problématique numéro un est familiale. Elle s’explique par la pauvreté, la crise économique, l’exode rural et le péril urbain, toutes ces strates de population qui arrivent dans des villes qui ne sont pas préparées à les recevoir. Comme dans toutes les grandes mégalopoles, avec une infrastructure qui n’est pas cohérente et où il y a surbooking de la population. Donc, des familles en détresse économique et éducative, mais aussi psychologique et affective. Ce sont des familles qui survivent, le chômage frappant particulièrement les hommes. Les femmes sont obligées de travailler, ainsi que les gamins, qui sont souvent exploités. On s’est aussi rendu compte que le rôle de la famille en tant que protection est quasi inexistant puisque la priorité est donnée à la survie. Il y a beaucoup d’absentéisme ou carrément de démission parentale, ainsi que beaucoup de divorces. Les femmes se retrouvent sans pensions, sans revenus et sans abri.

— Quelles sont les autres causes de la présence des enfants dans la rue ?

 Un autre volet est celui des mères célibataires. Du fait qu’elles soient négativement jugées par la société, elles entraînent leurs enfants avec elles dans leur marginalisation. Et puis bien sûr il y a l’alcoolisme parental, notamment paternel, et parfois aussi la prostitution parce que certaines mères y ont recours pour pouvoir survivre. Ce sont donc des déficits familiaux énormes, mais il y a aussi le problème scolaire. La réintégration est très difficile parce que ces gamins ont souvent un vécu scolaire très négatif puisque l’école n’est plus vue comme un moyen de promotion sociale : pourquoi y aller si c‘est pour se retrouver ensuite au chômage avec un diplôme qui ne correspond à rien ? De plus, l’école ne correspond plus au profil des jeunes ; elle est souvent en décalage par rapport au système. Inaccessible de par sa pédagogie, mais aussi de par ses fournitures scolaires qui sont chères, elle est aussi souvent inaccessible dans certaines régions, où il n’y a pas d’écoles de proximité.

— Qu’en est-il de la réintégration professionnelle ?

— L’initiation professionnelle ou la formation est très difficile parce que ce sont des jeunes qui n’ont pas l’âge requis ou qui n’ont pas le niveau requis, donc il n’y a aucune structure passerelle qui fait que le gamin puisse espérer avoir une initiation ou une formation qualifiante, ou qui mène à l’emploi. Donc beaucoup de challenge.

— Combien y a-t-il d’enfants dans les rues du Maroc ?

 Il m’est impossible de vous donner une réponse exhaustive parce que nous parlons de l’ensemble du territoire et aussi parce qu’il y a une errance de ces enfants. On parle de 10 000, de 100 000 même. Ce que je peux vous dire, c’est que nous avons, nous, ciblé 5 000 enfants depuis sept ans. Maintenant, ce phénomène peut-il aller decrescendo, je ne le pense pas, au contraire, parce que les déterminants qui ont poussé ces enfants dans la rue sont toujours là. Maintenant, on assiste à une véritable organisation de la rue, on ne parle pas encore de gangs parce qu’on n’est pas arrivé au stade des banlieues françaises, mais on peut parler de clans et aussi de zones de no man’s land, où personne ne rentre. Des zones d’appartenance, une appropriation de certains squats ou quartiers.

— Qu’est ce qui attire ces jeunes dans la rue ?

 Elle est attractive parce qu’elle leur offre des solutions que la société n’a pas su leur offrir. Il y a une économie informelle, une liberté, une solidarité très forte et une culture, donc une réelle appartenance à un clan qui devient la famille de substitution et qui leur donne une identité propre. Ils développent des compétences et une intelligence de survie, mais ils développent aussi beaucoup de dépendances. Des dépendances à la rue, parce qu’il y a quand même beaucoup de liberté. On assiste maintenant à des jeunes qui ont un tel parcours rue qu’aucune autre alternative ne les intéresse. Ces jeunes on su mater la rue. Mais la rue est aussi très forte et parfois elle les domine et les détruit.

— Quels sont les dangers essentiels qui les guettent ?

 Les dangers sont bien sur la violence, qui est le seul mode de dialogue, la dépendance à la colle, la drogue de la rue par excellence. C’est une dépendance très forte et qui a un impact très négatif, à savoir qu’elle provoque des dégâts majeurs au niveau respiratoire et aussi au niveau du ralentissement de l’intellect, et ses dommages sont irréversibles. Il y a aussi les problèmes liés à la santé, à la dénutrition et donc à la croissance. Il y a aussi le problème des maladies sexuellement transmissibles parce qu’il y a beaucoup d’abus, ainsi que de prostitution. Beaucoup de tuberculose, de problèmes cutanés. Mais il y a aussi les troubles du comportement. Il y a des pertes de repères dans le temps et dans l’espace. Ils s’inscrivent dans l’errance, il est très difficile ensuite de parler de projets de vie fixe. Il y a aussi l’intense déni de soi, l’intense perte d’espoir dans un futur possible. Ils ne croient plus en rien. Et puis aussi il y a un rejet des institutions, parce qu’il ne faut pas oublier qu’ils sont passés par plusieurs d’entre elles comme la famille, l’école, les centres d’accueil et les prisons. Il faut challenger avec tout ça pour travailler avec ces jeunes.

— Quel est donc le profil de l’éducateur ?

— C’est un travail de militant, parce qu’il ne s’agit pas d’être fonctionnaire. Il faut que l’éducateur sache écouter, comprendre, accompagner, guider, projeter, protéger et qui ne juge pas. C’est un travail énorme sur soi aussi. L’autre difficulté est d’accompagner ce jeune tout en restant authentique et de développer chez lui des capacités d’analyse. Il ne faut pas le traiter comme victime ; dès que vous commencez un programme il faut le traiter comme responsable et comme acteur de son projet de vie, être aussi le miroir qui projette les côtés positifs qu’il possède. Ce sont des gamins qui ont été fracassés, détruits, qui ont beaucoup souffert, car la souffrance est là et elle laisse des marques. Mais si vous pensez seulement traiter la souffrance, vous n’en sortirez pas. Il faut l’aider à construire malgré ce handicap, dans un monde qui est ce qu'il est. Il n’est pas question de lui mentir sur la réalité. Il faut qu’il puisse avoir du recul par rapport à son passé et au système, qu’il localise ses compétences. Mais aussi il faut développer un projet de vie. Il ne va pas nécessairement finir universitaire, mais un projet de vie doit tenir compte de ses compétences et de la réalité marocaine. Le but essentiel de Bayti est d’outiller le jeune pour dépasser l’échec. C’est un travail de très longue haleine, au cas par cas, et qui demande un très grand parcours avec le jeune.

Maya Al-Qalioubi

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