L'hôtel Longchamps, où elle habite quand elle vient au Caire, est un petit hôtel au cinquième étage d'un vieil immeuble. Au mur, des affiches de lopéra Aïda qui datent de lannée dernière et le nom de Pina Bausch un peu partout. Le soleil se couche, la réceptionniste allume des bougies dans le couloir, et la mince branche d'arbre bourgeonnante posée dans un vase transparent prend un éclat différent. Yasmine Khlat nous rejoint devant la réception. On décide de s'installer dans la terrasse, au milieu des plantes et du gazouillement des oiseaux. Yasmine n'a pas cette assurance un peu théâtrale des femmes qui ont longtemps évolué dans les milieux du cinéma. Pourtant, elle avait tout juste vingt ans quand elle a joué dans le film de Farouq Beloufa le rôle de Nahla, un an de plus quand elle était Aziza, un film tunisien d'Abdellatif bin Ammar, et vingt-cinq ans quand elle joue dans Les Rêves de la ville, de Mohamad Malass. Elle est même passée de lautre côté de la caméra lorsquelle a tourné Leïlouna (Notre Nuit), un documentaire de fiction produit par lInstitut National de l'Audiovisuel (INA) et le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir. Malgré ce palmarès, on nimagine pas spontanément Yasmine Khlat évoluer sur un plateau de tournage. Elle est presque effacée à force dêtre réservée, et élève rarement la voix ; à force de la sentir peser ses mots, on en conclurait quelle est mal à l'aise. Mais non, pas du tout. Cest simplement quécrire est une occupation moins mondaine, plus solitaire, que le cinéma, et que ça lui correspond sans doute mieux. Elle y a trouvé, en tout cas, une sérénité certaine. Le Désespoir est un péché est son premier roman. Il conte le destin de Nada, déposée toute jeune par sa mère dans une famille de riches propriétaires fonciers. Cest là quelle grandit, entre les persécutions aveugles du fils aîné, Ichhane, et la sollicitude du père. Les années passent et Nada rencontre en la personne de Taymour, l'ami pianiste de la famille, lamour-passion. Cette passion, réciproque, culmine dans une scène damour dune « étrange, illicite béatitude », mais sans lendemain. Taymour est marié et Nada disparaît. Mais ce quasi huis clos, qui dégage à chaque page une tension presque magnétique, se termine quand même sur la même phrase que le titre, Le Désespoir est un péché, qui laisse Taymour abandonné dans limmense demeure du maître décédé, dont on se surprend à essayer dimaginer où elle se trouve. A Ismaïliya, à Alexandrie, quelque part sur la côte libanaise ? Non, rien de tout ça. « Il faut le prendre comme un lieu un peu onirique. Ce type d'histoire peut très bien se passer d'un côté ou de l'autre de la Méditerranée. Et d'ailleurs, ça n'a pas d'importance ». Ce premier roman « a marché », comme on dit. Il a été choisi lors de journées littéraires en France avec 7 ou 8 autres uvres dans plusieurs villes par des assemblées de lecteurs « cest vraiment comme si j'avais trouvé ma famille d'élection ». Et, surtout, il a obtenu en 2001 le Prix des Cinq Continents de la Francophonie. Yasmine Khlat est libanaise, née en Egypte, et écrit en français. Pourquoi ? C'est une question « très délicate », dit-elle, « une histoire particulière ». Elle est née à Ismaïliya, dans une famille libanaise francophone, de parents nés en Egypte : « J'ai grandi dans une famille où on ne parlait pas l'arabe. Pas parce qu'il ne fallait pas le parler, mais parce que ma mère elle-même avait été chez les Dames de Sion, à Alexandrie ». Quand elle arrive au Liban, avec sa famille, elle a trois ans. Elle entre au Collège protestant, où elle suit un double cursus, en arabe et en français. « C'était dur », se souvient-elle. « On se moquait gentiment de moi ; dans le bus je parlais en littéraire, ça amusait les gens, ça les faisait sourire ». Quand la guerre éclate, Yasmine a 16 ans et commence alors pour elle une période de va-et-vient entre Paris et Beyrouth. Elle est dans un moment difficile, une période charnière, où elle a « très envie de reconquérir cette identité arabe ». Elle aimerait que ça passe par la langue, évidemment. Mais quand elle écrit, cest en français que les mots « jaillissent », pas en arabe. A cette époque-là, cest de la poésie (elle adore Verlaine et Rimbaud). A Paris, elle se retrouve déchirée entre la violence de l'exil « ce n'est pas un vain mot, c'est vraiment la perte, quand c'est total comme ça, quand ce n'est pas désiré » , la guerre, qui la « perturbe beaucoup », et ses tâtonnements identitaires. A ce moment-là, elle narrive pas (encore) à faire quelque chose de ces trois éléments : « J'avais envie de retourner, j'avais envie d'en parler et comme j'avais envie d'en parler, j'avais forcément envie d'en parler en arabe. Pendant cette période-là, je n'ai pas autant écrit que j'aurais pu le faire. J'avais une espèce de blocage. J'avais l'impression quen français, je n'arriverais pas à exprimer ce que je voulais, et par ailleurs je ne possédais pas assez l'arabe ». Cette douleur de mieux savoir « dire » dans une autre langue que la sienne, elle est dépassée maintenant. Non sans un long travail intérieur sur elle-même : « Il a fallu plusieurs années pour que toutes ces parts éparses, ces déchirures, puissent jaillir dans l'écriture ». Cest là, dans cette fête de lécriture, quelle a réussi à jouer sa réconciliation avec le monde, avec elle-même, à trouver sa « vraie place » : « Avant, je ne trouvais pas ma place, même si je jouais dans des films où j'avais des premiers rôles ». Elle ne regrette pas son travail dactrice « cest quelque chose de très contraignant, moins créatif ». Elle avait besoin de la créativité de lécriture pour faire de ses difficultés en arabe une richesse. Aujourdhui, elle aime « danser entre les deux langues ». Comme elle la fait en traduisant Le Mont des chèvres, un roman tunisien de Habib Selmi. Son identité de femme, non plus, nest pas revendicative. Elle n'aime pas se poser en tant que femme arabe qui écrit, même si elle reconnaît quil est « formidable que les femmes accèdent au statut de créateur. Quand on est créateur, écrivain, cinéaste, ou peintre, on est avant tout créateur. Sinon, on vous enferme dans des étiquettes, ou alors on ne s'intéresse à vous que parce que vous êtes écrivain femme arabe ». Hanane Al-Cheich « a un ton, un univers », Hoda Barakat « a un autre ton, un autre univers ». Si Yasmine est « très touchée » par le travail de ces deux femmes « elles parlent d'un réel que j'ai vécu, ça me fascine » cest Proust et Adonis quelle adore. « Parce quils sont très proches de l'indicible ». Jeune, elle a lu Camus, Marguerite Duras, « les écrivains qui ont de lhumour, comme Cortazar », Virginia Woolf. Pour elle, il y a les livres « qui vous emballent dans l'instant, mais qui nexistent pas dans la durée », et puis il y a ceux « qui vous emballent moins dans l'instant, mais qui existent dans la durée ». Elle, elle préfère le deuxième choix, cest clair. Elle aime ces romans « où il y a des univers qui semblent perdurer comme s'ils existaient pour l'éternité, un jardin, une maison ». On pense immédiatement à cette maison quelle a imaginée, celle de la famille Nassour, celle autour de laquelle se tisse un univers parfois dérangeant sur le moment, mais qui vous poursuit longtemps, « comme si ça existait même en dehors du livre ». Pour arriver à créer ce monde onirique, atteindre ce niveau, « ça a été un chemin ardu et difficile ». Il lest toujours, « parce que rien n'est jamais acquis. Il faut continuer d'avancer ». Elle a commencé un nouveau roman, confie-t-elle sans vouloir en dire plus. « Il faut aller plus loin dans son travail, dans sa recherche, parce que l'écriture c'est de la création, mais comme dans toute création, il y a aussi de la recherche ». Recherche didentité, entre autres. Qui ne sera vraiment aboutie que lorsquelle aura écrit et publié sur le Liban. Mais dores et déjà, Yasmine Khlat semble lavoir résolue : « La patrie, c'est devenu l'écriture », affirme-t-elle. Comme si elle nous disait, avec Georges Henein, qu« il n'est pas d'étranger en littérature ». |