Politique . Exilé à Londres depuis les années 1960, l’écrivain pakistano-britannique, Tariq Ali, est un militant de gauche et leader du mouvement anti-guerre depuis 1968.
Entretien lors de sa visite au Caire.
Le fondamentalisme qui domine
est l’impérialisme américain

Al-Ahram Hebdo : Votre nouveau livre The Clash of Fundamentalims, Crusades, Djihad and Modernity (Choc des fondamentalismes, croisades, djihad et modernité) devrait être publié début avril. L’avez-vous écrit après le 11 septembre ?
Tariq Ali : Avant le 11 septembre, j’avais l'intention d'écrire un livre sur l’histoire islamique. Après, il n’était plus possible de garder le même thème. J’ai donc décidé d’écrire sur l’histoire de la politique du monde islamique, mais surtout sur l’impérialisme et ses conséquences dans le monde durant le XXe siècle et de nos jours. Je veux expliquer aux gens en Occident et en Orient, que la seule forme de fondamentalisme qui domine le monde aujourd’hui est l’impérialisme américain. Les Etats-Unis se donnent le droit, à travers leur puissance économique et militaire, de gouverner le monde et de faire tout ce qu’ils veulent. Ils peuvent envahir des pays, changer des pouvoirs en place. Ils s'octroient le droit d'envoyer des avions-espion partout et quand un de leurs avions est intercepté, comme ce fut le cas en Chine, ils expriment leur mécontentent haut et fort. De nos jours, les Américains vivent dans un monde d’arrogance jamais vu au sein de l’histoire humaine. En plus, ils n’arrivent pas à comprendre pourquoi le monde ne les aime pas. Mon livre essaye d’expliquer cela.
 
— Plus précisément, qu'est-ce que vous qualifiez de fondamentalisme de l'Ouest ?
— Quand je parle du fondamentalisme de l'Ouest, aujourd’hui, je fais allusion aux Etats-Unis, et à son impérialisme. Ils ont créé une idéologie économique extrémiste néo-libérale, et ils l’appliquent comme une religion. Ils ont « leurs » FMI, Banque mondiale, et OMC. Toutes ces organisations agissent d’une manière très fondamentaliste. Ils ont le droit de punir des politiciens, des gouvernements, ou même des peuples entiers si leurs règles ne sont pas appliquées. C'est un empire qui ne peut et ne pourra vivre sans ennemis. Car si les Etats-Unis reconnaissent qu'ils n'ont pas d'ennemis, leur économie en souffrirait. Ils ont besoin d'une industrie militaire qui travaille constamment. Cette industrie est entièrement financée par l’Etat, alors que les économistes néo-libéraux, à travers le FMI et la Banque mondiale, n’arrêtent pas de dire que les gouvernements doivent se retirer de toute activité économique. Ce fondamentalisme a donc constamment besoin d'un ennemi. Ils ont favorisé l'émergence de Saddam Hussein pour combattre les communistes iraqiens qui formaient le plus important parti communiste du monde arabe. Ensuite, il s’est transformé en ennemi, après la fin de la guerre froide.
De même, les « moudjahidins » qui ont formé ensuite Al-Qaëda ont été créé par les Etats-Unis et par leurs alliés, comme l'Arabie saoudite ou l’Egypte de Sadate, pour combattre l'Union soviétique. Une fois leur mission accomplie, ils les ont laissés tomber. Puis ils sont devenus leurs ennemis jurés.
 
L'attitude policière américaine au XXe siècle a ses répercussions sur le XXIe siècle. Ce fondamentalisme va être défié tôt ou tard. Pour l'heure, leur seule défaite remonte à la guerre du Vietnam. A l'époque, cette défaite avait donné naissance à un mouvement pacifique, anti-guerre aux Etats-Unis. J’espère qu’une telle tendance se reproduira aujourd’hui.
 
— Dans votre livre vous critiquez aussi le fondamentalisme musulman ...
— Ce livre s'intéresse aussi au Moyen-Orient et au monde islamique. La tragédie de la religion musulmane est qu'elle s'est cantonnée à l'Orient. L’islam a été exclu de l’Europe depuis la reconquête de l'Espagne par les catholiques. Si la religion musulmane était restée en Europe en contact avec le judaïsme et le christianisme, elle aurait connu une certaine modernisation, voire elle aurait été reformée, comme ça a été le cas avec les deux autres religions. Plus tard, cette chance a été perdue après les Ottomans. Ils étaient très ouverts aux autres religions. Ils ont donné refuge aux juifs persécutés en Europe. Ils étaient tolérants avec les hérétiques, mais seulement quand il s’agissait d’autres religions que l’islam. Car on soufflait toujours dans les oreilles des califes : N’allez pas trop loin, souvenez-vous de Martin Luther, souvenez-vous que quand on commence « à ouvrir », vous ne pouvez pas vous arrêter, vous perdez contrôle.
Maintenant à mon avis, on vit une période où l’islam est très rétrograde. Les idéologistes et les théologiens ne parlent que du passé, du VIe siècle et du VIIe siècle. Et même ce passé, je ne pense pas qu'ils le comprennent entièrement.
Ce livre essaie d'ouvrir un dialogue avec les jeunes musulmans qui se trouvent en Occident, et pour lesquels l'islam est devenu une identité, et avec des jeunes musulmans du Moyen-Orient qui savent peu de choses de la religion, mais qui s'y accrochent comme seul moyen de lutte contre la globalisation et contre l'impérialisme. J'essaye de leur dire qu'ils peuvent croire ce qu'ils veulent, mais qu'ils doivent savoir discerner entre ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas, qu'ils doivent savoir que ce n'est pas en utilisant l'idéologie religieuse qu'ils vont vaincre l'idéologie impérialiste. Ils doivent développer une idéologie sociale, économique et politique pour aller de l'avant. Ils doivent savoir qu'ils ne peuvent pas dire : Notre moteur est Dieu et le Livre saint, car les autres aussi croient en Dieu et à leurs livres sacrés.
 
Dans le passé, il y avait plus de discussions et de débats que de nos jours dans des pays musulmans. L'islam d'aujourd'hui n'aime pas les discussions ou les débats ; seul le Livre saint compte. Mais cela va tout à fait à l'encontre de l'histoire de l'islam. Si vous voyez l'histoire de l'Andalousie, il y avait des débats, des discussions permanentes. Il suffit de prendre l'exemple d'Ibn Rushd, d'Ibn Sina et d'Ibn Hazm. Les débats se faisaient avec les autres communautés religieuses, chrétienne et juive. A l'époque, les musulmans ne pouvaient pas dire que telle ou telle chose est juste parce que c'est dit par le Coran. Il fallait argumenter et aller plus loin. C'est pour cela que cette période a connu un certain épanouissement culturel. Les gens qui pleurent aujourd'hui la défaite de l'islam en Andalousie ne savent pas ce qui se passait vraiment là-bas. Finalement, cet empire a été vaincu non seulement par les catholiques, mais aussi par les fondamentalistes musulmans qui se sont battus contre d’autres musulmans. L'histoire de l'islam est très riche en débats. Dans mon livre, j'écris sur cette histoire que l'on essaye parfois de cacher. A l'aube de l’islam, la poésie libre et les hérésies étaient plus tolérées qu’aujourd’hui. Les poètes se moquaient constamment de l’orthodoxie.
 
— Vous suivez de près les menaces américaines contre l'Iraq. Qu'en pensez-vous ?
— Si l'on regarde la situation d'aujourd'hui, les Etats-Unis ont annoncé, publiquement, qu'ils allaient changer le régime iraqien. Des pays européens, comme l’Allemagne et la France, résistent à une telle démarche. J'ai même été surpris de voir Chris Patten se prononcer contre une éventuelle offensive. Toute l’élite européenne est contre cette guerre. Mais je crois que si les Etats-Unis frappent l’Iraq, Tony Blair sera le premier à les rejoindre. Et l’Europe gardera le silence. Cela dit, cette frappe risque de donner naissance à un énorme mouvement anti-guerre. Les gens en ont assez de voir l’Iraq être la cible de bombardements depuis 1990. En même temps, les sanctions économiques ont coûté la vie à plus de 400 000 enfants iraqiens, selon les statistiques des Nations-Unies. Madeleine Albright, l'ex-secrétaire d’Etat, sous la présidence de Clinton, a été une fois interrogée sur l'utilité de cette guerre et si les bénéfices tirés par les Américains équivalaient au prix payé par les Iraqiens. Elle a répondu « oui ». C’est ça le fondamentalisme.
 
— Vous êtes rédacteur en chef du New Left Magazine et l'un des personnages importants de la gauche britannique. Où en est la gauche en ce moment ?
— Nous vivons dans un moment de transition difficile. Nous avons perdu le monde socialiste et nous n’en avons pas trouvé d'autre. Nous devons en gagner un autre, parce que l’ennemi est encore là. L’ennemi, c’est le capitalisme et la manière dont il fonctionne. Nous œuvrons et discutons pour trouver des idées meilleures que celles qui nous ont fait rêver au cours des années 1960. Mais nous ne sommes pas encore arrivés à des solutions. Les débats sont encore dans une phase primitive. Ceux qui sont encore à gauche analysent les tendances globales, étudient le capitalisme d'aujourd'hui, comme l'avait fait Marx dans Le Capital. Or les idées d'aujourd'hui sont loin de pouvoir accéder au pouvoir. Dans les années 1960 et 1970, le but était d'accéder au pouvoir. Nous sommes dans une période semblable à celle qui régnait avant 1917 (date de la Révolution bolchévique).
Le socialisme doit être synonyme de davantage de démocratie et non pas le contraire. Ensuite, dans le contexte actuel de globalisation, se pose la question de savoir si un pays peut suivre un autre chemin, avec une politique différente et une économie différente. Je crois que oui. Seules les masses pourront renverser les tendances. Le plus dangereux est que beaucoup d'Etats imitent les Américains. Les Russes peuvent maintenant prétexter qu'ils ont tué 30 000 Tchétchènes pour combattre le terrorisme. Les Israéliens peuvent anéantir les Palestiniens, les Indiens peuvent envahir le Pakistan sous le même principe américain. Malheureusement, nous, à gauche, n'avons pas de certitudes en ce moment. Le monde est très instable. Nous devons analyser.

Fouad Mansour

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