Talaat Mossallam, spécialiste militaire, estime que les événements du 11 septembre n'ont pas révolutionné l'ordre mondial.
Les prochaines cibles seront aussi fragiles que l'Afghanistan

Al-Ahram Hebdo : Le 11 septembre a-t-il marqué un tournant dans l'ordre mondial ?
Talaat Mossallam : Cette date est importante dans l'évolution politique internationale, mais n'a pas donné lieu à des changements radicaux. Son impact politique, économique et psychologique a été grand, mais on ne peut pas dire que le monde a changé. C'est le début de la fin de l'ère américaine. Les Etats-Unis sont dans l'euphorie qui précède la décadence. Du point de vue sécuritaire, ces attentats ont révélé des lacunes extraordinaires. C'était un coup de grâce contre le mythe de la CIA. En dépit de la démonstration de force dont Washington a fait preuve, il n'a pas réussi à trouver l'emplacement de Bin Laden ou du mollah Omar. De plus, les Etats-Unis se sont montrés incapables de profiter de leurs erreurs. Jusqu'à nos jours on n'a pas entendu des voix qui s'élèvent pour affirmer que les attentats du 11 septembre sont une erreur américaine due à des défaillances de la CIA, du FBI et des services de sécurité des aéroports et de l'aviation. D'où l'impact psychologique qui s'est manifesté dans la réticence des Américains à prendre des avions. Les Etats-Unis ont été contraints à promulguer des législations qui constituent des contraintes pour les libertés. Quant à l'impact économique, l'économie était déjà en période de récession. Mais par la suite, des pertes par milliards de dollars ont été enregistrées.
 La guerre contre le terrorisme n'a-t-elle pas instauré de nouvelles règles internationales ?
— La seule dans ce contexte serait que les Etats-Unis se sont donné un droit de légitime défense partout dans le monde, même à des milliers de kilomètres de leur territoire. Par la suite, ils se sont donné le droit de définir le crime, de désigner le criminel et de fixer la peine qu'il doit encourir et de la faire appliquer aussi. Ce qui s'est passé en Afghanistan pourrait se reproduire dans d'autres pays du monde.
— Cela signifie-t-il un élargissement systématique du champ de bataille ?
— Nous nous attendons à ce que les prochaines cibles soient des pays aussi fragiles que l'Afghanistan. C'est pour cela que la Somalie vient en tête des pays visés par les Etats-Unis. C'est un pays faible. La seule chose qui le renforce est qu'il s'agit d'un pays arabe. Mais il est plus facile pour l'Amérique de l'attaquer que le Yémen parce que Sanaa est plus liée au monde arabe que Mogadiscio. Mais il y a d'autres pays arabes sur la liste : la Syrie et le Liban qui abritent les organisations de résistance anti-israéliennes, la Libye, une ancienne cible en dépit du réchauffement des relations américano-libyennes. Quant à l'Iraq, il est bombardé régulièrement en dehors de la campagne contre le terrorisme.
— La tension entre l'Inde et l'Afghanistan était-elle attendue dans ce contexte de guerre ?
— Les Etats-Unis ont certes profité des différends entre les deux pays pour mener à bien leur campagne en Afghanistan. Ils n'ont certes pas prémédité ce regain de tension. Mais ils ne se préoccupent guère du sort des deux pays. Dans tous les cas, Washington saurait profiter de la situation. Je ne pense pas qu'une guerre de grande envergure va éclater, mais plutôt des accrochages sur les frontières. L'Inde n'est pas prête à entrer dans une guerre et la communauté internationale ne la laissera pas faire. Le Pakistan est dominé par un régime instable. Le soutien accordé par Pervez Musharraf aux Etats-Unis l'a encore plus fragilisé.
— Et en ce qui concerne le conflit palestino-israélien y aura-t-il un gagnant et un perdant de la nouvelle donne ?
— Le début de la campagne militaire américaine semblait tourner en faveur des Palestiniens. Les Américains avaient besoin du soutien des pays arabes. Mais dès qu'ils ont commencé à récolter les fruits de leur offensive et que la résistance des Talibans a commencé à s'effondrer, les Américains ont retrouvé leur position de toujours qui consiste à couvrir les actes terroristes israéliens. Cette attitude se maintiendra jusqu'à ce que Washington sente que ses intérêts sont fortement menacés dans la région.
— Ne faut-il pas plutôt des pressions sur Sharon ?
— Par nature, Sharon est une personnalité agressive. Mais lorsqu'il est confronté à l'échec, ou à une forte résistance, il se retire immédiatement. Cela s'est produit lors de la guerre d'Octobre 1973 et au Liban en 1982. Aujourd'hui, il n'a pas réussi à assurer la sécurité et mettre fin à l'Intifada en 100 jours comme il avait promis aux Israéliens. Même si sa popularité augmente, ce n'est que temporaire. Les fissures au sein de sa coalition sont évidentes. Mais tout dépend aussi de la poursuite de l'Intifada.

Propos recueillis par
S. G.

Ordre mondial . La planète est de plus en plus soumise à l'unilatéralisme américain depuis le 11 septembre. Les pays arabes et musulmans sont sur la défensive.
Le monde aux ordres de l'Amérique

Cela est indiscutable. Le 11 septembre et la guerre contre le terrorisme qui s'en est suivie ont marqué de leur empreinte l'ordre mondial en 2001. L'événement était hors norme et a été qualifié d'apocalypse au terme duquel tout devrait changer sur la planète.

Les attentats ont touché le monde entier : des ressortissants de 26 pays se trouvaient parmi les victimes du WTA. 3 000 morts, plus qu'à Pearl Harbour, l'Amérique était frappée au plus profond d'elle-même. La planète entière a assisté en direct à l'effondrement des tours jumelles à la télévision. Désormais, d'autres événements qui défrayaient la chronique ont été relégués au second plan : l'arrestation et le transfert de Milosevic au TPI, la vache folle et la fièvre aphteuse en Europe, autant de dossiers qui se sont trouvés éclipsés par ce 11 septembre devenu le point de référence de l'actualité.
Beaucoup de choses ont changé. Les Etats-Unis, meurtris par les attentats, se sont paradoxalement retrouvés maîtres de la planète. Ses alliés traditionnels qui, au départ n'avaient pas apprécié l'unilatéralisme qui a été le propre de l'Administration Bush, se sont rangés derrière eux. Oublié le rejet par Washington du protocole de Kyoto sur le réchauffement climatique, mis à l'écart aussi le projet de bouclier antimissiles. D'autres dossiers où Washington a heurté de front les autres pays du monde ont été également oubliés : des armes bactériologiques aux mines antipersonnel en passant par la Cour pénale internationale. Pour eux, c'est-à-dire pour l'Occident, seule comptait la guerre contre le terrorisme.
Elle a commencé le 7 octobre et a permis de démanteler le réseau d'Al-Qaëda d'Ossama bin Laden et détruit le régime des Talibans, même si deux personnages emblématiques, Bin Laden et le mollah Omar, le guide des Talibans, n'ont pas été retrouvés. L'Afghanistan, pays meurtri par des années de guerre, espère des jours meilleurs grâce à l'accord de Bonn sur la formation d'un gouvernement de transition.
Certains événements, notamment ceux qui concernent la région, ont été complètement influencés par ces attentats et surtout par leur principale conséquence qui est la guerre contre le terrorisme. Au Proche-Orient, Ariel Sharon a tenté d'exploiter la carte de la lutte contre le terrorisme pour qualifier Arafat de Bin Laden palestinien et de justifier toute une série d'actions contre les organisations de résistance palestinienne. En fait, d'une certaine manière, l'Amérique a donné l'exemple. Il n'est plus question de tolérer des mouvements de résistance armée désormais qualifiée de terroristes, et tous les moyens sont bons pour les combattre, y compris la guerre.
Cela s'applique tant aux organisations palestiniennes qu'à des pays désormais désignés comme cibles potentielles : l'Iraq, le Yémen et la Somalie et même la Syrie et le Liban. Les Etats musulmans, en dépit de leur soutien à la coalition antiterroriste, se sont trouvés dans le collimateur des Américains et depuis ils sont tous sur la défensive. Le Pakistan qui a accordé aux Etats-Unis une aide inconditionnelle dans leur guerre contre les Talibans n'a pas échappé à la règle. Pour l'Inde, c'est un sanctuaire du terrorisme qu'il faut combattre comme l'ont fait les Etats-Unis avec l'Afghanistan. Dans tout ceci, les Etats-Unis ont clairement choisi leur camp : Israël au Proche-Orient, l'Inde en Asie. Le monde arabo-musulman qui tente par tous les moyens de se distinguer d'Al-Qaëda, des Talibans et autres mouvements fondamentalistes se trouve obligé à adopter une attitude défensive.
La carte du monde 2002 sera américaine. Tout porte à le croire. Et c'est comme si Bin Laden, auteur présumé des attentats du 11 septembre, avait tout fait pour donner aux Américains l'occasion de confirmer leur domination sur le monde.

Ahmed Loutfi

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