Al-Ahram
Hebdo : Vous étiez récemment en tournée en Europe.
Quel était le but de cette tournée ?
Abdel-Razeq Al-Hachémy : D'abord,
c'était d'expliquer le point de vue de l'Iraq et notre
position officielle à propos de la mission des inspecteurs
internationaux et des débats au Conseil de sécurité de
l'Onu. Les Etats-Unis ont mis des bâtons dans les roues
pour retarder et empêcher le retour des inspecteurs en
désarmement à Bagdad. J'ai aussi eu l'occasion de parler
des résolutions de l'Onu qui nous ont été imposées, mais
qu'on a acceptées, contrairement à beaucoup de pays dans
le monde. Israël, par exemple, a été condamné plus de
200 fois à l'Onu, mais il n'a jamais été mis sous embargo
pour ses violations de la loi internationale, des droits
de l'homme et ses crimes contre l'humanité. Il est tout
le temps sauvé par le fameux veto américain.
— Pensez-vous qu'il y a un changement
dans l'opinion publique des pays européens contre une
guerre en Iraq ?
— Effectivement, il y a un grand
changement. C'est très important et utile dans le futur
proche et cela va inciter les dirigeants européens à adopter
la bonne solution. Je crois que c'est un facteur majeur
qui a commencé à jouer un grand rôle. Ceci repose sur
un principe essentiel, le refus de l'hégémonie américaine
en Europe et dans le monde. Cette opinion n'accepte pas
le comportement américain avec l'Europe. Mais dans tout
cela, il y a le sujet de l'agression contre l'Iraq. Face
à cette situation, le citoyen européen n'est pas resté
les bras croisés, il a protesté très fort dans toute l'Europe
y compris à Londres. Car les peuples sont toujours avec
la justice et le droit.
— Pensez-vous que les Etats-Unis
ont entendu ce message contre la guerre ?
— En toute
franchise, non. La preuve, les troupes américaines se
multiplient de plus en plus dans la région. Si
les Etats-Unis et le sionisme international ont décidé
de frapper l'Iraq, ils le frapperont, ils n'accorderont
aucune importance à l'opinion publique ou aux positions
politiques européennes ou internationales, ni même à l'opinion
de leurs propres peuples.
Ils vont appliquer leurs plans sataniques. Et c'est cette
réalité dont on est conscient en Iraq.
— Le Conseil de sécurité devrait
discuter d'une nouvelle résolution avant une éventuelle
frappe contre l'Iraq. Qu'en pensez-vous ?
— L'Iraq a mille fois répété aux
dirigeants du monde et à l'Onu qu'il ne discutera plus
d'aucune nouvelle résolution. S'il y a d'autres résolutions,
cela veut dire qu'elles imposeront de nouvelles conditions.
Nous disons que les résolutions qui existent suffisent
largement. Ces dernières ont déjà privé l'Iraq de tout,
y compris des crayons. Ces résolutions renferment une
très longue liste d'interdiction de plus de 1 800
pages. De quoi faire vivre l'Iraq dans l'âge de pierre
alors qu'on est au XXIe siècle.
— Pourquoi l'Iraq a rompu sa coopération
avec les inspecteurs de l'Onu, puis a accepté leur retour.
Est-ce l'effet des pressions des Etats-Unis qui menaçaient
de frapper l'Iraq ?
— L'Iraq a accepté le retour des
inspecteurs sans conditions afin qu'ils puissent travailler
sans problèmes et pour démontrer au monde que l'Iraq ne
possède pas d'armes de destruction massive. Notre position
n'est pas nouvelle, nous n'avons jamais été contre le
travail des inspecteurs internationaux même depuis le
début. On l'a toujours dit au Conseil de sécurité et au
secrétaire général de l'Onu. On a demandé ce qui empêchait
le retour des inspecteurs, mais on n'a jamais reçu de
réponse. On a également posé les questions suivantes :
combien de temps va durer leur travail, en cas de retour
en Iraq ? Quand est-ce l'embargo sera levé, une fois
qu'ils termineront leurs inspections ? On a posé
toutes ces questions et Kofi Annan nous a dit que ce sont
des questions légitimes. Il est reparti de Bagdad avec
nos questions et nos propositions pacifiques au Conseil
de sécurité, mais malheureusement nous n'avons jamais
entendu de réponses. C'est pour cela que Bagdad a coupé
le dialogue avec l'Onu.
Il y a quelques
mois, grâce à Amr Moussa et à certains pays étrangers,
on a abouti à un accord sur le retour des inspecteurs
qui était à l'époque le problème majeur, mais après notre
accord, on a observé que les Etats-Unis faisaient tout
pour empêcher leur retour à Bagdad. Cela est une preuve
que l'Administration américaine n'est pas soucieuse des
armes de destruction massive comme elle le prétend. Si
c'était le cas, elle aurait accueilli avec joie notre
accord. Les
événements ont démontré la véritable image et le vrai
but des Etats-Unis : renverser le régime du président
Saddam Hussein et installer un gouvernement allié afin
qu'il puisse contrôler et dominer le pétrole iraqien.
Ils veulent aussi diviser l'Iraq en plusieurs petits Etats
afin de garantir la sécurité de l'entité sioniste, Israël.
— Comment se déroule le travail
des inspecteurs en Iraq ?
— Sans aucun problème. D'ailleurs,
ils ont livré un premier rapport à l'Onu où ils reconnaissent
avoir bénéficié d'une coopération exemplaire de la part
des autorités iraqiennes. Donc, l'Iraq a montré ses bonnes
intentions et applique avec force ses engagements. Les
inspecteurs ont inspecté tous les sites suspectés, y compris
les sites évoqués par Tony Blair. Ils n'ont rien trouvé,
et ils ne trouveront rien, car on nous n'avons vraiment
rien. On a présenté plus de 12 000 pages détaillées
sur les programmes d'armement iraqien, mais je ne crois
pas que les Américains ont lu une seule page. Les Européens
et notamment les Français ont en revanche des lectures
plus lentes et plus honnêtes.
— Comment évaluez-vous la position
officielle de la France vis-à-vis d'une possible frappe
militaire américaine ?
— Nous accueillons la position française
avec bienveillance et espoir que Paris ne soutiendra pas
une frappe militaire et ne privilégiera pas ce choix comme
seule solution. Les Français disent qu'il ne faudra pas
passer à l'action militaire sans l'accord du Conseil de
sécurité et cela nous donne beaucoup d'espoir. Mais en
même temps, nous souhaitons qu'ils changent leur point
de vue à propos de leur proposition de décision en deux
temps. Car si cela veut dire reprendre les éléments de
la position américaine, qui impose des conditions draconiennes
à Bagdad, cela signifie simplement qu'ils divisent la
position américaine en deux parties.
La première étape, une résolution difficilement
applicable en raison de ses conditions impossibles à satisfaire.
Cela permettra de déclarer devant le monde entier que
l'Iraq ne respecte pas les résolutions de l'Onu. Ensuite,
ils reviennent au Conseil de sécurité pour voter une nouvelle
résolution (deuxième étape) pour légitimer une frappe
contre l'Iraq. C'est pour cela que nous refusons l'idée
française, parce qu'elle revient à dire que la guerre
sera déclenchée dans la seconde étape. Donc, nous croyons
que la position du gouvernement français peut être meilleure
que cela, car il est impossible pour l'Iraq d'appliquer
les conditions américaines. Ce qui me dérange dans la
proposition française c'est qu'elle aboutit finalement
à l'application du point de vue américain. Seulement en
deux temps.
— Comment évaluez-vous la politique
du président George W. Bush qui tantôt parle de sa détermination
d'attaquer l'Iraq, tantôt dit privilégier une solution
pacifique à la crise ?
— C'est
effectivement bizarre. Mais l'Iraq ne juge que sur le
comportement et non le discours. En fait, la politique
américaine envers l'Iraq repose sur l'imagination hollywoodienne
et l'expression « probablement ». Ainsi,
les Américains
disent que l'Iraq possède « probablement »
des armes de destruction massive, qu'il les donnera « probablement »
aux organisations terroristes, et que celles-ci attaqueront
« probablement » l'Amérique avec ces
armes. Donc, selon eux, il faut frapper l'Iraq et changer
son régime. Si
on applique cette logique de probabilité, on condamnera
le moitié des pays de la planète.
Quant à l'hésde Bush de faire la guerre
après avoir été très net au début, cela est évident. Il
s'est trouvé devant 3 problèmes. Le premier est le refus
des 3/4 des pays et des peuples du monde de la politique
américaine injustifiée envers l'Iraq. Le deuxième problème
est que Bush n'a pas trouvé et ne trouvera pas cette fois-ci
des Etats qui financeront cette guerre comme ce fut le
cas en 1991. Enfin, il n'a pas trouvé de soldats étrangers
prêts à mourir à la place des soldats américaines dans
une guerre contre l'Iraq. L'Amérique est incapable de
réunir des troupes comme ils l'ont fait lors de la première
guerre du Golfe. Les Etats-Unis seront incapables de renverser
le régime iraqien uniquement à travers des missiles et
des frappes aériennes. Il leur faut des troupes terrestres.
Et s'ils décident d'envoyer leurs troupes sur le sol iraqien,
ce sera une autre histoire.
— Comment jugez-vous la position
arabe officielle en général et la position de l'Egypte
en particulier ?
— La position arabe affichée est
très claire. Tous les pays arabes sont contre une attaque.
Et nous sommes contents de cette position et nous les
remercions, et remercions surtout le président Hosni Moubarak ;
d'autant plus que ses rencontres et ses contacts avec
les dirigeants du monde ont fait baisser la tension dans
la région. Mais nous souhaitons que les responsables arabes
insistent et appellent à la levée de l'embargo et au retrait
des forces américaines de la région, surtout après l'application
par l'Iraq de la décision du Conseil de sécurité. Et après
que l'Iraq eut accepté le retour des inspecteurs qui n'ont
rien trouvé.