Rébellion significative
au sein de l'armée israélienne
Par Mohamed Salmawy

La décision dangereuse de certains officiers de l'armée israélienne de refuser de participer aux opérations militaires dans les territoires occupés nous rappelle, à nous Arabes, que la société israélienne n'est pas formée uniquement de 3,5 millions de Sharon. Il y a aussi ceux qui s'opposent à Sharon pour les mêmes raisons que l'opinion publique arabe. L'opposition en Israël n'en est cependant pas arrivée au point d'introduire un changement dans le gouvernement. Pourtant, le fait d'ignorer cette opposition et de la considérer comme inexistante n'est peut-être pas le moyen le meilleur pour affronter la réalité qui nous entoure. De même, le fait d'insister sur cette réalité comme étant la seule expression vraie de l'opinion publique au sein d'Israël nous fait glisser dans le piège de la méconnaissance de la réalité vécue. Celui qui suit de près les différents moyens d'expression de l'opinion publique arabe trouvera qu'il y a deux camps éloignés l'un de l'autre et qui s'opposent dans leur extrémité, alors que la réalité se trouve à mi-chemin entre ces deux camps. C'est-à-dire que l'espace situé entre ces deux extrêmes est quasiment inexistant dans nos médias.
Ainsi, la lettre signée par 50 officiers de réserve israéliens et envoyée à la presse israélienne pour dire leur refus de participer aux opérations militaires contre les Palestiniens dans les territoires occupés vient nous confirmer à nous comme au monde entier qu'au sein même d'Israël, dans les endroits les plus sensibles, il existe un courant qui s'oppose aux politiques de Sharon. Une opposition qui peut mener certaines personnes à avoir des positions qui pourraient les faire comparaître en justice, pour trahison. La lettre accusait l'armée israélienne d'adopter une politique illégitime avec comme mots d'ordre « l'occupation, l'expulsion, la famine, l'humiliation de tout un peuple ». Dix jours après sa promulgation, les signatures se sont multipliées. Le nombre de contestataires s'est élevé à 150 officiers. Actuellement, le chiffre est estimé à environ 260 officiers, outre 400 réservistes qui n'ont pas été appelés pour effectuer leur service militaire, mais qui ont signifié aux autorités des objections quant au fait de revenir à leurs postes. Il y a aussi d'autres personnes dont les positions sont surnommées « le refus gris », c'est-à-dire ceux qui refusent le service militaire sans l'afficher ouvertement. Ces derniers prétendent s'abstenir pour des raisons de santé.
Cette position au sein d'Israël n'est pas la première du genre. Le même scénario a déjà eu lieu durant l'occupation du Sud-Liban. Cela avait créé une opinion publique d'une grande influence au sein de la société israélienne voulant mettre un terme à l'effusion de sang là-bas. A tel point que l'une des promesses électorales qui ont permis à l'ex-premier ministre travailliste Ehud Barak de réussir aux élections et de l'emporter sur son concurrent du Likoud, Benyamin Netanyahu, était celle de se retirer du Liban. Promesse tenue unilatéralement par Barak après son accession au pouvoir. En 1978, un groupe similaire de jeunes officiers de l'armée avait appelé le gouvernement israélien à faire la paix avec les Arabes. Cela était le noyau qui a constitué le mouvement de « La Paix maintenant ».
Pourtant, je n'ai point trouvé dans notre presse arabe un intérêt significatif pour ce fait qui démontre une évolution ; il est d'ailleurs le résultat direct de la ténacité du peuple palestinien et de sa lutte vaillante à travers l'Intifada d'Al-Aqsa qui s'est déclenchée et qui se poursuit avec acharnement il y a plus de 18 mois. La presse israélienne et internationale a donné de l'importance à ce sujet qui est devenu une sorte de fer de lance pour attirer tous ceux qui ont été frappés par le désespoir à cause de la politique de Sharon. Surtout que ce dernier avait promis paix et sécurité aux Israéliens dans un délai de 3 mois. Aujourd'hui, 18 mois se sont écoulés et jamais la situation n'a été aussi cauchemardesque et dénuée de sécurité et de paix.
Le journal Yediot Aharonot a publié que les 50 officiers qui ont affiché leur refus sélectif « ont fait preuve de courage lorsqu'ils n'ont pas respecté la tradition de l'armée israélienne et de ses dirigeants. Cette tradition qui justifie la destruction des demeures, l'arrachement des arbres, l'embrasement des champs, et naturellement les liquidations physiques dans les territoires palestiniens sous prétexte de sauvegarder notre sécurité et de nous protéger, nous et nos enfants, du terrorisme. Alors qu'il nous est demandé au milieu d'un consensus de silence de ne faire aucune allusion à nos atroces provocations dans ces territoires ».
Le journal a aussi démontré que ceux qui les critiquaient ignoraient un fait très important : « Au lieu d'examiner les causes réelles soulevées par les officiers contestataires, d'en discuter les raisons pour tenter d'effacer la honte contre laquelle ils s'insurgent, nous nous élevons contre eux, de manière intolérante, en les qualifiant de lâches. Comme si leur manière d'agir était un facteur important de sape du système démocratique, etc. ».
Dans le journal Maarif, Colette Aftal critique, elle, la position de l'armée israélienne vis-à-vis des 50 officiers et adresse plusieurs questions au chef de l'état-major au nom du droit du public d'être informé : « Les humiliations inhumaines des soldats israéliens aux barrages militaires érigés sur les routes vont-elles prendre fin lorsque les soldats ôteront leur uniforme militaire ou bien garderont-ils cette charge dangereuse de haine pour la diriger au cœur de la société israélienne ? ».
L'écrivain poursuit son interrogation et demande au chef de l'état-major : « Ne croyez-vous pas que beaucoup d'officiers de l'armée ont perdu le sens même des valeurs qui doivent caractériser leur fonction ? ». Puis, elle affirme que le journal Haaretz a publié une déclaration d'un officier selon laquelle nous devons étudier les moyens utilisés par les nazis en ce qui concerne la destruction du ghetto juif à Varsovie. Et ceci pour se préparer aux combats dans les villes palestiniennes. Un autre journal a également publié, d'après la même journaliste, qu'un délégué de l'infanterie a essayé d'inciter des étudiants de l'école secondaire Hartmann à Jérusalem à faire partie de l'armée, avec ces mots : « Nous prenons des photos avec des cadavres palestiniens ».
La journaliste insiste sur le fait qu'il aurait mieux valu que le commandant des officiers chargé de l'enseignement à l'armée accorde plus d'intérêt à la déchéance des mœurs au lieu de critiquer les officiers qui refusent le service militaire dans les territoires occupés.
D'autre part, si Sharon déclare que le fait de refuser l'enrôlement dans l'armée est une base d'effondrement du système démocratique, Mordehaï Karhenter, président de l'Institut israélien pour la démocratie et président du Conseil de la presse, pour sa part, réplique à cela dans Haaretz par le biais d'un article de Dalia Chahouri : « Les signataires de la lettre font partie intégrante du système démocratique, les actes d'hégémonie sur le destin pratiqués par Israël dans les territoires occupés contre des personnes qui ne jouissent d'aucun droit de citoyenneté sont une violation extrêmement dangereuse de la démocratie. Il est certain qu'on ne peut arrêter ces pratiques de manière démocratique ».
La position des officiers contestataires a eu un énorme impact au sein de la société israélienne à tel point que Shaol Mofaz, chef de l'état-major, a été obligé de comparaître devant la commission des affaires étrangères et de la sécurité à la Knesset pour clarifier la situation. A sa sortie, il a déclaré aux journalistes que cela était une question très dangereuse. « Cela va plus loin qu'un simple refus, c'est une réelle incitation à la rébellion ».
Quant à la presse étrangère, l'un des réservistes israéliens, Ishai Menuchin, président du mouvement « Yesh Gvul », qui défend le droit des soldats au refus des ordres qui leur sont donnés, a publié un article important dans le New York Times repris ensuite par le Herald Tribune. Dans cet article, il affirme avoir agi de la même manière en 1983 que les 50 officiers. En effet, il avait refusé d'accomplir son service dans les territoires occupés au Sud-Liban, car lorsqu'il a adhéré à l'armée il y a 20 ans, il avait prêté serment pour défendre la patrie. Mais au cours d'une seule année de la guerre du Liban, il avait compris que ce qu'on attendait de lui n'était pas de défendre Israël, mais d'envahir un autre Etat. Il avait donc refusé cette situation et a été condamné à 35 jours d'incarcération dans l'une des prisons militaires.
Il poursuit :
« Aujourd'hui, alors que je suis encore réserviste dans l'armée israélienne, je défends toujours mon pays, mais je ne participerai à aucune occupation militaire. Tout cela a engendré au fil des ans un climat d'insécurité et de manque de tolérance en Israël. La violence qui sévit aujourd'hui en Israël n'en est qu'une preuve supplémentaire ».
L'officier qui refuse d'exécuter son service en dehors des frontières de 1967 aborde la cause de la démocratie, en affirmant : « Etre citoyen au sein d'un Etat démocratique veut dire s'engager à respecter tous les principes démocratiques. Il est impossible du point de vue éthique d'être démocrate alors qu'on agit contre les principes de la démocratie et prive les gens du droit à l'égalité et à la liberté en les mettant sous le joug de l'occupation. Occupation qui est par définition une action antidémocratique. L'occupation israélienne qui dure depuis une génération entière soumet plus de 3,5 millions de Palestiniens à son emprise. Ceci ne peut que m'inciter ainsi que mes collègues israéliens à m'opposer à la politique de notre gouvernement en Cisjordanie et à Gaza ».
Le président du mouvement militaire contestataire déclare dans le journal américain : « Je n'obéirai pas aux ordres illégitimes comme celui d'exécuter d'éventuels terroristes ou celui d'ouvrir le feu sur des manifestations civiles ». Il ajoute : « Depuis octobre 2002, notre armée a tué plus de 850 Palestiniens, dont 178 mineurs et 55 exécutés ». Il affirme : « Je ne m'impliquerai pas également dans des opérations moins violentes, à savoir le fait d'imposer un couvre-feu durant plusieurs mois ou encore d'ériger des barricades dans les rues pour empêcher le déplacement des personnes d'une ville à une autre, de détruire des demeures ainsi que de nombreuses autres mesures contre les citoyens palestiniens ». Il termine son article par cette phrase : « Nous devons tous dire non à l'occupation ».
Après avoir débattu du refus des officiers israéliens à se plier aux ordres militaires dans les territoires occupés, nous devons faire une remarque : ce sujet semble ne pas nous concerner à en juger par nos médias qui s'en détournent en ne lui accordant aucun intérêt, à l'encontre des médias internationaux. Préférons-nous continuer à juger Israël comme une seule entité ayant une seule opinion et une seule position ou bien devons-nous prendre conscience des divergences qui y règnent afin de traiter avec chaque composante de manière créative ? Si nous le faisons, nous pourrons refuser la position qui nous est hostile et encourager celle qui nous est propice. La réponse est sans doute claire. Mais il suffit de faire un tour d'horizon de nos politiques et de nos tendances médiatiques pour comprendre qu'elle n'est pas aussi évidente.

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