J'ai toujours traité mon fils comme un pacha
Dans la même maison, une fille ne reçoit pas souvent les mêmes privilèges et droits. Portrait d'une mère très portée sur sa progéniture masculine.

« L'éducation est un art, je suis arrivée à passer d'une harmonie à une autre en éduquant mes deux enfants », explique Afaf, 55 ans, épouse d'un professeur à l'université. Son bonnet sur la tête laissant transparaître ses cheveux blancs, elle a quelques rides sur le visage et une voix très douce. Afaf, femme au foyer, semble avoir été pédagogue avec ses enfants. Après 16 ans de vie professionnelle, elle a choisi de mettre fin à sa carrière pour élever Amr et Bossayna. Afaf a toujours souhaité éduquer le garçon de manière différente que la fille. « Nous vivons dans une société orientale et traditionnelle. Chaque sexe a une mission à accomplir. Il ne faut pas confondre les rôles », explique-t-elle. Bossayna est appelée à s'occuper de son foyer. Il fallait lui choisir des jouets en fonction du rôle qu'elle doit assumer un jour. Une poupée et pourquoi pas une dînette pour jouer ? Quant à Amr, il avait droit à un Monopoly. Une façon pour Afaf de l'habituer aux chiffres et lui faire découvrir le monde des affaires. Un rêve semble avoir été réalisé. Aujourd'hui, Amr occupe un poste important dans une banque. « J'ai toujours traité mon fils comme un pacha. Toute la maison était à sa disposition. Même lorsqu'il avait soif, chacun se précipitait pour lui apporter un verre d'eau », confie la mère. Pour elle, prendre soin de son futur Si Al-Sayed était une chose sacrée. Elle n'a jamais eu recours aux punitions corporelles ni aux insultes. « La dignité d'un homme est primordiale. On ne doit jamais le gifler ni le frapper à la nuque ». Des comportements qu'Afaf n'a pas appliqués pour sa fille. Cette dernière recevait souvent des corrections. Et lorsque Bossayna fut en âge d'aller à l'école, elle a préféré l'inscrire dans une école de religieuses pour apprendre la langue française, la langue des salons. « Une fille doit connaître les bonnes manières et savoir parler. Quant au garçon, il peut fréquenter tous les milieux », justifie-t-elle. Amr apprendra l'anglais, plus pratique et utile pour le marché du travail.
A l'âge de la puberté, la marge de liberté n'était pas la même pour les deux enfants. Amr pouvait accompagner sa nourrice et jouer dans la rue, par contre, Bossayna n'y été pas autorisée. « C'est notre perle, il ne faut pas exposer une pierre précieuse aux yeux des gens », confie Afaf. Mais cette autorité ne l'a pas empêchée de s'ouvrir aux mutations sociales. Elle admettait que sa fille ait des copains au club, mais Amr devait veiller sur elle. « De ce côté-là, je pouvais lui faire entièrement confiance », avance-t-elle.
Bien qu'en ce qui concerne l'argent de poche, Afaf n'a jamais fait de différence entre eux. Elle a offert à son fils une Fiat le jour où il a eu son bac. La fille attendra de terminer ses études universitaires pour avoir quelque chose. « C'est un homme, il doit être indépendant. De plus, c'est lui qui représente la famille puisqu'il perpétuera son nom. Il a droit à ce prestige ».
Malgré son attachement et son amour pour son fils, elle s'est rendu compte que dès qu'il s'est marié, il l'a quelque peu oubliée. Contrairement à sa fille qui est toujours très présente. «  Nous avons tendance à préférer le garçon, alors que la fille est toujours plus attentionnée et ramène souvent un autre fils à sa famille », conclut-elle.

Ch. Gh.
D. D.

Famille . A des degrés différents on préfère toujours avoir un garçon plutôt qu'une fille. Acculées par les diktats de la société, les mères rêvent du garçon et lui accordent toute leur attention. Enquête à l'occasion de la fête des mères.
Le prestige du mâle

Dans une clinique d'accouchement, Ali, médecin, ne cesse de faire le va-et-vient dans le hall. Impatient, il attend que sa femme mette au monde leur 3e enfant. Son épouse Madiha est elle aussi médecin. Mariés depuis 10 ans, ils ont déjà deux filles. Mais Ali rêve d'avoir un garçon. Dans le corridor, les discussions vont bon train en attendant l'heureux événement ! « Le garçon perpétue le nom de la famille. Il hérite des biens de son père », lance la mère de Saïd. Pour les parents de Madiha, seule la santé de leur fille importe. La porte s'ouvre et le médecin annonce la bonne nouvelle : « Mabrouk, c'est une superbe fille ». Le père furieux pénètre dans la salle où sa femme est couchée et lui donne une bonne raclée. Du coup, l'hôpital s'est transformé en un champ de bataille et Madiha a fini par se trouver répudiée.
Cet incident rapporté par un quotidien a bouleversé l'opinion publique. Le mari fait actuellement l'objet d'un procès auprès des tribunaux. Malgré les différentes campagnes de sensibilisation contre le sexisme, cette opération ne semble pas avoir porté des résultats positifs. une étude effectuée par le Centre des études et de développement civil le prouve. A la question : si vous avez une seule chance d'avoir un enfant, quel sexe vous préférez avoir, toutes les femmes interrogées ont opté pour le sexe masculin. Le sondage a été effectué sur un échantillon de 30 femmes dans chaque gouvernorat.
Devenir mère est un statut sacré pour l'Egyptienne, mais avoir un garçon c'est rehausser la notoriété de la famille. Selon Azza Korayem, sociologue, la naissance d'un garçon est toujours célébrée avec solennité. « Depuis que j'ai eu mon garçon, tout le monde me traite comme une reine Ma vie a changé », explique Réda, 28 ans, femme d'un boucher. Après l'accouchement, son mari a donné du bakchich à l'ensemble des infirmières et lui a même offert une chaîne et un bracelet en or. Le temps qu'elle se rétablisse, elle a été bien chouchoutée par sa belle-mère. « Chaque jour, j'avais droit à un poulet en guise de gratitude alors que pour la naissance de ma fille, je me contentais d'une soupe aux lentilles et d'un plat de foul », confie-t-elle. De plus, sa belle-famille a tenu à célébrer le soboue (le septième jour de la naissance de l'enfant). Un grand festin auquel ont été conviés tous les habitants du quartier.
Aujourd'hui, Réda sent qu'elle a une place importante dans la société. Son statut a changé. On ne l'appelle plus Oum Sarah, mais Oum Mohamad. C'est là toute la différence ...


La prunelle de mes yeux

Avoir une progéniture masculine, c'est un honneur et une fierté auxquels beaucoup de femmes aspirent. Et pour avoir le mâle qui portera le nom de la famille, elles sont prêtes à tout. Elles vont même jusqu'à recourir aux recettes de grand-mère. En fait, cette préférence pour les garçons semble être bien enracinée dans l'esprit de beaucoup d'Egyptiens. D'ailleurs, le proverbe populaire l'illustre parfaitement : « Lorsqu'ils ont appris que j'ai eu une fille, ils ont failli démolir le plafond sur ma tête et j'ai eu droit à un modeste repas. Lorsque j'ai eu le garçon, j'ai senti que mon dos s'est redressé et j'ai eu le droit à un grand festin ».
Pourtant, l'islam qui influence la culture égyptienne n'est pas du tout à l'origine de cette préférence. Et même lorsqu'on cite le hadis du prophète : « le meilleur d'entre vous est celui à qui la naissance d'une fille a été annoncée », c'est pour consoler les parents qui ont eu une fille.
En effet, selon Hoda Badrane, présidente de la Ligue des femmes arabes, l'héritage culturel pré-islamique est omniprésent. La fille n'est pas la bienvenue car l'honneur de la famille dépend d'elle. Cette vision rétrograde est bien ancrée dans l'esprit des gens bien que l'islam l'ait bannie. Et ce n'est pas tout, d'autres intérêts entrent en jeu et expliquent cette préférence pour le sexe fort.
Pour l'homme, avoir un garçon est la preuve de sa virilité. Selon les anciennes croyances égyptiennes, la capacité de produire le sexe fort a un lien avec la virilité.
C'est le soboue de Mahmoud, l'héritier de la famille Sareyeddine, habitant le village de Béni-Mazar à Minya. C'est le moment d'annoncer au bourg la naissance du garçon. Les patriarches se chargent de le faire en tirant des coups de feu en l'air. Dans la maison, des boissons au sirop de grenadine sont offerts aux convives. Soad, la jeune maman, allume un encensoir et embaume le salon pour éloigner le mauvais œil. Son mari tout fier reçoit les félicitations. « Tu as un garçon, tu as accompli ton devoir et ta femme aussi », lance le grand-père. Le statut d'Oum Mohamoud a une grande valeur pour le couple. C'est pareil à un trophée. « J'ai invoqué Dieu pour avoir un garçon. Il sera mon compagnon, mon confident. Il m'accompagnera aux champs et partagera mes joies et mes peines. Il sera présent lorsque je serai mort » explique Saad, le père. Quant à sa femme Saadiya, elle n'a pas arrêté de lancer des youyous. Une manière à elle d'agacer sa belle-sœur, qui a quatre filles. Elle la console même en lui lançant rabbéna yeawad aléki (que Dieu te récompense).
Selon le chercheur Fardos Al-Bahnassi, dans les milieux ruraux la tendance d'avoir un garçon est plus présente pour plusieurs raisons. La charia islamique permet à l'homme d'hériter du double. « D'après les traditions, la fille n'a pas le droit d'hériter des terres agricoles et ceci dans le but de préserver la fortune de la famille. Et même si la femme hérite d'un terrain, elle n'a ni le droit de vendre ni même de le gérer », explique Al-Bahnassi et qui a œuvré dans une ONG dans le but d'étudier cette discrimination envers les femmes. Elle ajoute qu'il ne faut pas oublier que les garçons participent aux travaux des champs alors que les femmes sont à la maison. Dans ces milieux on ne croit pas au travail de la femme. Ce sont les garçons qui élèvent le niveau de vie et donnent du prestige à la famille.
Avoir un garçon est le rêve de toute femme. Qu'elles soient citadines ou villageoises, pauvres ou riches, cultivées ou analphabètes, avoir un garçon signifie pour elle, un soutien et une sécurité pour l'avenir. Mona, qui a deux filles et un garçon, l'explique. « C'est mon fils, qui m'emmène chez le médecin. Et quand je suis dans le besoin, je m'adresse à lui. Je ne peux pas demander de l'argent à mes filles. Leurs maris bien qu'ils soient de la famille sont tout de même des étrangers pour moi. Mon fils, c'est la prunelle de mes yeux. Il est mon second homme après la mort de mon mari », conclut-elle.

Chahinaz Gheith et Dina Darwich

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