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C'était
un ami d'enfance, mais la vie nous a
séparés et chacun s'en est
allé dans une direction : moi vers les
lettres et l'écriture et lui vers la
médecine et la chirurgie. Entre-temps,
j'avais des nouvelles sur le succès de mon
ami, mais on ne se rencontrait que
passagèrement. Il y a quelques mois, je l'ai
vu se cachant à l'entrée d'un
immeuble. Il avait beaucoup vieilli, plus que l'on
n'aurait pu imaginer. Je lui dit :
« Que sont ces cheveux blancs qui
t'ont assaillis avant moi ? ».
Il s'est tu avec émotion, ensuite chacun de
nous s'en est allé de son côté,
après s'être promis de reprendre notre
amitié que les ans ont rompue .. Mais
au lieu d'une rencontre, il m'envoya une lettre
dont je me souviens en avoir lu les
premières lignes, puis pris par mes
occupations, je l'ai mise de côté.
Cependant, j'avais l'intention d'y revenir plus
tard. Et soudain, il y a quelques jours, j'ai
appris par les journaux que mon ami était
mort. Je suis alors revenu à mes anciens
papiers au milieu desquels j'ai retrouvé la
lettre que j'ai lue en entier pour la
première fois et j'ai été pris
d'épouvante par l'histoire qui y
était
évoquée.
Cher ami,
Je t'écris cette lettre pour te raconter ce
qui est advenu de moi, pour t'expliquer pourquoi tu
ne m'as pas reconnu au cours de notre
dernière rencontre et te confier pourquoi je
m'étais caché jeudi dernier à
l'entrée de cet immeuble.
J'ai découvert un nouveau type de cancer
plus sauvage que la maladie connue sous ce nom et
plus dangereuse. C'est un cancer engendré
par une relation humaine. Une maladie qui s'empare
de l'homme pour le dévorer à la fin.
C'est ce mal où l'amputation et l'ablation
sont inutiles lorsqu'il se propage dans le corps et
atteint également l'essence même de
l'homme pour l'achever.
Oui, j'ai découvert cette maladie qui m'a
atteint il y a quelques mois et me voilà
attendant ma fin !
Je vais commencer mon histoire par le
début : j'ai vu Mahassen pour la
première fois alors que j'étais en
voiture devant un night club connu de la rue
Haram. Elle était debout devant
l'entrée de la boîte. Je n'avais
jamais vu une personne aussi belle et je ne sais
pas ce qui m'a pris exactement. Mais je me suis
retrouvé en train de revenir au même
lieu pour la regarder de nouveau. Elle portait une
robe noire simple, mais avec un large
décolleté mettant en valeur ses
épaules nues.
Je n'ai pu demeurer longtemps devant le night
club. Je ne connaissais guère ni la vie
nocturne ni celle des boîtes. J'ai ressenti
un certain embarras lorsqu'une une voiture venant
derrière moi a lancé ses
lumières aveuglantes sur mon véhicule
stoppé devant la boîte de nuit. J'ai
alors appuyé fort sur
l'accélérateur et je me suis
lancé à grande vitesse. Après
que le night club ait disparu avec ses
lumières scintillantes, l'image de cette
jeune fille à la robe noire me revint
à l'esprit. Et soudain j'ai eu peur de ne
plus jamais la revoir. Pourquoi ne pas faire marche
arrière pour la regarder une autre fois
avant d'aller voir ce malade qui habite rue
Haram ?
Je suis revenu vers le lieu où j'ai vu pour
la première fois Mahassen avec un espoir de
la trouver au même endroit. Je n'ai jamais
rencontré de filles de joie et je ne savais
pas ce qu'il faut leur dire dans de telles
situations.
Et avant de faire n'importe quel geste, j'ai
trouvé Mahassen à mes
côtés. Sans aucun préalable
elle ouvrit la porte de la voiture et entra en me
disant :
« Bonsoir ! ». Et
je me suis retrouvé au volant
m'élançant à grande
vitesse.
On n'a pas dit mot. Et après quelques
secondes, Mahassen a voulu rompre le silence ;
elle me demanda à quel signe astrologique
j'appartenais. Dès que j'ai répondu,
et même avant, elle m'a dit que nous serions
en parfaite harmonie. Elle est née sous le
signe du cancer, m'a-t-elle dit. Et en effet, rares
sont ceux qui peuvent être en harmonie avec
son signe à quelques exceptions près
et j'en faisais partie.
Cette histoire est arrivée sans doute
à tout adolescent lorsqu'il fait la
connaissance d'une prostituée pour la
première fois. Mais mon histoire est
différente. Je suis un homme dans la
cinquantaine et j'ai atteint un degré
d'expérience dans la vie qui m'immunise
contre ces erreurs naïves dans lesquelles
pourraient tomber les jeunes ... D'ailleurs,
ma famille accapare la plupart de mon temps et de
mes intérêts. Et je ne suis pas de
ceux qui souffrent d'un vide sentimental pour
devenir la proie du premier qui leur montre
tendresse et intérêt. De plus, je
jouis d'une situation sociale qui détermine
le genre de personnes avec lesquelles je peux
sortir en public.
Mais tout cela ne voulait rien dire et n'avait de
sens face aux yeux de Mahassen et de leur
langage ... Involontairement, je rencontrais
Mahassen une fois par semaine, ensuite deux fois
par semaine et en fin de compte tous les jours.
Sous le maquillage de Mahassen et sa robe noire,
j'ai vu ou peut-être il m'a
semblé voir une créature
limpide et miroitante telle les eaux d'un fleuve.
Et chaque fois que je voyais Mahassen, elle
laissait tomber sa robe noire au large
décolleté et son âme semblait
jaillir de ses yeux pour me dire
silencieusement : « Tire moi
d'ici ». Il existe des gens qui
s'adonnent complètement à la science,
à la vie monastique ou à la patrie
sans aucune autre préoccupation. Quant
à moi, vous serez surpris de savoir que j'ai
décidé de consacrer tout mon temps
à Mahassen, et pourquoi pas ? Puisque
sauver
la vie d'un être humain, le sortir du vice et
l'entraîner à la vertu, le
repêcher de la détérioration
pour l'entraîner vers la lumière
n'est-il pas équivalent à une cause
publique à laquelle un être humain
peut sacrifier sa vie.
J'ai
commencé à zéro avec Mahassen.
Qu'est-ce qui lui manque ? L'argent ? Je
lui est consacré un salaire mensuel
suffisant à ses besoins essentiels.
L'éducation ? On s'est mis d'accord
pour qu'elle adhère à un centre
d'études et je revoyais avec elle ses
leçons. Mahassen a dépassé
toutes mes attentes. Je ne croyais pas mes yeux en
la voyant prendre ses livres pour se diriger vers
l'institut.
Mais j'étais assailli par les doutes durant
les quelques heures que je passais loin d'elle. Je
ne savais pas où elle allait. Je connaissais
les horaires de ses cours particuliers, je la
suivais à son insu pour voir si elle s'y
rendait ou pas. A chaque fois que je la voyais
arriver à l'heure à l'institut, mes
soupçons se dissipaient. Je me rendais
également à ce night club de
la rue Haram, là où elle passait
presque tout son temps, mais je ne la voyais pas et
on me disait qu'elle ne venait plus.
En deux mois seulement, la vie de Mahassen changea
et son apparence se modifia à un tel point
que ses anciennes connaissances ne pouvaient la
reconnaître du premier coup.
Mais tout ce que je craignais se réalisait.
Je l'aidais à chaque fois à retrouver
le droit chemin. Parfois c'était elle qui
m'avouait avoir commis une erreur. Et d'autres fois
c'était moi-même qui le
découvrait en parcourant comme un fou la
ville à sa recherche pendant les quelques
heures où elle n'était pas en ma
compagnie.
Et je découvris que ma vie s'était
transformée soudainement en un enfer. Non,
ce
n'était pas de l'amour ce que je ressentais,
c'était quelque chose de différent.
C'était plutôt une maladie qui
s'empare de vous.
Je voyais Mahassen dans tout devant moi. Sur les
visages des membres du conseil d'administration de
l'hôpital dont je ne comprenais plus ce
qu'ils disaient. Sur les corps des malades dans les
salles d'opérations. J'entendais sa voix
dans les discours de nos invités au
dîner. Et je la voyais dans les yeux de ma
femme qui me demandait ce qui m'était
arrivé.
Ce n'est pas l'histoire de Thaïs, que le moine
a cru pouvoir réhabiliter, mais qui a
été en revanche séduit par
elle et a été entraîné
vers le vice. Ce
n'est pas non plus l'histoire de Pygmalion qui a
fait de ses propres mains une statue de sa
bien-aimée et qui ensuite a demandé
à la divinité de lui donner vie, ce
qu'elle fit. Or, Pygmalion n'a pu s'emparer du
cur de sa
bien-aimée.
Il ne s'agit pas non plus du complexe de Lolita qui
atteint certains hommes âgés qui se
tournent vers les adolescentes. Non, cher ami, le
diagnostic de mon cas, vous ne le trouverez pas
chez vous dans le monde des lettres, mais
plutôt dans notre domaine, celui de la
médecine. C'est un nouveau cancer qui
s'empare de l'homme et qui s'alimente de lui
physiquement et psychologiquement.
Un mois s'était écoulé depuis
la dernière erreur commise par Mahassen.
Elle avait promis de ne plus revenir à ses
erreurs et elle n'allait pas au nigth club.
Cependant, je sentais qu'elle cachait quelque
chose.
Je me suis dirigé vers l'institut et je me
suis caché à l'intérieur de
l'immeuble en face de l'institut pour la voir en
cachette. J'ai attendu une heure, en vain. Mais je
t'ai vu si tu te souviens et j'ai été
embarrassé. Je t'ai demandé de nous
rencontrer plus tard et je suis parti en
vitesse.
Le soir, j'ai été au night
club et je ne l'ai pas trouvée comme
d'habitude. Mais j'ai trouvé l'une de ses
anciennes amies qui a compris que j'avais besoin de
Mahassen et que c'était urgent.
« Mahassen a transféré
ses activités vers une autre boîte de
nuit », m'a-t-elle dit.
Et c'était le moment décisif, le
moment où le chirurgien décide
d'opérer le malade avant qu'il ne soit trop
tard.
J'ai décidé d'éradiquer
Mahassen de ma vie, je vais me séparer
d'elle, je ne la verrais plus jamais et je vais
mettre une fin à cette relation qui
épuise mon existence, m'étais-je
dit.
Il est vrai je vais arracher mon propre cur,
mais je vais guérir et je reviendrais en
bonne santé à mon travail que j'avais
délaissé. Je reviendrai sain et sauf
chez moi.
J'ai reconsidéré ma position à
maintes reprises et je me suis dit qu'il vaudrait
mieux aider cette pauvre créature au lieu de
la laisser dans cet état. Non, l'unique
traitement c'est l'ablation ou l'extirpation !
Je n'irais pas à ce night club
maudit.
J'ai rompu avec Mahassen pour la première
fois. Les jours se sont écoulés longs
et amers, et moi je résistais toujours. Je
n'ai pas répondu à ses tentatives
répétées de me rencontrer. Et
je ne me suis pas plié à une
sensation qui s'insinuait en moi et selon laquelle
je serai plus soulagé si je la voyais une ou
deux fois pour mettre un terme à cette
histoire graduellement.
Je savais que l'unique traitement pour mon cas
c'était l'ablation. C'est pourquoi j'ai eu
recours à la chirurgie et j'ai attendu que
la période de convalescence se soit
écoulée. Elle ne durerait que
quelques semaines, mais qu'en fin de compte, elle
prendrait fin.
Les semaines ont passé, et les mois sans
voir Mahassen. Mais mon mal est resté tel
quel, inchangé ? La chirurgie
s'est-elle soldée par un
échec ?
Mahassen s'est emparée de mon corps, mes
émotions, mon cur et mon esprit, de
manière sans précédent, c'est
pourquoi l'amour que je lui voue a pris plus de
l'ampleur et mon inquiétude vis-à-vis
de son avenir a augmenté ? Valait-il
mieux l'aider au lieu de la laisser dans cet
état ?
Mahassen a dominé ma vie plus qu'auparavant.
Je ne pense plus qu'à elle, je ne vois plus
qu'elle. Je sors pour errer dans les rues, je
fréquente les mêmes routes et les
mêmes restaurants que nous
fréquentions ensemble. Je me rappelais de
nos conversations, du langage de ses yeux. En
marchant, je regardais toujours les vitrines des
magasins pour voir les habits qui lui conviennent
ou bien les livres qu'elle pourrait lire.
Je ne vais plus à l'hôpital, je n'ai
plus la force de faire des opérations et le
bistouri a commencé à trembler entre
mes mains de peur de risquer la vie d'un malade. Je
ne passe plus de temps à la maison. Je suis
devenu sourd-muet devant ma femme et mes
enfants.
Après
neuf mois, j'ai découvert que le mal est
toujours en moi, voire qu'il se propage de plus en
plus. Chaque jour mon amour pour Mahassen se
propage encore plus à l'intérieur de
mon être.
Il
est accompagné de maux douloureux dans mon
corps. Des
douleurs qui ne réagissent plus aux
sédatifs. Mahassen était l'unique
calmant. Et la voilà loin de moi, que
puis-je faire de ces maux insupportables ?
Oui, une intervention s'est soldée par un
échec pour la première fois de ma
vie. J'avais oublié une
réalité médicale très
importante. C'est le fait que dans certains cas de
cancer avancé, la chirurgie ne met pas terme
à la maladie, mais au contraire, la rend
plus active. Et dans ce cas-là, le
rôle de la médecine est vain et
l'unique salut est de laisser le malade entre les
mains de Dieu.
Et sur la signature de mon ancien ami à la
fin de la lettre, une larme est tombée de
mes yeux effaçant son nom à tout
jamais.
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