Qu'avons-nous fait de notre nation ? Qu'avons-nous fait de nous-mêmes ? De nos causes et de l'avenir ? Des questions qui s'imposent à différentes occasions : la fin d'une année et le début d'une autre. A ce moment, les gens ont l'habitude de dresser des bilans, de réexaminer leurs dossiers et de réfléchir à ce qui s'est passé et à ce qui adviendra. A l'état de crise dans laquelle se trouve la nation arabe. Ce sont les crises qui incitent le plus à faire des examens et des révisions. Car les moments de prospérité rendent l'homme plus enclin à la tolérance et à l'optimisme. Alors qu'en période d'épreuves, la réalité le soumet à des pressions pour le mettre en garde avant que les pertes ne s'accumulent et qu'il ne fasse faillite. L'impression qu'ont tous les peuples de la nation est que ce qui s'est passé et se passe toujours en Afghanistan et en Palestine et qui s'étendra demain à la région située entre les deux les met dans un état de blocage ou d'un quasi-blocus sur les plans militaire, politique, économique et intellectuel. En effet, avant les événements du 11 septembre 2001, la nation avait l'impression de glisser sur une pente. Mais après, elle a découvert qu'elle se tient en fait au bout du précipice, entourée des débris de réalités et de mensonges, de rêves et d'illusions. Sans qu'il n'y ait un support où s'accrocher et éviter la chute. Comment sommes-nous arrivés là ? Quel chemin avons-nous emprunté et pourquoi ?
En se posant
ces questions, les Arabes seront surpris de découvrir
que les premières erreurs qui sont apparues dans
leurs dossiers ont été dictées par
Dwight Eisenhower ou du moins par sa politique.
Après la capitulation
inconditionnelle des armées de l'Allemagne nazie
face aux alliés sortis victorieux de la seconde guerre
mondiale sous la direction d'Eisenhower, les forces prédominantes
aux Etats-Unis envisageaient déjà la prochaine
guerre qui les opposerait à l'Union soviétique.
Avant et après Hitler, ces forces étaient
convaincues que l'avenir se dirigeait vers un conflit sans
fin entre le capitalisme et le communisme, c'est-à-dire
entre les Etats-Unis et l'Union soviétique.
On estimait que ce conflit était inéluctable. Mais qu'il ne se déroulerait jamais directement entre les deux pays dans des champs de bataille. Sinon il pourrait à tout moment passer au niveau nucléaire. D'ailleurs, aucune des deux parties n'aurait pu le supporter. Il serait donc jusqu'à la fin un conflit sans armes et sans feu. Sur la carte de cette guerre froide, le principal théâtre d'opération était la Méditerranée (foyer de l'histoire de l'humanité) et ses rives : nord, est et sud. Au nord, c'était l'Europe occidentale dont les pays ont été sans exception ou bien épuisés par la guerre (comme la France et l'Italie) ou bien détruits (comme l'Allemagne et même l'Angleterre). A l'est, c'étaient les golfes, les vallées et les déserts situés à partir de la mer jusqu'aux confins de l'Inde.
Au sud, les littoraux verts, les
mers de sable et les forêts, jusqu'aux tréfonds
de l'Afrique. C'est là, tout au milieu que se situe
le monde arabe.
En bref, la guerre
froide avait deux rives : celle de l'Europe occidentale
et celle du Moyen-Orient. Et chacune des deux avait besoin
d'une stratégie spécifique, de plans et de
politiques qui ne conviennent qu'à elle seule.
Pour ce qui est de l'Europe occidentale,
ses Etats étaient tous développés mais
épuisés par la guerre. Ils avaient atteint
un haut niveau de démocratie qui avait permis la
création de partis communistes. Mais avec les nouveautés
qui avaient surgi après la guerre, ces partis auraient
pu être encouragés pour devenir des fidèles
de Moscou au sein de leur pays. Pour protéger ces
Etats de la tentation communiste et de l'exemple soviétique,
la solution était de les aider à reprendre
le cours du développement. C'est ce qu'ont fait généreusement
les Etats-Unis .
En ce qui concerne le littoral moyen-oriental, la réalité était différente. La plupart des pays avait raté les époques de lumière et de renaissance ainsi que les époques de l'essor commercial, industriel et financier. Par conséquent, les protéger de la tentation communiste devait s'effectuer, du point de vue américain, à travers la religion et l'invitation au retour aux origines. Et puisque les Etats-Unis ne pouvaient pas monter sur les tribunes des mosquées et des églises pour appeler les gens à s'attacher profondément à la religion et de renoncer aux exigences de la vie en attendant la félicité à l'au-delà, ceci s'est fait derrière les rideaux. Au cours du premier mois du mandat du président américain Eisenhower (élu en novembre 1952), les lignes principales de la politique de son Administration ont été tracées et même baptisées La Bataille du siècle. Le théâtre d'opération de cette bataille a été précisément le Moyen-Orient. Car, d'après Eisenhower, c'était la seule région du monde qui se trouvait entièrement à découvert militairement et politiquement devant l'Union soviétique.
Sur le plan militaire, l'Alliance
atlantique couvrait l'Europe occidentale. Et l'Alliance
des pays du Sud-Est asiatique se trouvait près de
la Chine. La seule lacune se trouvait donc dans la région
située entre ces 2 alliances. A Washington, on estimait
alors que les Etats-Unis (qui n'avaient pas de passé
colonial) pouvaient s'y présenter avec une nouvelle
promesse.
Sur le plan politique, les peuples de cette région rêvaient, à l'issue de la seconde guerre mondiale, d'indépendance et de renaissance. Mais ils étaient pauvres et faibles. Alors, les Etats-Unis devaient se charger de combler aussi la lacune politique. Pour ce faire, il fallait s'accorder avec les nouvelles puissances de la région et essayer de les aider au point de pouvoir exercer sur elles des pressions lorsque ceci serait nécessaire. Les Etats-Unis estimaient que ces puissances se heurteraient à des obstacles qui entraveraient la réalisation de leurs rêves et décevraient leurs peuples, faute d'infrastructures modernes et d'héritage libéral pouvant leur permettre de réaliser leurs projets par la voie démocratique. Il fallait que Washington maintienne ses relations avec les puissances traditionnelles du Moyen-Orient et les renforce. D'autant plus que ce sont ces puissances qui règnent sur la région pétrolière dans la péninsule arabique.
Mais la flexibilité de la
politique américaine pouvait être mise à
l'épreuve : comment naviguer de concert avec
les nouvelles puissances (à l'exemple de l'Egypte
de Nasser) sans que celles-ci ne deviennent menaçantes ?
Comment soutenir les puissances traditionnelles (l'Arabie
saoudite) pour qu'elles puissent maintenir leur pouvoir
et freiner les nouvelles puissances lorsqu'elles se déchaîneront
au point de menacer la stabilité et la sécurité
de la région (du point de vue américain).
Puisqu'il s'agissait d'un conflit d'idées, alors c'étaient les services de renseignements américains qui devaient gérer la bataille du siècle au Moyen-Orient. Pour mener à bien cette bataille, il fallait désamorcer les foyers de tension dans la région (dont le conflit arabo-israélien). Les Etats-Unis devaient en parallèle s'engager vis-à-vis de l'Etat juif en Israël. Le progrès de cet Etat et sa force militaire pourraient en faire le dernier recours au cas où les choses se compliquaient dans la région d'une façon qui affecte les intérêts américains.
Au cours d'une visite aux Etats-Unis
après l'élection d'Eisenhower, j'ai rencontré
le général chargé des programmes d'aide
militaire américaine. je lui ai parlé d'armes
américaines dont l'Egypte avait besoin. Il m'a écouté
patiemment et puis il m'a demandé : « Pourquoi
demandez-vous des armes avant de préciser votre ennemi ?
Jusqu'à présent, vous avez considéré
Israël votre ennemi. C'était avant le changement
révolutionnaire en Egypte (23 Juillet 1952).
Et jusqu'à maintenant, nous ne savons pas si le général
Naguib ou le colonel Nasser partage la même opinion
de Farouq en ce qui concerne l'hostilité à
l'égard d'Israël. Ou bien leurs études
militaires et leurs expériences depuis 1948 et leurs
rêves pour le peuple égyptien leur ont appris
que le danger ne provient pas d'Israël mais de l'Union
soviétique et du communisme. Vous êtes tous
dans la région des pays islamiques et l'islam
est une religion monothéiste qui va à l'encontre
de l'athéisme marxiste, n'est-ce pas ? Je sais
que vous êtes un ami de Nasser, l'homme fort du nouveau
régime. Si vous voulez servir votre pays et aider
votre ami, dites-lui que la sécurité de son
pays ne dépend pas des transactions d'armes avec
les Etats-Unis mais de l'adhésion de l'Egypte à
une alliance militaire à même de construire
un mur de défense face à l'Union soviétique.
Cette alliance doit s'accorder avec la nature de cette région
islamique. Pour défendre cette région, on
ne peut donc proposer qu'une alliance islamique ».
Ce qui s'était passé dans la région est bien connu : l'Egypte a appelé au nationalisme arabe. Les Etats-Unis par contre ont créé l'Alliance de Bagdad pour y réunir les forces traditionnelles arabes et les forces islamistes qui leur sont loyales dans la région : le Pakistan, l'Iran et la Turquie. L'alliance n'a pas tenu après la révolution de l'Iraq en 1958. L'Alliance centrale a été alors créée pour réunir les pays situés au nord du monde arabe : le Pakistan, l'Iran et la Turquie qui sont tous des pays islamiques, mais cette alliance s'est effondrée lorsqu'un coup d'Etat a surgi en Turquie. La politique américaine a immédiatement créé au début des années 1960 une alliance islamique réunissant le Pakistan et l'Iran, sans la Turquie qui a changé de direction et s'est orientée vers l'Europe. Et enfin, elle a encouragé l'Arabie saoudite, après la guerre de 1967 et le coup dur infligé au mouvement nationaliste arabe, à créer l'Organisation de la Conférence Islamique (OCI).
Les calculs américains accordaient
un grand intérêt au Pakistan considéré
comme l'Etat de l'islam dans le sous-continent indien. Séparé
de l'Inde à laquelle il vouait une grande hostilité,
le Pakistan a été créé à
un moment où son rival jouait un rôle important
dans le mouvement de libération nationale mondiale.
Se sentant seul, le Pakistan a donc essayé de compenser
ce manque en nouant d'étroites relations avec les
Etats-Unis, dont les services de renseignements y étaient
devenus un acteur principal. Le Pakistan s'est chargé
ensuite d'établir des contacts avec les éléments
de la résistance islamique dans les Républiques
du sud de l'Union soviétique. Ses services de renseignements
étaient en effet capables d'atteindre les Républiques
du Tadjikistan, d'Ouzbékistan et du Turkménistan
via l'Afghanistan. Les autorités soviétiques
ont eu alors recours à la répression, mais
sans se plaindre pour ne pas dévoiler leur faiblesse.
Mais de l'autre côté, l'activité des
services de renseignements pakistanais et américains
devenait plus insistante.
Ainsi, en pleine
période de guerre froide et avec les plans visant
à semer la zizanie dans les Républiques islamiques
du sud de l'Union soviétique, l'Afghanistan, malgré
sa nature sauvage et l'isolement de son peuple, est devenu
un pont pour la plus grande opération des services
secrets que le XXe siècle ait connue.
La décision de la direction soviétique d'envahir l'Afghanistan alors n'était pas facile. C'était un choix très compliqué qui lui avait été imposé. Au cours d'une réunion avec le président Carter après l'invasion, le conseiller des affaires de sécurité nationale, Brizinski, a rappelé que l'Afghanistan est la voie la plus proche qui conduirait les Soviétiques au Golfe et à l'Océan indien. « Nous devons donc réagir pour réaliser un double objectif : arrêter les Soviétiques et les obliger à sortir d'Afghanistan ». Les Etats-Unis ne pouvaient pas intervenir ouvertement contre les Soviétiques en Afghanistan, car aucun accord de défense commune ne les liait à ce pays. Ils étaient appelés à renforcer leurs présences armées dans le Golfe. Ils devaient encourager les éléments de la résistance afghane pour intensifier leur activité. Et puisque la résistance afghane dont l'activité avait engendré l'ingérence soviétique est une résistance islamique, il fallait mobiliser ses amis et ses partisans dans le monde islamique de sorte à former une vaste coalition pour combattre les Soviétiques en Afghanistan. De fait, le djihad islamique (guerre sainte) qui avait été déclaré contre l'Union soviétique n'était qu'un pas dans un contexte qui a précédé cette invasion : Le premier pas a été une décision américaine de contrecarrer les Soviétiques dans les Républiques du sud à partir d'Afghanistan. Le second était de faire escalader cette activité et de la renforcer de sorte à contraindre les Soviétiques à intervenir militairement. Ensuite, intervient le troisième pas qui était la déclaration du djihad lorsque les Soviétiques entraient dans ce pays comme l'espéraient les Etats-Unis. Il s'agit d'une bataille entamée par Eisenhower, poursuivie par Carter et enfin par Bush. Mais dans des conditions différentes. Le premier dossier de la crise était parvenu à terme et a été clos. Un autre dossier vient d'être ouvert. |