
| | Amin Ezzeddine | Il est né en 1921 et décédé à 78 ans. Il a obtenu sa licence en philosophie en 1945. Il a consacré sa vie au travail syndical, défendant les droits des ouvriers. En 1945, il est responsable du département de direction syndicale. Expert et historien des affaires ouvrières, il a été appelé dans nombre de pays arabes, comme l'Iraq et le Koweït. Il a écrit son seul roman, Al-Faylaq, qui n'a été publié qu'en 1999 et dont l'intrigue est basée sur l'exploitation d'un million 70 mille Egyptiens par la Grande-Bretagne pour travailler dans le régiment. |
| | Le régiment | | Chapitre II | Personne de ceux qui avaient vécu ce jour-là, dans le village, ne peut dire comment les soldats commencèrent la chasse aux hommes. Tous débutent le récit par le cri des femmes et des jeunes filles qui déchirèrent l'air, et la fuite de certains hommes par les terrasses encombrées de silos à grains et de fagots de bois. D'autres hommes résistèrent et les soldats les frappèrent à coups de crosses de fusils et étranglèrent certains d'entre eux avec les larges manches de leurs tuniques bleues. Dans la ruelle Al-Balaata, un homme, qui tentait de sauter d'une terrasse à une autre, par-dessus la ruelle, était tombé sur les têtes des soldats. Les gardes champêtres eurent raison de lui par le nombre et le traînèrent par les pieds jusqu'à la place des fêtes, où ils l'attachèrent à un mât, entre les chevaux des soldats. Dans la ruelle d'Al-Lachiniya, les femmes tentèrent d'arracher leurs hommes des mains des soldats et reçurent des coups de gourdins sans distinction. Une femme bien en chair avait même mordu le doigt d'un soldat et ne le lâcha que quand il eut lui-même lâché son mari, qui s'évada bien loin. Par ailleurs, une vieille femme avait embrassé le soulier d'un soldat afin qu'il lui laissât son fils unique. Un homme avait giflé sa femme parce qu'elle avait poussé des cris de lamentation. Dans la ruelle de Chihabi, des femmes avaient couru après un soldat qui s'était fait distancer par ses camarades et avaient failli le mettre en morceaux s'il ne s'était engouffré dans une maison et s'y était caché sous les métiers à tisser. Par ailleurs, dans la ruelle d'Awlad Abi Salem, la sage-femme Bahiya, défendant son fils Hassan, s'en était prise au soldat le plus proche, lui faisant tomber son couvre-chef, lui plantant ses ongles dans le visage jusqu'au sang et lui déchirant sa vareuse. Mais les gardes champêtres, s'apercevant de ce qui se passait, étaient venus à son secours et, retrouvant son gourdin en se relevant, il s'était mis à battre Hassan devant sa mère jusqu'à ce que les gardes l'eurent entraîné hors de la ruelle. Enfin, les soldats arrivèrent les uns après les autres, à la résidence du maire, traînant derrière eux des hommes battus, aux tuniques déchirées, aux visages ensanglantés et aux crânes fendus. Là-bas, ils les mirent tous en garde à vue. Les femmes avaient pris en chasse le cortège jusqu'à la résidence, où elles s'étaient rassemblées et s'étaient mises à se lamenter, en se maculant les visages de terre, tandis que les enfants jetaient les pierres sur la geôle puis s'enfuyaient. Par la suite, la colonne de soldats, qui avaient reçu l'ordre de se diriger vers le marché, avait été surprise de voir une masse d'hommes en colère se diriger vers le village, entraînant sur ses flancs des centaines de femmes et d'enfants qui traversaient les champs, foulant les cultures sans s'en rendre compte. Sur leur chemin, les hommes avaient arraché de grosses branches, ramassé des gourdins et des pioches de partout. Mais dès que les deux groupes furent en vue, l'un de l'autre, la grosse masse perdit un peu de son ardeur, ses flancs commencèrent à refluer et la vague des hommes commença à s'étaler dans les champs. De même, la troupe de soldats perdit un peu de son assurance et de son arrogance face aux hommes en colère et certains soldats perdirent pied en descendant de leurs chevaux. Ces derniers furent effrayés par les cris des femmes. Pourtant, la distance séparant les deux groupes s'amenuisait à chaque pas et une tension lourde s'abattit sur les hommes, la terre et les arbres. (
) | Chapitre III | Un long moment s'était écoulé depuis la prière du soir, alors que les soldats conduisaient la colonne d'hommes ligotés, dans les rues du chef-lieu. Les boutiques étaient fermées, les rues désertes, les lampions éteints. Quand ils arrivèrent à la porte du cantonnement, ils les livrèrent en en déclarant le nombre seulement. L'officier de permanence anglais ne demanda pas après leurs noms ni après leurs bourgades d'origine. Ils pénétrèrent dans une immense cour, bondée de paysans. Morsi se demanda : « Comment ont-ils pu rassembler tous ces paysans ? Les villages ont dû être saignés de tous leurs hommes. Se sont-ils battus comme nous nous sommes battus ? Ou bien se sont-ils soumis aux entraves et à l'humiliation sans résistance ? Les gens de notre village ont toujours été braves, des bagarreurs connus dans les marchés, les fêtes et les mariages. Ils s'étaient même bagarrés une fois, quand deux hommes s'étaient disputés pour porter le cercueil lors de funérailles ». Un sourire apparut furtivement, sur le visage de Morsi, vite effacé par un sentiment lourd. Le matin dans le chef-lieu n'a aucun goût. Où sont les gens partant pour leurs champs dès le lever du soleil ? Et l'odeur du lait et des fours à pain à l'approche de l'aube ? Et les jeunes filles nubiles près des sources d'eau ? Quand tu étais gosse, Morsi, tu aimais visiter le chef-lieu, pour ses rues larges, ses boutiques pleines, ses calèches, ses dames déambulant avec leurs voilettes blanches transparentes et ses messieurs avec leurs hauts tarbouches et leurs chasse-mouches. Le voyage en lui-même était un plaisir qui revigorait l'âme. Dans le train du Delta, tu t'installais avec ton père sur des sièges recouverts d'un cuir souple et un contrôleur aux bonnes manières apparaissait tout en annonçant les gares où le train arrivait : Sahragt, Al-Kobra, Mit Nagui, Al-Safouriya et bien d'autres chefs-lieux de Ria Al-Tewfiqi. Où donc était passé tout cela ? Morsi perçut la voix de Nouh, qui lui sembla parvenir du ventre : Qu'est-ce que tu as, Morsi ? Pourquoi es-tu assis là, la joue sur la main comme Fatma la chassieuse ? Et toi, monsieur Nouh, où étais-tu donc ? Je suis parti faire un tour parmi ces créatures. Quelle cohue, mon brave. Le lendemain du mouled de Cheikh Gouda n'est rien à côté. L'essentiel est de savoir où ils nous emmènent. Moi, j'ai entendu dire par un type de Mit Al-Orachi qu'ils allaient nous emmener à la guerre. Quelle guerre, petit futé ? Nous serions donc des soldats ? Ma main à couper qu'ils vont nous emmener creuser la mer comme autrefois. Mais ce qui va me rendre dingue, c'est que je ne vois aux Anglais ni mer, ni canal dans cette région. Soudain, sans crier gare, des coups de sifflets se mirent à retentir de partout. Il y avait trois militaires anglais qui gonflaient furieusement leurs joues puis les vidaient dans les sifflets fichés entre leurs lèvres. Mais les paysans, ne trouvant pas de sens à ces coups de sifflets intempestifs, n'y attachèrent pas d'attention particulière. Les trois soldats cessèrent de souffler dans leurs instruments, échangèrent des regards, puis s'abattirent, telle une tempête, sur les paysans allongés, assis, debout, les rouant violemment de coups de pieds, et vociférant en anglais : Whistle
Whistle Bloody Fool ! (Sifflet
sifflet, espèce de cons !). La panique s'empara des hommes, pendant qu'ils leur tombait dessus des coups féroces distribués au hasard. Certains se mirent à fuir devant les soldats déchaînés. Quelle que soit la direction que prenaient les soldats, elle faisait reculer les paysans telles des vagues. Ils battaient en retraite vers l'arrière et sur les côtés, en un mouvement spontané. La poursuite fit se tremper de sueur les vestes jaune kaki des soldats fourbus qui retournèrent, courroucés, à leurs tentes. Ils ne tardèrent cependant pas à apparaître de nouveau, poussant devant eux un homme de petite taille, habillé en civil : Ecoutez-moi, vous autres
gare si j'entends un mot, tas de moutons. A partir de maintenant, quand vous entendrez le sifflet de monsieur le flic, vous vous mettrez debout comme aujourd'hui. Vous avez compris espèce de troupeau de moutons ? Et maintenant, un essai
chacun à sa place. Puis des minutes passèrent pendant lesquelles le petit homme et les trois soldats s'adonnèrent à des messes basses, sous le regard scrutateur de milliers d'yeux. Enfin, les soldats s'apprêtèrent à faire un essai. Le sifflet retentit à nouveau et les hommes comprirent. Ils se rassemblèrent en de semblants de rangs, et des signes de satisfaction apparurent sur le visage du petit homme. Les quatre hommes disparurent ensuite dans leurs tentes, et Wardani lança à l'adresse de Morsi et de Nouh : Vous avez entendu ce qu'a dit l'Anglais de nous ? Bled al-foul qu'il dit ! Puisque c'est un pays de fèves, qu'il m'en donne deux assiettes pour le petit-déjeuner ! Nouh lui répondit : Ton seul souci, c'est ton ventre, chien de Wardani. Puis, tirant Wardani par l'épaule, il lui murmura : Dis, Wardani, tu as remarqué le grand Anglais ? Ma foi, il est plus mignon que Naïma la chanteuse ! Puis, se tournant vers Morsi : Grand dieu ! Qu'est-ce que tu as Morsi ? Ne t'en fais pas, voyons. Par le prophète, rigole un peu des gars de Mit Al-Orachi
par le prophète, regarde-les, Morsi ! Puis Nouh se leva et, tournant le dos aux hommes assis près de lui, il plaça deux doigts entre ses lèvres et siffla de toutes ses forces, imitant le sifflet des soldats. Les paysans se levèrent d'un bond et s'empressèrent de former des semblants de rangs. Nouh se jeta alors par terre, écroulé de rire, balayant l'air de ses pieds et faisant exprès de laisser échapper sa chaussure militaire afin qu'elle tombe sur la tête de Wardani. En même temps, Nouh observait Morsi, et il eut plaisir de le voir, enfin, s'esclaffer de bon cur, de son rire puissant. C'est ça, mon gars
personne ne sortira vivant de la vie. | Traduction de Djamal Si-Larbi |  |
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