Senghor

Léopold Sédar Senghor est né à Joal, au Sénégal, en 1906. Il fait ses études à Dakar, puis à Paris, où il rencontre Aimé Césaire. Il fonde le concept de négritude, qui désigne l'ensemble des caractères, des manières de penser et de sentir propres à la « race » noire.
Après la libération, en 1945, il est député à l'Assemblée constituante. Il participe alors à la réaction de la Constitution de la Quatrième République ; il est même secrétaire d'Etat en 1955-1956. En 1958, le Sénégal devient une République autonome, mais n'est pas encore véritablement indépendant. Fondateur de l'Union progressiste sénégalaise, Senghor devient président de la République du Sénégal en 1960, l'année de l'indépendance. Mais il ne tarde pas à abdiquer pour laisser place aux nouvelles générations de se lancer dans la politique du Sénégal indépendant. Il s'efforce de favoriser le dialogue entre les cultures, et, en 1966, il organise à Dakar le premier festival mondial des arts nègres. En 1980, après avoir assuré sa succession, il se retire de la vie politique sénégalaise. Il a occupé avant sa mort le poste de président du haut conseil de l'Université Senghor à Alexandrie.
 
 
L'Africanité, nouvelle dimension d'un humanisme francophone
Le 15 décembre 1967, le président-poète déclare sous la voûte de l'Université du Caire :
« Seul l'homme peut rêver et exprimer son rêve en des œuvres qui le dépassent. Et dans ce domaine, le Nègre est roi, d'où la valeur exemplaire de la civilisation négro-africaine et la nécessité de la décrypter pour fonder sur elle un nouvel humanisme ».
Senghor ne rêve que de rapprocher, dans l'universalité, les civilisations décadentes de l'Europe qu'il « invite à venir s'enraciner en Afrique ». De même qu'il a toujours rêvé de rassembler « ses poussins à l'abri des milan » ; il rêve enfin d'unir Arabes et Noirs dans l'Africanité qui repose sur les convergences culturelles, non sur les divergences politiques.
Seul, l'Amour, véritable mystique du continent noir, a pu accomplir le miracle de la régénération de celui qui aurait pu rester l'enfant choyé de la France. Mais l'appel de la poésie l'a conduit tout naturellement à l'appel du terroir. « La poésie, ce tamaris toujours indemne qui déploie sa gracilité sur le rivage et les falaises de la mer ».
Il a suffi d'un ficus solitaire dressé dans la cour de la haute demeure, devant le gynécée de droite, pour faire revivre l'Enfant du Sine, et du même coup faire vibrer, sous sa plume, l'Afrique.
S'il idéalise, s'il agrandit les chose et les lieux, le passé et le présent, cela ne veut nullement dire que le poète, dans une vision chimérique ou illusoire, se détourne de la réalité et plonge dans une euphorie béate ou une mystification mensongère ; c'est au contraire, dans une intention et une volonté ferme de transcender les laideurs et de ne conserver que les beautés pour devenir meilleur. Le poète certes est loin d'ignorer les réalités qui conditionnent son univers : il y a l'urine, il y a la pourriture, les marais putrides, les marécages stagnants et les bêtes monstrueuses dans la rêverie senghorienne, mais il y a aussi le sens du beau porté à l'extrême, la sanctification de l'amour, la défécation de la sexualité ; il y a enfin par-dessus tout, plus vraie, plus belle que le beau lui-même, l'Afrique, cent fois répétée, mille fois évoquée, mais toujours ineffable, tant le pouvoir du mot est incapable de la parer de son pur éclat ; celui-ci ne réside que dans sa conscience lumière divine qui l'anime et entretient en lui la vie. On voit la Provence par les yeux de Mistral ou la Beauce par les yeux de Péguy, l'Afrique demeura indissolublement liée au nom du poète couleur de nuit, Léopold Sédar Senghor.

Léopold Sédar Senghor, le plus grand poète francophone et le chantre de l'Afrique noire, vient de disparaître. Nous publions des extraits du premier recueil de ce président-poète, Chants d'Ombre, paru en 1954.
Joal

Joal !
Je me rappelle.
Je me rappelle les signares à l'ombre verte des vérandas
Les signares aux yeux surréels comme un clair de lune sur
la grève.
Je me rappelle les fastes du couchant
où Koumba N'Dofène voulait faire tailler son manteau
royal.
Je me rappelle les festins funèbres fumant du sang des troupeaux égorgés
Du bruit des querelles, des rhapsodies des griots.
Je me rappelle les voix païennes rythmant le Tantum Ergo
Et les processions et les palmes et les arcs de triomphe.
Je me rappelle la danse des filles nubiles
Les chœurs de lutte — oh ! la danse finale des jeunes hommes,
buste
Penché élancé, et le pur cri d'amour des femmes — Kor Siga !
Je me rappelle, je me rappelle ...
Ma tête rythmant
Quelle marche lasse le long des jours d'Europe où parfois
Apparaît un jazz orphelin qui sanglote sanglote sanglote.


Femme noire

Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté !
J'ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait
mes yeux.
Et voilà qu'au cœur de l'Été et de Midi, je te découvre,
Terre promise, du haut d'un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l'éclair
d'un aigle.
Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir,
bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémit aux caresses
ferventes du vent d'Est
Tam-tam sculpté, tam-tam tendu qui gronde sous les doigts
du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l'Aimée.
Femme nue, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de
l'athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur
la nuit de ta peau
Délices des jeux de l'esprit, les reflets de l'or rouge sur ta
peau qui se moire
A l'ombre de ta chevelure, s'éclaire mon angoisse aux
soleils prochains de tes yeux.
Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l'Eternel
Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres pour
nourrir les racines de la vie.


Nuit de Sine

Femme, pose sur mon front tes mains balsamiques, tes
mains douces plus que fourrure.
Là-haut les palmes balancées qui bruissent dans la haute
brise nocturne
A peine. Pas même la chanson de nourrice.
Qu'il nous berce, le silence rythmé.
Ecoutons son chant, écoutons battre notre sang sombre,
écoutons
Battre le pouls profond de l'Afrique dans la brume des
villages perdus.
Voici que décline la lune lasse vers son lit de mer étale
Voici que s'assoupissent les éclats de rire, que les conteurs
eux-mêmes
Dodelinent de la tête comme l'enfant sur le dos de sa mère
Voici que les pieds des danseurs s'alourdissent, que les conteurs
eux-mêmes
Dodelinent de la tête comme l'enfant sur le dos de sa mère
Voici que les pieds des danseurs s'alourdissent, que s'alourdit la langue des chœurs alternés.
C'est l'heure des étoiles et de la nuit qui songe
S'accoude à cette colline de nuages, drapée dans son long
pagne de lait.
Les toits des cases luisent tendrement. Que disent-ils, si
confidentiels, aux étoiles ?
Dedans, le foyer s'éteint dans l'intimité d'odeurs âcres et douces.
Femme, allume la lampe au beurre clair, que causent autour
les Ancêtres comme les parents, les enfants au lit.
Ecoutons la voix des Anciens d'Elissa. Comme nous exilés
Ils n'ont pas voulu mourir, que, se perdît par les sables
leur torrent séminal.
Que j'écoute, dans la case enfumée que visite un reflet d'âmes propices
Ma tête sur ton sein chaud comme un dang au sortir du feu et fumant
Que je respire l'odeur de nos Morts, que je recueille et
redise leur voix vivante, que j'apprenne à
Vivre avant de descendre, au-delà du plongeur, dans les hautes profondeurs du sommeil.


Prière aux masques

Masques ! Ô Masques !
Masque noir masque rouge, vous masques blanc - et noir -
Masques aux quatre points d'où souffle l'Esprit
Je vous salue dans le silence !
Et pas toi le dernier, Ancêtre à tête de lion.
Vous gardez ce lieu forclos à tout rire de femme, à tout
sourire qui se fane
Vous distillez cet air d'éternité où je respire l'air de mes
Pères.
Masques aux visages sans masque, dépouillés de toute fossette
comme de toute ride
Qui avez composé ce portrait, ce visage mien penché sur
l'autel de papier blanc
A votre image, écoutez-moi !
Voici que meurt l'Afrique des empires — c'est l'agonie
d'une princesse pitoyable
Et aussi l'Europe à qui nous sommes liés par le nombril.
Fixez vos yeux immuables sur vos enfants que l'on commande
Qui donnent leur vie comme le pauvre son dernier vêtement.
Que nous répondions présent à la renaissance du Monde
Ainsi le levain qui est nécessaire à la farine blanche.
Car qui apprendrait le rythme au monde défunt des machines
et des canons ?
Qui pousserait le cri de joie pour réveiller morts et orphe-
lins à l'aurore ?
Dites, qui rendrait la mémoire de vie à l'homme aux espoirs
éventés ?
Ils nous disent les hommes du coton du café de l'huile
Ils nous disent les hommes de la mort.
Nous sommes les hommes de la danse, dont les pieds
reprennent vigueur en frappant le sol dur.


Neige sur Paris

Seigneur, vous avez visité Paris par ce jour de votre nais-
sance
Parce qu'il devenait mesquin et mauvais
Vous l'avez purifié par le froid incorruptible
par la mort blanche.
Ce matin, jusqu'aux cheminées d'usine qui chantent à
l'unisson
Arborant des draps blancs
— « Paix aux hommes de bonne volonté ! »
Seigneur, vous avez proposé la neige de votre Paix au
monde divisé à l'Europe divisée
A l'Espagne déchirée
Et le Rebelle juif et catholique a tiré ses mille et quatre cents
canons contre les montagnes de votre Paix.
Seigneur, j'ai accepté votre froid blanc qui brûle plus que
le sel.
Voici que mon cœur fond comme neige sous le soleil.
J'oublie
Les mains blanches qui tirèrent les coups de fusils qui
croulèrent les empires
Les mains qui flagellèrent les esclaves, qui vous flagellèrent
Les mains blanches poudreuses qui vous giflèrent, les mains
peintes poudrées qui m'ont giflé
Les mains sûres qui m'ont livré à la solitude, à la haine
Les mains blanches qui abattirent la forêt de rôniers qui
dominait l'Afrique, au centre de l'Afrique
Droits et durs, les Saras beaux comme les premiers hommes
qui sortirent de vos mains brunes.
Elles abattirent la forêt noire pour en faire des traverses de
chemin de fer
Elles abattirent les forêts d'Afrique pour sauver la Civili-
sation, parce qu'on manquait de matière première humaine.
Seigneur, je ne sortirai pas ma réserve de haine, je le sais,
pour les diplomates qui montrent leurs canines longues
Et qui demain troqueront la chair noire.
Mon cœur, Seigneur, s'est fondu comme neige sur les toits
de Paris
Au soleil de votre douceur.
Il est doux à mes ennemis, à mes frères aux mains blanches
sans neige
A cause aussi des mains de rosée, le soir, le long de mes joues brûlantes.

Gusine Gawdat,
professeur de littérature et de poétique à la faculté
des lettres,
Université du Caire.

La Une   L'événement    Le dossier   L'enquête   Nulle part ailleurs   L'invité   L'Egypte   Affaires   Finances   Le monde en bref   Points de vue   Commentaire   Carrefour   Analyse de Heykal   Portrait   Littérature   Livres   Arts   Société   Sport   Loisirs   Echangez, écrivez    La vie mondaine  
Al-Ahram Hebdo
hebdo@ahram.org.eg