L’Iraq est
aujourd’hui au paroxysme de son histoire. Entre agoniser
et naître, ses artistes cherchent comme jamais l’antidote
d’une vie, tourmentés par des questions sans réponse. Ils
se vident. Et en effet cette opération tout à fait légitime
et salutaire s’accompagne d’un effort monstre allant de
soi, pour faire mieux connaître culture et civilisation
iraqiennes. Partout dans le monde arabe, la seule mention
de l’Iraq fait monter une nostalgie et une mélancolie, jusqu’ici
propre à la Palestine !! Ce qui n’est pas de bon augure ...
mais peut quand même comporter des signes guérisseurs. Car
rien qu’ici, en Egypte — au-delà de la rhétorique et
des stéréotypes interarabes — le public afflue nombreux
au palais des arts de l’Opéra du Caire, où se tient une
exposition sur l’art iraqien contemporain. La foule est
marquante en comparaison avec les autres galeries publiques
ou privées. Le public apprend à apprécier et découvrir les
œuvres exposées de la même manière qu’il a auparavant savouré
la musique modale jouée par le luthiste iraqien Nassir Chamma
au vernissage.
L'un des premiers
tableaux exposés provient de la collection privée de ce
dernier et porte la signature de l’un des pionniers, membre
du groupe de Bagdad pour l’art contemporain formé en 1951 :
Chaker Hassan Al-Saïd. C’est sans doute l’incident d’Al-Amériya
qu’il dépeint dans cette œuvre datée de 1996. L’Iraq des
enfants morts, des débris, des 13 ans d’embargo, du pétrole
contre nourriture, revient en force. Sur un deuxième tableau,
tous les matériaux se fondent sur un fond en bois. On a
toujours cette impression de décombres, et l’emploi des
lettres et chiffres arabes marque une identité certaine,
ayant ses racines encore plus loin chez les Sumériens. Les
murs, l’un de ses sujets de prédilection, sont souvent sillonnés
de lézardes. En fait, la fissure est profonde.
Comme si les
artistes rédigeaient leur propre Guerre et Paix.
Ils présentent tout au long de l’exposition une alchimie
entre « être » et « repartir ».
Un autre maître, Saad Al-Kaabi (né en 1937) se concentre
sur cette force et cet équilibre architecturaux qui ont
jadis érigé les temples sumériens, assyriens, et qui ont
fait place plus tard aux lieux de culte musulmans. Des pierres,
des compositions en bloc, des inscriptions décoratives comme
celles des mosquées, des camaïeux de marron et surtout,
au coin du tableau, des silhouettes droites, stables et
chauves, des personnages isolés, des êtres aux yeux grands
ouverts qui scrutent tout et se cherchent à la fois. Ceux-ci
sont empruntés à Giacometti, à l’art de la XVIIIe dynastie
pharaonique ou encore aux influences assyriennes et sumériennes.
Très politique,
Rafea Al-Nasseri, graveur à l’origine, plonge dans la mythologie
du martyr, palestinien ou iraqien. Trois tableaux, divisés
en six, constituent des séquences, des coupes transversales,
représentant le massacre de Tal al-zaatar en 1976. Des motifs
bien sélectionnés, à haute charge symbolique. Sous une allure
plus géométrique, Salem Al-Dabagh, né une année après Al-Nasseri
en 1941, consacre également le thème du martyr et l’homme
en général dans son rapport avec l’univers.
Alaa Hussein
Béchir brode toujours autour des mêmes sujets. Les agencements
sont sublimes, avec ses corbeaux, ses êtres robotisés, ses
personnages aux têtes vides, désertées par toute pensée.
C’est la prison de soi, la mutilation et la fuite des idées.
Dans ce cadre, il est tout à fait normal alors que « Les
séquences palestiniennes » soient représentées
par un crâne paré d’un bonnet de nuit, tiré de bout en bout
par un mi-pigeon mi-corbeau. Le mi-pigeon mi-corbeau plane
effectivement sur toute l’exposition. C’est un état de fait
souligné par les artistes iraqiens, qui délivrent leur journal
de destruction massive.
Par ailleurs,
d’autres artistes (plus vieux), révèlent un aspect plus
gai de l’Iraq, ses femmes, ses fêtes, ses paysages campagnards
et son temps révolu. Sans trop de bla-bla … les esquisses
à l’encre de chine de Faeeq Hassan réduisent la ligne à
l’essentiel. Nouri Al-Rawi, avec ses tâches de couleurs
intenses et lumineuses, brûle de désir pour ces femmes voluptueuses
aux seins arrondis telles deux grenades lumineuses et explosives.
Il s’agit sans doute d’une autre génération, qui devait
dégoupiller d’autres sortes de grenades ! |