L'art iraqien contemporain, au palais des arts à l'opéra jusqu'au 29 janvier. Tél.: 736 76 28. Terrain de l'opéra Guézira. De 9h à 14h et de 17h à 22h (sauf vendredi)

Arts plastiques . Bagdad continue à peindre son histoire, sa détresse et ses femmes, sa vie et sa mort en passant par ses combats. Une dizaine d’artistes le prouvent dans une rétrospective à l'Opéra du Caire.
Journal de destruction massive

L’Iraq est aujourd’hui au paroxysme de son histoire. Entre agoniser et naître, ses artistes cherchent comme jamais l’antidote d’une vie, tourmentés par des questions sans réponse. Ils se vident. Et en effet cette opération tout à fait légitime et salutaire s’accompagne d’un effort monstre allant de soi, pour faire mieux connaître culture et civilisation iraqiennes. Partout dans le monde arabe, la seule mention de l’Iraq fait monter une nostalgie et une mélancolie, jusqu’ici propre à la Palestine !! Ce qui n’est pas de bon augure ... mais peut quand même comporter des signes guérisseurs. Car rien qu’ici, en Egypte — au-delà de la rhétorique et des stéréotypes interarabes — le public afflue nombreux au palais des arts de l’Opéra du Caire, où se tient une exposition sur l’art iraqien contemporain. La foule est marquante en comparaison avec les autres galeries publiques ou privées. Le public apprend à apprécier et découvrir les œuvres exposées de la même manière qu’il a auparavant savouré la musique modale jouée par le luthiste iraqien Nassir Chamma au vernissage.

L'un des premiers tableaux exposés provient de la collection privée de ce dernier et porte la signature de l’un des pionniers, membre du groupe de Bagdad pour l’art contemporain formé en 1951 : Chaker Hassan Al-Saïd. C’est sans doute l’incident d’Al-Amériya qu’il dépeint dans cette œuvre datée de 1996. L’Iraq des enfants morts, des débris, des 13 ans d’embargo, du pétrole contre nourriture, revient en force. Sur un deuxième tableau, tous les matériaux se fondent sur un fond en bois. On a toujours cette impression de décombres, et l’emploi des lettres et chiffres arabes marque une identité certaine, ayant ses racines encore plus loin chez les Sumériens. Les murs, l’un de ses sujets de prédilection, sont souvent sillonnés de lézardes. En fait, la fissure est profonde.

Comme si les artistes rédigeaient leur propre Guerre et Paix. Ils présentent tout au long de l’exposition une alchimie entre « être » et « repartir ». Un autre maître, Saad Al-Kaabi (né en 1937) se concentre sur cette force et cet équilibre architecturaux qui ont jadis érigé les temples sumériens, assyriens, et qui ont fait place plus tard aux lieux de culte musulmans. Des pierres, des compositions en bloc, des inscriptions décoratives comme celles des mosquées, des camaïeux de marron et surtout, au coin du tableau, des silhouettes droites, stables et chauves, des personnages isolés, des êtres aux yeux grands ouverts qui scrutent tout et se cherchent à la fois. Ceux-ci sont empruntés à Giacometti, à l’art de la XVIIIe dynastie pharaonique ou encore aux influences assyriennes et sumériennes.

Très politique, Rafea Al-Nasseri, graveur à l’origine, plonge dans la mythologie du martyr, palestinien ou iraqien. Trois tableaux, divisés en six, constituent des séquences, des coupes transversales, représentant le massacre de Tal al-zaatar en 1976. Des motifs bien sélectionnés, à haute charge symbolique. Sous une allure plus géométrique, Salem Al-Dabagh, né une année après Al-Nasseri en 1941, consacre également le thème du martyr et l’homme en général dans son rapport avec l’univers.

Alaa Hussein Béchir brode toujours autour des mêmes sujets. Les agencements sont sublimes, avec ses corbeaux, ses êtres robotisés, ses personnages aux têtes vides, désertées par toute pensée. C’est la prison de soi, la mutilation et la fuite des idées. Dans ce cadre, il est tout à fait normal alors que « Les séquences palestiniennes » soient représentées par un crâne paré d’un bonnet de nuit, tiré de bout en bout par un mi-pigeon mi-corbeau. Le mi-pigeon mi-corbeau plane effectivement sur toute l’exposition. C’est un état de fait souligné par les artistes iraqiens, qui délivrent leur journal de destruction massive.

Par ailleurs, d’autres artistes (plus vieux), révèlent un aspect plus gai de l’Iraq, ses femmes, ses fêtes, ses paysages campagnards et son temps révolu. Sans trop de bla-bla … les esquisses à l’encre de chine de Faeeq Hassan réduisent la ligne à l’essentiel. Nouri Al-Rawi, avec ses tâches de couleurs intenses et lumineuses, brûle de désir pour ces femmes voluptueuses aux seins arrondis telles deux grenades lumineuses et explosives. Il s’agit sans doute d’une autre génération, qui devait dégoupiller d’autres sortes de grenades !

Dalia Chams
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