Au
cours d'un entretien avec le journaliste américain de renom
Thomas Friedman, j'ai été frappé par la différence entre
la position américaine et la vision arabe vis-à-vis des
questions à l'ordre du jour sur la scène internationale,
de la démocratie en passant par la guerre en Iraq et les
événements du 11 septembre jusqu'à l'avenir des pouvoirs
dans les pays arabes. Il existe actuellement une divergence
d'opinions et de positions entre les Etats-Unis et la plupart
de leurs alliés en Europe. Ce différend s'articule au tour
de questions extérieures comme la guerre en Iraq ou la question
palestinienne. Quant aux divergences avec nous, elles touchent
à nos causes les plus délicates et les plus sensibles. C'est
un différend avec l'unique puissance censée trouver un remède
à ces maux. Ceci présage de retombées inconfortables pour
les deux parties.
Autour de la
table de l'homme d'affaires et ami Mohamad Chafiq Gabr,
réunissant en l'honneur du journaliste américain nombre
des plus éminents hommes d'affaires égyptiens, j'ai été
surpris de prime abord de ma présence, moi l'écrivain et
journaliste, au milieu de tout ce rassemblement financier
et commercial. Mais une fois que la discussion a pris son
cours, je me suis rendu compte que la ligne de démarcation
de cette table ne séparait pas les hommes de finances et
les intellectuels, mais séparait surtout la vision américaine
du monde que transmettait le journaliste américain, proche
des cercles du pouvoir à Washington, et la réalité des choses
telles que nous les concevons dans cette partie du monde.
Bien que le
but de la visite de Friedman au Caire était de préparer
un documentaire pour la chaîne Discovery sur la manière
dont les Egyptiens voient les événements du 11 septembre
2001, le premier sujet de notre discussion a été l'éventuelle
guerre en Iraq, notamment cette proposition naïve véhiculée
à l'heure actuelle selon laquelle le président iraqien Saddam
Hussein doit quitter le pouvoir. Ainsi, prendra fin immédiatement
la crise avec les Etats-Unis et la région sera sauvée de
la guerre que préparent les forces américaines.
A mon avis,
une telle proposition assimile l'une des crises internationales
les plus aiguës à l'heure actuelle à une vengeance personnelle
entre les présidents George Bush et Saddam Hussein. J'ai
été étonné que Friedman l'approuve. Il a même déterminé
les conditions d'application de cette proposition, disant
que si Saddam abdique au profit de son fils Oudaï, ceci
n'empêcherait pas une guerre. Mais si Saddam quitte l'Iraq
avec tous les membres de sa famille, la situation sera différente.
A ce moment-là,
j'ai dit à Friedman : « Il est étrange que
ce soit vous qui prononciez ces mots. Vous qui avez reconnu
dans votre récent article du New York Times que la
prochaine guerre en Iraq est en partie une guerre pour le
pétrole. Comment dites-vous alors maintenant que le départ
de Saddam permet d'éviter le déclenchement d'une telle guerre ?
Le fait que les Etats-Unis veulent dominer la première source
d'énergie dans le monde restera toujours valable que Saddam
reste ou non ».
Friedman répondit
en disant : « L'existence du pétrole sous la
domination de Saddam est une chose et sous la domination
d'un autre gouvernement en est une autre. Saddam représente
une menace dangereuse pour la sécurité et pour la paix et
sa possession de l'arme du pétrole est l'une des raisons
importantes qui monte l'Administration américaine contre
lui ».
— Pensez-vous
vraiment, loin des affirmations de l'Administration américaine,
que Saddam représente une menace pour les Etats-Unis.
Friedman s'est
empressé de parler du désastre du 11 septembre et de ses
retombées psychologiques sur la conscience collective de
toute la nation américaine. Et il m'est apparu très clair
l'un des plus importants points de divergence entre nous.
Sans doute les
événements du 11 septembre 2001 à New York et Washington
sont une tragédie terrifiante. Nous avons tous éprouvé de
la peine au niveau humain et nous l'avons exprimée dans
nos communiqués officiels. Mais que
les événements de ce mardi deviennent dans les mains des
Etats-Unis un fouet qui s'abat sur le dos des peuples arabes
et islamiques dans le monde, c'est là une chose inacceptable.
Nous avons
souffert, tout au long d'un demi-siècle, de l'Holocauste.
Les cercles sionistes dans le monde ont réussi à incriminer
la conscience du peuple allemand voire du reste des peuples
européens bien que ce sont ces derniers qui ont vaincu les
nazis. C'est ainsi qu'est né le complexe de culpabilité
que l'Occident ressent envers les juifs. Ce qui a permis
à ces cercles sionistes d'exercer un chantage pour obtenir
des fonds au bénéfice d'Israël, bien que beaucoup des victimes
de l'Holocauste ne résident pas en Israël.
Je répète que
nous avons souffert des séquelles de cet holocauste alors
que nous ne l'avons pas commis et que n'avons rien à voir
avec, ni de près ni de loin. Il semble que certains ignorent
également que les Arabes tout comme les juifs étaient placés
sur la liste nazie des races à exterminer. Ils occupaient
la sixième place sur cette liste après les juifs, les gitans,
les slaves et les autres races non ariennes. En dépit de
tout cela, nous avons été traités par l'Occident comme des
alliés d'Hitler. Nous avons été accusés de vouloir jeter
les juifs à la mer, qualifiés d'antisémites parce que nous
avons refusé l'occupation de nos terres et l'expulsion de
leurs habitants. Et parce que nous avons refusé la politique
israélienne visant à anéantir le peuple palestinien.
Ce qui nous
a aidés le plus à faire face à la colonisation israélienne
des territoires arabes depuis l'existence d'Israël en 1948
et à nous dresser contre sa politique raciste actuelle à
l'encontre les Palestiniens, c'est que nous, Arabes et musulmans,
nous ne sommes pas ligotés par ce complexe de culpabilité
envers les juifs, qui pourrait éventuellement nous empêcher
d'entrer en confrontation avec les sionistes et leurs actes
barbares.
J'ai
peur que ces événements du 11 septembre se transforment
en un autre holocauste dans lequel nous serions les accusés.
Et avec le temps, nous ressentirons une certaine culpabilité
à son égard, quittes à permettre aux Etats-Unis d'agir avec
nous comme le mouvement sioniste l'avait fait avec les pays
occidentaux. Les pays arabes
doivent-ils se sentir coupables du 11 septembre et continuer
à payer cher le prix de cet événement malheureux le restant
de leur vie ? Devrons-nous payer toute notre vie le
prix de ces explosions qui ont fait s'effondrer les tours
du WTC, alors que leurs auteurs sont poursuivis même
dans leurs propres pays arabes et alors que beaucoup d'entre
eux se trouvaient aux Etats-Unis pour fuir la justice dans
leurs pays arabes ? Faut-il — en résumé —
que le 11 septembre se transforme en un autre « Holocauste »
que l'on nous reprochera toute notre vie ?
Thomas Friedman
a exposé la vision américaine lorsqu'il a répondu à la question
sur la menace que l'Iraq peut éventuellement représenter
pour les Etats-Unis. Il déclara que s'il ne constituait
pas une menace pour les Etats-Unis, il le serait sans nul
doute pour ses voisins dans la région. Là est apparue une
autre divergence d'opinions. Personne chez nous ne ressent
que l'Iraq constitue une quelconque menace. J'aurais aimé
demander à Friedman qu'il descende dans la rue avec moi
pour poser une seule question sur la menace que représente
Saddam Hussein à l'homme de la rue en Egypte. Sans doute
les Egyptiens répondront par un sourire à cette question.
Cette réaction dans les rues du Caire sera la même à Amman,
Djeddah, Khartoum, Rabat, Alger, Tunis et les autres.
La
menace réelle que nous ressentons dans le monde arabe ne
provient pas de l'Iraq mais d'Israël.
Qu'est-ce que les Etats-Unis comptent faire à cet égard ?
Sont-ils prêts à permettre d'éviter à ses voisins arabes
ce danger avec le même enthousiasme qu'ils manifestent envers
l'Iraq en soutenant qu'il représente une menace pour ses
voisins arabes ?
Le sujet que
nous avons abordé par la suite était celui de la démocratie.
C'est l'une des causes à laquelle s'attachent les Etats-Unis
dans le monde arabe. Surtout après qu'ils ont découvsubitement
— semble-t-il — que certains de leurs proches
alliés ne sont pas démocrates. Ainsi les journaux américains,
y compris des articles de Friedman lui-même, ont lancé récemment
une offensive contre l'Arabie saoudite pour son absence
de démocratie. Une réalité qu'ils ignoraient, semble-t-il,
lorsqu'ils ont découvert le pétrole dans ce pays, il y a
un demi-siècle !
En réalité,
Friedman s'est montré cette fois-ci plus mûr que la position
américaine, clairement exprimée par la déclaration sur le
partenariat du secrétaire d'Etat américain Colin Powell.
Friedman a bien insisté sur le fait que cette déclaration
émane du Département d'Etat et non pas de la Maison Blanche.
Ce qui veut dire qu'il n'exprime pas la politique du sommet.
Il était d'accord avec nous que la démocratie ne s'applique
pas du jour au lendemain. C'est pour cette raison qu'il
ne parle jamais de démocratie, mais de processus de démocratisation.
Des élections libres ne sont que le résultat final, et pas
le début — pour reprendre ses propos — de ce processus.
Les propos
de Friedman étaient une réponse aux idées émises par l'assistance
selon lesquelles la tenue d'élections libres dans des conditions
où les valeurs et les pratiques démocratiques ne sont pas
bien établies peut engendrer des résultats contre-productifs
qui ne sont pas dans l'intérêt national. J'avais cité l'exemple
de l'Algérie qui a vécu à l'ombre d'une guerre qui a fait
rage entre un courant islamiste terroriste et l'ancien gouvernement
qui suivait une politique répressive. Soudain, les élections
ont été tenues et les portes de la liberté ont été ouvertes
bien grandes. C'est ainsi que le terrorisme a recueilli
le plus grand nombre de voix. J'ai visité ensuite l'Algérie
et j'ai vu de mes propres yeux combien le peuple souffrait
du terrorisme et de ses pratiques qui ont fait des milliers
de victimes innocentes.
La
démocratie ce n'est pas les élections libres auxquelles
fait allusion la déclaration de Colin Powell, mais elle
est au départ une conscience populaire, une maturité politique
et une participation effective dans la prise de décision.
Les élections libres ne seront alors que le résultat logique
de telles évolutions.
Si nous voulons
savoir si une société est démocratique ou non, nous devons
examiner son système éducatif, son niveau intellectuel et
mesurer le degré de participation populaire avant de considérer
le degré de liberté dans le processus électoral même.
Si nous examinons
le plus grand régime de dictature de notre temps, à savoir
le régime nazi, nous réaliserons que Hitler n'a pas accédé
au pouvoir en Allemagne par un putsch ou par la force mais
à travers des élections libres. Nous trouverons également
que la fin de son règne tyrannique a été l'œuvre de la force
et non d'élections libres.
Pour ce qui
est de la question palestinienne, Friedman a exprimé un
point de vue différent du nôtre. Il a dit que le statu
quo actuel nécessite une initiative audacieuse susceptible
de briser l'immobilisme actuel. Et de citer la visite de
Sadate à Jérusalem en 1977. Ensuite il a demandé pourquoi
le président Moubarak n'effectue pas une visite semblable
en Israël pour tendre la main et faire la paix avec les
leaders israéliens. La réponse de l'assistance a été que
le président Moubarak n'épargne aucun effort pour contacter
les deux parties israélienne et palestinienne afin de régler
la crise actuelle, que le problème maintenant n'est pas
entre l'Egypte et Israël comme ce fut le cas à l'époque
de Sadate, lorsque le Sinaï était sous occupation, mais
qu'il se trouve entre Israël et les Palestiniens. L'Egypte
est actuellement en paix avec Israël. Quant aux Palestiniens,
ce sont eux qui se trouvent sous l'emprise de l'occupation
barbare. Et c'est à eux qu'Israël refuse l'établissement
d'un Etat indépendant sur leurs territoires. Ce sont eux
les victimes de torture morale et psychologique dont aucun
autre peuple n'a jamais été témoin.
J'ai dit à
Friedman : « Je suis d'accord avec vous. Nous
avons, il est vrai, besoin de briser l'immobilisme actuel.
Y a-t-il du côté des Israéliens quelqu'un qui serait prêt
à se rendre chez les Palestiniens et leur tendre la main
de la paix comme l'a fait le président Sadate ? Plus
important encore : Y a-t-il aux Etats-Unis quelqu'un
qui pourrait orienter les choses en ce sens ? ».
Il répondit :
« Pour être engagés au même titre que Sadate, la
solution doit provenir des parties concernées et non des
Etats-Unis ».
J'ai dit :
« Il y a un rôle que l'on ne peut guère ignorer
qui est assumé par les Etats-Unis et ils n'y renoncent que
si les événements vont dans le sens de leurs intérêts. Même
pour l'initiative de Sadate, quand ce dernier a demandé
à Menahem Begin d'y répondre positivement, il a effectué
une visite semblable au Caire. Mais ce sont les Etats-Unis
qui ont transformé à Camp David ces visites mutuelles en
un accord politique et un traité de paix, le premier en
son genre ».
Les sujets
les chauds de notre discussion, qui ont montré le plus grand
fossé entre les positions des deux parties, ont commencé
en fin de soirée, au moment où le dessert froid a été servi.
Il s'agissait de l'avenir du pouvoir dans les pays arabes,
et de la question de transmettre le pouvoir comme un héritage.
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