Rilwanu Lukman, ministre nigérien du Pétrole et nouveau président de l'Opep.

Al-Ahram Hebdo : Vous êtes favorable à la baisse des prix. Pourquoi ?
Rilwanu Lukman : Pourquoi faut-il que les prix soient élevés ? S'ils sont trop élevés, l'économie mondiale pourrait en pâtir. Nous tenons surtout à maintenir un prix raisonnable pour que notre consommateur ne cherche pas à acheter ailleurs.
— Mais les cours sont actuellement inférieurs au minimum visé par l'Opep ...
— Ce n'est pas grave. Les prix bas affichés actuellement ne vont pas durer. Prochainement, grâce aux réductions de production décidées, l'offre baissera.
— Même si plusieurs grandes compagnies russes ont refusé de s'engager dans cette baisse ?
— Je ne pense pas que les Russes veulent produire plus pour se retrouver en fin de compte à gagner moins.

Opep . Lors de sa réunion au Caire vendredi dernier, le cartel a décidé de fermer les vannes et d'ouvrir les bras à ses concurrents. Circonstances obligent.
Eviter le pire à tout prix

L'Opep a décidé vendredi de réduire sa production de 1,5 million de barils par jour (mbj) pendant six mois à compter du 1er janvier et d'engager une coopération « difficile » avec ses concurrents pour stabiliser le marché pétrolier. Les principaux concurrents — la Russie, l'Angola, le Mexique, la Norvège et Oman —ont décidé de réduire leur production de 462 000 bj. Le deal qualifié du plus important de l'histoire entre Opep et non Opep a pour but de stabiliser le marché entre la barre de 20-25 US$ (équivalent de 22-27 brent), loin du mécanisme 22-28 affiché pendant longtemps et désormais gelé pour plusieurs mois au moins. Le tout était de prévenir une chute rapide et destructrice pour les économies des pays exportateurs.
Une raison suffisante pour que l'objectif de l'Opep change du moins pour le moment. « Je pense que le mécanisme est pour le moment en vacances, nous suivons la situation de l'économie mondiale », a déclaré samedi le ministre de l'Energie du Qatar, Abdallah bin Hamad Al-Attiya, à la presse au Caire, après les réunions. Il a refusé de dire jusqu'à quand le gel restera en vigueur, mais a laissé entendre que le mécanisme ne sera pas réactivé avant le deuxième semestre 2002 au moins. « Les analystes pensent que la croissance mondiale va reprendre au deuxième semestre, j'espère que cette indication est correcte », a-t-il dit, s'exprimant à la fin d'une réunion ministérielle de l'Organisation des Pays Arabes Exportateurs de Pétrole (OPAEP) au Caire.
Le cartel avait de quoi s'affoler, le prix du baril avait chuté après le 11 septembre de 28 dollars à 17 en mi-novembre, souffrant surtout de la baisse de la demande et des pressions américano-européennes visant à des prix de brut plutôt faibles. Mais maintenant il semble que les pays importateurs vont voir leurs factures augmenter.
La réduction de l'Opep, qui équivaut à 6 % de la production totale de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Iraq inclus), est la quatrième consentie par le cartel depuis le début de l'année. Elle porte à 5 mbj le total de la baisse opérée par les onze pays membres de l'organisation depuis janvier.
Mais le cartel a immédiatement souligné « l'importance du respect par tous les producteurs (Opep et non Opep) de leurs engagements et la nécessité de la poursuite de leur coopération pour parvenir à un prix équitable ». C'est justement dans cet objectif qu'un très important processus de coopération a été engagé notamment avec la Norvège, le Mexique et la Russie comme l'a souligné le président de l'organisation, l'Algérien Chakib Khelil. Il a toutefois ajouté que ce processus « difficile sera long » pour amener ces pays à contribuer sur le long terme à la stabilisation des prix du brut.
En 1999, le cartel s'était déjà assuré la coopération de certains de ses concurrents, notamment le Mexique, pour maintenir les prix à un niveau acceptable pour les consommateurs et les producteurs. Aujourd'hui, l'Opep doit composer avec la Russie, 7 mbj, dont l'objectif affiché est de redevenir le géant pétrolier qu'elle était en 1987 avec une production de 11,7 mbj.
Pour asseoir cette nouvelle coopération avec Moscou et dissiper les malentendus du passé, le secrétaire général de l'organisation, le Vénézuélien Ali Rodriguez, a annoncé qu'il conduira une mission du groupe de contact de l'Opep en Russie pour coordonner nos politiques avec les pays non Opep. Interrogé sur la date, il a refusé de confirmer que ce serait en janvier, affirmant qu'elle sera fixée en accord avec les autorités russes. « Nous sommes tous confrontés à des turbulences sur le marché, même la Russie. Nous allons échanger nos opinions et comparer nos analyses de la situation », a-t-il expliqué. Une trêve donc au moins jusqu'à la fin de l'hiver. La décision du cartel sera testée au printemps, une fois passé l'hiver russe. « L'Opep préfère la stabilité à la guerre des nerfs », c'est ainsi que le quotidien russe Izvesti commentait vendredi la décision qu'a prise l'Opep au Caire.
Le facteur russe
L'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), qui fournit 35 à 40 % du brut mondial, décidait pour la première fois le 14 novembre de conditionner la baisse de ses quotas à un geste similaire des grands producteurs indépendants : la Russie, deuxième producteur mondial avec 7 millions de bj, se retrouvait en première ligne.
Or, Moscou a toujours été très réticente à s'engager aux côtés de l'Opep, espérant contrebalancer des ventes à des cours moins élevés par le développement d'un partenariat privilégié avec les pays consommateurs de brut en Occident.
Parallèlement, un effondrement trop important du prix du baril de pétrole risquait de mettre en péril tout l'équilibre du budget russe, dont 40 % des recettes proviennent des exportations énergétiques (le seuil de danger étant évalué à environ 17 dollars le baril). « Il fallait éviter une guerre des prix qui aurait fait plonger le baril à 12 ou 10 dollars », a souligné la banque Renaissance Capital. La Russie s'était donc résignée début décembre à réduire ses exportations de 150 000 bj à compter de janvier, un geste à peu près conforme aux exigences du cartel. Mais en apparence seulement. « La Russie n'a en fait rien octroyé de plus que la traditionnelle réduction hivernale, en la déguisant en concession à l'Opep », avait souligné Stephen O'Sullivan, de la société d'investissements notamment pétroliers UFG. Chaque année au premier trimestre, les exportations de pétrole russe diminuent de 100 000 à 150 000 barils, l'hiver russe entraînant une hausse des besoins du marché intérieur.
Cette « offre virtuelle » a permis au cartel de « sauver la face » et de mettre en place sa propre réduction pour faire remonter les cours, a relevé UFG. Les prix du baril vont, suite au deal, s'établir légèrement au-dessus des 20 dollars, « un cours quasi idéal pour la Russie, aussi bien pour les groupes pétroliers que pour le budget national », a estimé le quotidien russe Vremia Novostieï. Mais rien ne dit que la réduction russe tiendra au-delà du 1er trimestre. Toutes les grandes compagnies pétrolières russes ont confirmé leur programme de développement pour 2002, prévoyant une hausse substantielle de production pour nombre d'entre elles (Ioukos et Sibneft, notamment).
En outre, plusieurs experts supputent que les exportations de brut seront remplacées par des ventes de produits raffinés. « La méfiance a toujours été de mise entre les deux parties, et le marché n'est pas beaucoup plus confiant », a relevé un responsable d'une grande compagnie occidentale à Moscou.
Les ministres de l'Opep se sont refusés à toute spéculation sur une nouvelle réduction ultérieure de leur production, indiquant que cela dépendra de l'évolution du marché. Ils s'attendaient toutefois à une amélioration de la conjoncture mondiale au deuxième semestre 2002 qui devrait faire remonter la demande, et donc les prix.
Ils se sont donné rendez-vous le 15 mars prochain à Vienne pour une évaluation de la situation du marché, qui dépend en grande partie du respect des engagements des uns et des autres. « A la lumière de cette évaluation, nous agirons pour stabiliser les prix », a dit le président de l'Opep.
Les dirigeants de l'Opep se sont abstenus publiquement de préciser les mécanismes de contrôle qui permettront de procéder à une telle évaluation. Toutefois, en privé, ils ont indiqué qu'une réunion regroupant des experts Opep et non Opep est prévue à la mi-février, selon toute vraisemblance à Vienne où le cartel a son siège.
L'Opep semble avoir pour l'heure fait son deuil d'un prix pour elle idéal compris entre 22 et 28 dollars le baril. « Les temps ont changé », ont-ils dit.

Fouad Mansour
Salma Hussein

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