Opep. Chakib Khelil, qui a présidé la réunion de vendredi au Caire et ministre algérien de l'Energie, explique les récentes décisions de l'organisation et fait le point des relations égypto-algériennes.
Des prix stables sont
dans l'intérêt de tout le monde

Al-Ahram Hebdo : L'Opep a décidé de réduire sa production de 1,5 million de bj durant les six prochains mois. Pouvez-vous commenter cette décision ?
Chakib Khelil : La baisse de la production intervient pour sauver les prix actuellement à la baisse. L'Opep a réussi à convaincre les pays producteurs non membres de réduire leurs productions de 462 400 bj. De même, notre décision de réduire la production de 1,5 million de b/j à partir de janvier 2002 et pour six mois se situe dans le même cadre.
Après le 11 septembre, il fallait tenir compte de plusieurs facteurs. Premièrement, la récession mondiale et son impact négatif sur la demande de pétrole. Ainsi que les problèmes du surplus d'offre. Les décisions de la réunion exceptionnelle vendredi de l'Opep visent à remédier surtout à ce dernier problème.
 Pourquoi l'Opep a-t-elle laissé volontairement les prix du brut chuter au-dessous de la barre des 20 dollars ?
 
L'organisation a pris une décision sans précédent le 11 septembre. Si nous n'avions pas pris une telle décision, les cours seraient montés à 30, voire 40 dollars, comme c'était le cas lors de la guerre contre l'Iraq au début des années 1990. Il suffit de mentionner que deux heures après les attaques du 11 septembre, le prix du baril est monté de 3 dollars. Surtout que la récession avait déjà pointé son nez, depuis mars dernier, c'est-à-dire que le 11 septembre n'a fait qu'accélérer le phénomène, à cause de son impact sur l'industrie du tourisme et de l'aéronautique, ce qui a créé une spirale. L'Opep a donc très vite réagi après le 11 septembre : nous avons tout de suite fait des déclarations pour calmer le marché, le secrétaire général de l'organisation et moi-même, afin de stabiliser les prix. Ainsi, nous avons probablement fait gagner à l'économie mondiale une centaine de milliards de dollars. Cela a ancré dans les esprits le fait que l'Opep est une organisation responsable qui tient compte non seulement de ses propres intérêts, mais aussi des intérêts des consommateurs. L'Opep ne tire pas des profits à partir des malheurs des uns ou des autres.
— Ces déclarations signifient l'abolition du mécanisme de préservation des prix, principal objectif de l'Opep ...
— Les objectifs généraux de l'Opep n'ont pas changé. Nous sommes toujours engagés à préserver les prix entre les marges de 22 et 28 dollars. Mais aujourd'hui, nous favorisons la stabilité des cours. Pour notre bien et pour le bien des importateurs. Il ne faut pas non plus oublier que nous ne contrôlons aujourd'hui que 35 % du marché, et les autres producteurs n'ont pas les mêmes objectifs que nous. La Russie, par exemple, a déclaré que le sien est un cours se situant entre 20 et 25 US$. Donc, il faut arriver à un prix négocié sur le marché.
 Mais comment garantir que les pays producteurs hors Opep vont respecter les réductions de production auxquelles ils se sont engagés ? Plusieurs compagnies russes ont ainsi menacé de contourner les réductions ...
— Les négociations avec ces pays n'étaient pas faciles du tout. Mais l'Angola, le Mexique, la Norvège, Oman et la Russie se sont engagés à réduire leur production au total de 462 400 bj. Le Mexique et la Norvège ont toujours tenu leurs promesses. La Norvège seule aura à réduire 150 000 bj. C'est un pays observateur de l'Opep, il n'y a aucune raison pour qu'elle ne tienne pas sa promesse. Il en est de même pour le Mexique. Quant à la Russie, elle a été convaincue de réduire sa production de 150 000 bj, contre les 30 000 qu'elle souhaitait au début, c'est un résultat formidable. Le premier ministre russe a promis de réduire les exportations pétrolières jusqu'à la fin du premier trimestre 2002. Et outre les déclarations officielles, les déclarations de quelques compagnies russes, avec à leur tête Lukoil, vont dans le même sens. Tous les signes montrent qu'ils vont remplir leurs engagements.
 Est-ce qu'il y aura dans le futur un mécanisme pour développer la coordination avec les pays non Opep ?
— Non. Mais dans l'avenir,
les relations entre l'Opep et les non Opep deviendront plus étroites, afin de stabiliser les prix. Surtout que les pays membres assurent de 35 à 40 % de la production mondiale, ce qui limite leur capacité à fixer les prix. En revanche, un pays comme la Russie, dont la production est à la hausse, a augmenté celle-ci de 500 000 bj, en 2000, et encore de 500 000 bj en 2001.
Cependant, la seule garantie que chacun respecte ses engagements est que tous soient convaincus que la stabilisation des prix est dans l'intérêt de tout le monde. Même des principaux pays consommateurs. Si les prix diminuent, les revenus des taxes sur les produits pétroliers diminueront, et ces taxes représentent, dans les pays industriels, 80 % des prix de ces produits. En France, ces revenus équivalent au budget alloué à l'éducation. En Russie, cela atteint 40 milliards de US$, soit le tiers de sa dette. Il suffit de dire qu'en 2000, les revenus pétroliers des membres de l'Opep ont atteint 250 milliards de dollars, contre 1 000 milliards de taxes sur les produits pétroliers, dans l'ensemble des pays européens. C'est pourquoi j'insiste sur le fait que tous les pays, producteurs et consommateurs, devront nous aider à réaliser la stabilisation des prix.
— Quand peut-on espérer une amélioration des cours du pétrole ?
— Il est très probable que l'économie américaine reprenne vers la deuxième moitié de l'année 2002, il y a des signes avant-coureurs concernant le secteur du logement et les dépenses des ménages, ce qui tirerait les prix. L'hiver aussi jouera un rôle dans l'augmentation de la demande sur les produits pétroliers.
Donc, les prix resteront stables au niveau actuel au premier trimestre de l'année 2002. Ils diminueront probablement durant le deuxième trimestre, soit durant l'été, à cause de la baisse de la demande. Enfin, ils seront de nouveau en hausse durant le troisième trimestre.
— Vous êtes venus en visite officielle au Caire trois jours avant la réunion de l'Opep. Quelle est l'importance d'une telle visite ?
— Les relations avec l'Egypte se développent. Les rencontres avec le ministre égyptien du Pétrole, Sameh Fahmi, se situent dans ce cadre. L'Egypte importe de notre pays (l'Algérie), qui est le plus grand exportateur de GPL (Gaz Pétrolier Liquéfié) et de produits pétroliers. Dans le domaine du raffinage, il y a une possibilité de coopération car l'Egypte a des capacités qui dépassent ses besoins que nous pouvons utiliser pour l'exportation vers d'autres pays du Moyen-Orient.
Nous voulons aussi nous concerter avec l'Egypte dans les domaines de la commercialisation, de l'exploration et des exportations du gaz naturel. Nous travaillons ensemble pour développer d'autres marchés.
Récemment, la Jordanie a lancé un appel d'offres pour la construction d'un gazoduc qui va d'Aqaba à Amman sur 400 km et qui serait alimenté par du gaz naturel égyptien. Déjà, l'Algérie a été retenue après l'ouverture des offres techniques depuis ce temps-là. Nous sommes en train de négocier avec des partenaires, notamment les Russes, et aussi avec l'Egypte parce que c'est elle qui fournit le gaz. Et au lieu de se limiter à la Jordanie, il serait plus intéressant de voir le marché s'étendre à la Syrie, et peut-être à la Turquie et à Chypre.
En ce qui concerne l'électricité, nous avons discuté avec les Egyptiens de l'interconnexion entre les pays arabes, du Maroc à la Syrie. Déjà, le réseau est installé entre le Maroc, la Tunisie et l'Algérie.
Par ailleurs, l'Egypte et l'Algérie ont participé à la création de l'Organisation africaine de l'énergie, en avril dernier. Le but est de coordonner les projets en matière d'énergie et de créer une banque d'informations dans ce domaine. Le début du travail de cette organisation a été marqué par un grand projet entre l'Algérie et le Nigeria.
 L'Egypte, jeune exportatrice de gaz naturel, n'est-elle pas considérée comme une rivale de l'Algérie ?
— 
Le marché européen aura besoin de 500 milliards de m3 de gaz naturel dans les 10 années prochaines. Ni l'Egypte, ni l'Algérie n'ont les capacités de satisfaire cette demande. Donc, il y a de la place pour tout le monde. Il n'y a pas de raison de se faire la concurrence.
Nous satisfaisons ces besoins avec la Norvège et la Russie, et l'Egypte n'est sûrement pas plus grande que ces deux pays. Notre part du marché européen s'élève à 30 %, 60 % dans certains pays tels que l'Espagne et l'Italie. Tout laisse à prévoir que l'utilisation du gaz naturel sera en augmentation continue durant les 20 prochaines années. Même si notre part de marché diminue, elle augmentera en termes absolus. En outre, nous avons un avantage géographique comparatif, sur le bassin atlantique. Nous sommes un grand pays exportateur vers les Etats-Unis. Nous avons des intérêts en Amérique latine. Nous avons aussi des projets d'exploration au Yémen. L'Algérie est donc aussi un pays exportateur à partir d'autres pays.
 La part de marché de l'Opep baisse à cause de nouveaux concurrents. Quelles conséquences est-ce que cela aura sur le marché ?
— Certes, elle est en diminution, mais cela ne durera que pour quelque temps. Sur le long terme, notre part de marché retrouvera son niveau, car nous possédons les plus grandes réserves. Les pays de l'Opep possèdent 68 % des réserves pétrolières assurées. Par contre, les pays non Opep produisent actuellement à pleine capacité, à l'instar des pays d'Asie centrale comme le Kazakhstan. Cela fait que leur production augmente rapidement mais va s'épuiser aussi rapidement.
 Et qu'en est-il de la Russie qui a annoncé qu'elle vise un retour à une production de 12 millions de bj ?
— Tout le monde peut faire beaucoup de choses. Mais il faut trouver les capitaux. Il faut avoir l'environnement légal et financier adéquat pour pouvoir attirer les capitaux et les garder et acquérir la technologie. Comme vous le savez, il y a une compétition atroce pour attirer les capitaux chez soi et donc les pays de l'Opep ne vont pas se laisser faire. En Algérie, par exemple, nous sommes en train de changer la loi sur les hydrocarbures pour rendre les choses plus attrayantes.

Propos recueilllis par
Salma Husssein et Fouad Mansour

Voir aussi l'événement

La Une   L'événement    Le dossier   L'enquête   Nulle part ailleurs   L'invité   L'Egypte   Affaires   Finances   Le monde en bref   Points de vue   Commentaire   Carrefour   Analyse de Heykal   Portrait   Littérature   Livres   Arts   Société   Sport   Loisirs   Echangez, écrivez    La vie mondaine  
Al-Ahram Hebdo
hebdo@ahram.org.eg