Encombrement . La croissance démographique est en légère baisse. C'est ce qu'affirment les chiffres publiés par l'Organisme central des statistiques. La capitale étouffe toujours et ses habitants souffrent de promiscuité. Voici le parcours tumultueux d'Abdel-Qader, un exemple parmi 68 millions.

.

Pousse-toi que je m'y mette

Dar Al-Salam, un des quartiers les plus populaires du Caire. Dans son appartement situé au troisième étage de la rue Abou-Taleb, Abdel-Qader, père de famille, cherche une place pour dormir. Dans sa chambre à coucher, ses quatre enfants ont déjà envahi son lit et sa femme a monopolisé le canapé sur lequel il a l'habitude de prendre place. Dans la pièce mitoyenne, son frère occupe l'espace avec sa petite famille. Abdel-Qader se dirige vers le salon où sa mère a aménagé un petit coin pour dormir. Là aussi, il n'y a pas le moindre espace vide. Et même si cela lui était possible, il ne parviendrait pas à trouver le sommeil, car sa mère ne dort jamais sans garder allumé son poste de radio. Cela ne la dérange pas puisqu'elle est malentendante. Mais Abdel-Qader ne perd pas espoir. Il lui reste encore un autre endroit : le balcon. Il est minuit et le voisin ne semble pas s'en soucier. Son poste-cassettes déverse un flot de musique amplifiée par les haut-parleurs.
En fait, pour Abdel-Qader, c'est le même scénario qui se répète quotidiennement. Et comme chaque matin, son logis de 70 m2, et où s'entassent 9 personnes, se transforme en ruche d'abeilles. Grands et petits se bousculent dans cet espace exigu. Pouvoir se faufiler dans la seule salle de bain de l'appartement, trouver une place pour s'asseoir dans la cuisine relève de la prouesse. Même pour sortir de cette maison, c'est tout une histoire : ils leur arrivent de se cogner ou de trébucher sur les marches des escaliers.


Le supplice des transports

Et le calvaire n'est pas fini. Dehors, l'atmosphère n'est pas plus commode. Une foule bruyante occupe la rue et chacun essaye de se frayer un chemin pour se rendre à son travail. Il est 6h du matin. Les microbus, seul moyen de transport reliant le quartier à d'autres endroits de la capitale, envahissent la place. Les chauffeurs s'égosillent, chacun à sa manière, pour signaler leur destination. Devant cette marée humaine, ils en profitent pour faire monter le plus de passagers dans des microbus de 14 sièges seulement. Tout le monde se bouscule pour tenter de prendre place. « Il me faut 2 heures de temps pour arriver au bureau. Donc je dois sortir de chez moi à 6h du matin. Le temps de faire un trajet de 20 minutes à pied pour arriver à la station de bus, de le prendre et d'avaler mon sandwich de foul entre temps. Avec un peu de chance, je parviens à trouver la place près du chauffeur pour éviter les bousculades », dit Abdel-Qader, employé au ministère de l'Energie. Sa femme a opté pour un autre moyen de transport : le métro que beaucoup de gens croyaient être la solution magique pour sortir de ce quartier surnommé « Chine populaire ». Mais aux heures de pointe, c'est le calvaire. Des centaines de personnes attendent sur le quai et quand le métro arrive, les voitures sont pleines à craquer. « Il faut attendre un ou deux passages pour pouvoir monter. C'est vrai que la société déploie des efforts aux heures de pointe, mais vu le nombre important d'abonnés, cela ne fait aucune différence », explique Noha, l'épouse d'Abdel-Qader. Et ce n'est pas tout. Pour se rendre à la station, il faut passer par la rue Abou-Taleb. Le bruit assourdissant des klaxons et les cris des marchands ambulants qui s'adonnent à leurs activités journalières crèvent les tympans. Installés tout le long du trottoir qui ne dépasse pas les 3 mètres de large, ils occupent tout l'espace et les piétons sont forcés de marcher sur la chaussée ou de prendre des petits détours par les ruelles adjacentes.
Depuis quelques années, ce quartier commercial a perdu de ses attraits. Les pickpockets et les rixes ont fait la mauvaise réputation de cette rue et même la police reste impuissante. « Malgré notre bonne volonté, nous ne parvenons pas à contrôler ce quartier qui grouille de monde », lance un agent de police. Cette situation a obligé la plupart des habitants à changer de rythme de vie. « J'habite le quartier depuis deux ans et mes sorties sont limitées. Je sors pour aller travailler, faire mes emplettes ou emmener un de mes gosses chez le médecin. Mis à part cela, j'évite la rue », dit Sayed, le beau-frère d'Abdel-Qader. Ce dernier qui a choisi ce quartier pour être à proximité de ses proches le regrette amèrement. Aujourd'hui, il est en train de brader son appartement pour sortir de ce traquenard qui a détruit sa vie sociale.
Dar Al-Salam n'est pas le seul quartier qui étouffe sous la cohue. Ce phénomène n'est pas nouveau au Caire. Durant les années 1970, Adawiya, le célèbre chanteur populaire, a fredonné la chanson Zahma ya donia zahma, où il évoquait un « monde devenu encombré où il n'y a plus de pitié ». Selon les dernières statistiques publiées cette année, la population égyptienne a atteint les 67,8 millions. « Le drame est que les Egyptiens occupent 5,5 % de la superficie du pays uniquement », commente le général Ahab Eloui, président de l'Organisme central des statistiques. C'est dans la capitale où se concentre le plus de monde et où se centralisent toutes les institutions gouvernementales. Cette situation a causé de gros tracas au gouvernement et a entraîné des conséquences néfastes sur la vie quotidienne des Cairotes. Un simple exemple : Il suffit d'observer les bus. Ils sont pleins à craquer et circulent au point de pencher sur un côté. Ces véhicules supposés contenir 50 passagers peuvent avoir à leur bord 150 personnes. Cependant, c'est le moyen de transport le moins cher. Le prix du ticket varie entre 25 et 50 pts, et une grande partie de la population ne peut se payer le luxe de monter dans un bus climatisé dont le ticket est de 2 L.E.
Les Cairotes qui possèdent des voitures sont aussi eux confrontés à un autre dilemme. Prendre le volant n'est pas une mince affaire dans la capitale. Les nerfs toujours tendus, les conducteurs tentent tant bien que mal d'éviter les carambolages. Abdel-Qader a toujours envié son voisin qui a un petit tacot mais depuis qu'ils sont devenus amis, il a appris bien des choses. « Je mets plus de 20 minutes pour me rendre à Ramsès ou à la place Tahrir. Là , il faut être très prudent, car les piétons se faufilent entre les voitures, sans compter les bouchons qui peuvent durer des heures », affirme Adel Essam, commerçant. Ce dernier, qui doit se déplacer dans tout Le Caire pour approvisionner son magasin, gare souvent sa voiture et termine à pied pour gagner du temps. « On est impuissant devant un embouteillage. Les efforts qu'on fait sont inutiles, car le parc automobile augmente de jour en jour tandis que le réseau routier reste tel quel », lance un officier. En effet, le parc automobile atteint plus d'un million et demi de voitures dans la capitale, soit 50 % de la totalité des voitures circulant dans toute l'Egypte. En principe, Le Caire ne peut absorber que 500 000 véhicules. Résultat : 9 000 morts suite aux accidents de la route en 2001 et 70 000 contraventions pour les seuls transports publics.


Des administrations pleines à craquer

Arriver au boulot ne signifie pas la fin du calvaire pour Abdel-Qader. Dans l'organisme où il travaille, c'est toujours le problème de promiscuité, il y a très peu d'espace pour beaucoup de fonctionnaires. « Je me trouve coincé dans une pièce exiguë où sont installés 6 bureaux collés l'un contre l'autre. Tout le monde parle à voix haute et personne ne se concentre sur son travail », lance-t-il. Du coup, ses collègues Faten, Soheir et Siham ont trouvé une solution. Elles ont transformé la cuisine située au bout du corridor en bureau. Elles ont acheté du papier peint pour tapisser les murs et ont installé leurs secrétaires. Actuellement, elles sont enviées par leurs collègues de sexe masculin. « Nous avons décidé d'agir, car personne ne se soucie de nous », raconte Faten.
Autre lieu, même encombrement. Les tourments d'Abdel-Qader ne s'arrêtent pas en effet au boulot. Ses enfants inscrits dans des écoles publiques souffrent aussi du problème des classes surchargées. Karim, 4 ans, est à la crèche et a du mal à s'accommoder. « Il refuse d'aller à la maternelle. Il dit qu'il y a trop d'enfants en classe », explique la mère. Pour les plus âgés, c'est pire. Une classe peut compter 60 élèves pour une surface de 20 m2. Faute de places, certains élèves sont contraints de s'asseoir sur le bord des fenêtres. Une situation qui a des conséquences fâcheuses sur le niveau de concentration et d'assimilation des élèves. Quant aux professeurs, ils sont à bout de nerfs. « Impossible de contrôler autant d'élèves dans le cycle secondaire. Je perds la moitié du temps à les faire taire », lance Moustapha, professeur d'arabe. Il raconte qu'il lui arrive de quitter la classe pour ne pas être contraint de frapper ses élèves.
Après une telle journée, où chacun des membres de famille a été exposé à tant de facteurs de stress, la réunion familiale n'arrange pas les choses. Au lieu de discuter tranquillement de choses et d'autres, la tension plane et le moindre malentendu tout à fait banal peut engendrer une grande dispute. Les relations humaines s'en voient détériorées et le foyer devient invivable, tout comme la rue.

Hanaa El-Mékkawi

La Une   L'événement    Le dossier   L'enquête   Nulle part ailleurs   L'invité   L'Egypte   Affaires   Finances   Le monde en bref   Commentaire   Carrefour   Portrait   Littérature   Livres   Arts   Société   Sport   Escapades   Loisirs   Echangez, écrivez    La vie mondaine  
Al-Ahram Hebdo
hebdo@ahram.org.eg